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Articles de juin 2007


Bye bye Tony

Catégorie : Actualité,Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/06/2007 à 22:20
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C’est fait, Tony Blair a quitté Downing Street, la résidence des Premiers ministres britanniques, Gordon Brown, son vieil ami et rival, s’y est installé : une page de l’histoire de la Grande-Bretagne, du socialisme et de l’Europe s’est tournée. Que restera-t-il de Blair ?

Je crois, pour ma part, qu’il laissera une trace. Car l’homme n’est pas ordinaire, et son œuvre pas mince. Blair a, d’abord, été, selon ses propres termes, un « modernisateur ». Il a rénové de fond en comble, avec ses complices Peter Mandelson, Philip Gould, Alistair Campbell, Roger Liddle, avec l’appui de Brown, le parti travailliste, en a fait un « New Labour ». Ce parti s’est doté d’une idéologie complexe, mélange de communautarisme et d’appel aux valeurs, de pragmatisme économique et de volonté de justice sociale, « market friendly », « pro business », mais aussi attaché à donner à chacun sa chance. Ce fut la « troisième voie », théorisée par Anthony Giddens, qui s’installa au cœur de la réflexion des socialistes européens au milieu des années 80. Tony Blair a aussi usé – et abusé – d’une rhétorique simple, efficace, travaillée à partir des enquêtes d’opinion, il a su « trianguler » – emprunter à la droite ses thèmes pour s’emparer du centre de gravité de la vie politique britannique, gagnant du terrain dans l’électorat flottant du Sud de l’Angleterre, acquis pendant 18 ans aux conservateurs sous Thatcher et Major. Il a été un communicateur hors pair, servi par un charme extraordinaire, nourri d’une attention constante – pas totalement feinte – aux autres.

Mais Blair n’a pas seulement modernisé son parti, il a aussi modernisé la Grande-Bretagne. Les années Blair resteront celles d’un boom économique sans précédent. Sur la base – il faut le reconnaître – d’un assainissement et même d’une purge opérés par ses prédécesseurs, le Royaume-Uni a pendant ces dix années, créé des millions d’emplois, le taux de chômage, autour de 5%, est proche du plein-emploi, le dynamisme, la souplesse, la réactivité des entreprises sont impressionnants. Le pays est ouvert, attractif, culturellement très vivant. Il y a, bien sûr, des revers à cette médaille. La société britannique est duale, les inégalités se sont creusées, la pauvreté et surtout la précarité restent fortes, nourries par un modèle hyper-flexible, l’industrie a quasiment disparu – alors qu’elle est à long terme la force d’une Nation. Tony Blair a aussi lutté – avec un succès inégal – pour assurer la sécurité des Britanniques, il a été vigoureux « contre le crime et les causes du crime », contre le terrorisme – au risque d’entraver les libertés. Il a réussi l’exploit historique de permettre, par un travail patient, la réconciliation en Irlande du Nord.

Le bilan européen de Blair est, bien sûr, controversé. Il a été le plus européen des Premiers ministres britanniques, avec Edward Heath dans les années 70. Il a d’emblée ratifié le protocole social annexé au Traité de Maastricht, il a, avec Jacques Chirac et Lionel Jospin, lancé la défense européenne à Saint-Malo en 1998, signé la Charte des droits fondamentaux, accepté le TCE. Il a cherché, et largement obtenu, le leadership européen pour son pays, plaidant avec une redoutable efficacité pour un grand marché sans frontières, sans intégration politique forte. C’est là où sa singularité britannique l’a rattrapé. Il n’a pas pu, et pas vraiment voulu, faire entrer la Grande-Bretagne dans la zone euro, il a transigé avec une opinion publique eurosceptique et un Chancelier de l’échiquier – aujourd’hui devenu Premier ministre – très réticent. Mais, comme je l’ai déjà écrit ici, je crois que les Européens regretteront Tony Blair, et j’attends hélas peu de choses d’un Gordon Brown qui prend ses fonctions, déjà sous pression d’échéances électorales difficiles. Je ne demande toutefois qu’à être démenti.

Tout cela ne fait pas de Tony Blair un modèle. Il a été un homme de centre-gauche plus que de gauche, capable d’accords contre-nature avec Aznar ou Berlusconi, contempteur virulent du socialisme. Il reste un Européen contrarié, qui n’est pas allé au bout de son ambition, faute de l’avoir tenté. Il n’a pas su, malgré ses efforts tardifs en faveur des services publics, notamment de santé, réduire les inégalités. Surtout, il a succombé à la séduction trouble du bushisme, accompagnant l’aventure irakienne, couvrant les mensonges et les abus de l’administration américaine, y compris la torture. C’est cela, et cela seul, qui a en définitive abîmé son image, et l’a contraint à un départ précipité – après 10 ans au pouvoir tout de même – dans des conditions d’impopularité sévère. Il serait dès lors absurde de vouloir « importer » le blairisme, ou d’imposer au PS un tournant blairiste. Ce système, en effet, n’est pas transposable, et surtout il n’est pas un système. Il a ses spécificités – celles de la Grande-Bretagne, qui se définit toujours comme un pont entre l’Europe et les Etats-Unis, qui appartient à l’Union, mais avec des restrictions ou des différences. Il a ses forces et ses faiblesses. Il est très lié à une époque, révolue, et à un homme, qui quitte le pouvoir – le « New Labour » devra d’ailleurs se réinventer, s’il veut emporter les prochaines élections.

Mais il serait tout aussi absurde de continuer à considérer cette expérience comme un repoussoir, ainsi que le font certains au PS. N’oublions pas, en effet, une leçon de modestie : nous venons, en France, de perdre la 3e élection présidentielle consécutive, les travaillistes ont gagné 3 élections d’affilée. Le pouvoir n’est pas un projet. Mais ne pas y parvenir n’en est pas un non plus… Faisons donc l’inventaire, serein, de ce qui peut être retenu de ce moment important de la vie politique qu’ont été les années Blair : cela contribuera, j’en suis sûr, à notre propre rénovation. En attendant, Tony Blair va prendre de nouvelles fonctions – émissaire du Quartette pour le Proche-Orient. Il a la dimension pour agir efficacement, même si son image dans le monde arabe est contrastée. Souhaitons lui, parce que la tâche est immense et la cause primordiale, le succès. Bye, bye, Tony, and see you.