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Articles de juillet 2007


Malaise

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 31/07/2007 à 22:04
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Audition, ce matin, de Bernard Kouchner devant la Commission des affaires étrangères au sujet de la libération des infirmières bulgares. Je l’avais demandée, je suis content qu’elle se soit tenue. Car j’ai la conviction qu’en démocratie toute autorité doit rendre des comptes au peuple à travers ses représentants, et qu’en République l’exécutif doit accepter le contrôle du législatif. Ce fut une vraie audition, une vraie confrontation, et non un échange formel, creux, réduit à une courtoisie platonique, donc une rencontre utile. Pourtant, en sortant de la salle, j’éprouve un sérieux malaise. Bernard Kouchner se glisse dans ses habits de ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, et moi, je n’arrive pas tout à fait – pas encore – à m’y faire. Mais je crois avoir, après cette réunion, mieux compris.

Bernard Kouchner a réalisé, ce matin, une prestation offensive. On a retrouvé les qualités qui ont fait de lui une personnalité particulière dans la vie politique – plus largement la vie publique – en France. Il a de la flamme, de l’enthousiasme, de la sincérité jusque dans l’insincérité, il connaît le terrain, les hommes, il a une expérience unique. Tout cela fait de lui un homme précieux dans les situations de crise, il n’est pas tiède et ne peut susciter l’indifférence. Mais je l’ai trouvé aussi – peut-être parce qu’il s’est senti lui-même au préalable agressé, ou parce qu’il est malgré tout dans l’inconfort – très agressif, à la limite du mépris pour ceux qui furent ses amis, qui le connaissent bien et qu’il connaît tout autant. Il me faudra encore un peu de temps – plus beaucoup maintenant – pour m’habituer à ses critiques acerbes des socialistes et à le voir prendre appui avec plaisir sur les députés UMP. En tout cas, je lui donne acte d’une donnée essentielle : il a vraiment voulu la libération des infirmières bulgares, il y voit une cause humanitaire, il s’en satisfait légitimement. Mais au-delà de cette joie que – oui ! personne ne peut et ne doit en douter – nous partageons, beaucoup des questions que lui ont posées les députés socialistes, François Hollande et Jean-Marc Ayrault en tête, sont restées sans réponse, ou ont trouvé de mauvaises réponses.

En effet, ce qui m’a le plus frappé, c’est la métamorphose qu’est en train de connaître Bernard Kouchner qui, du « french doctor », du militant du droit d’ingérence et des droits de l’homme, se transforme petit à petit – à grande vitesse en fait – en ministre hyper sarkoziste et hyper réaliste. Ce n’est pas une « ouverture », mais une absorption ! Quelques exemples. J’ai été un peu surpris de le voir euphémiser sa qualification du régime libyen, jugé « un peu négativement dans sa pratique démocratique, pas le régime de ma préférence, mais celui du peuple libyen ». J’ai souri à l’entendre faire aux socialistes – qu’il a tant taxé de cynisme par le passé – l’éloge du « monde réel » – celui où une prise d’otages se résout par une rançon, fût-elle élevée – contre le « monde rêvé », où on explique qu’on traite avec les « dirigeants que se donnent les peuples », quels qu’ils soient. Je n’ai pas été surpris de sa conversion à la « personnalisation du pouvoir » même si je n’aurais pas été, pour ma part, jusqu’à parler de « coup de génie » à propos de l’« invention de la médiation du Qatar ». En revanche, j’ai été plutôt convaincu par son apologie de la « confiance » comme moteur des relations avec les pays arabes, seule justification crédible de la présence de Cécilia Sarkozy dans le dossier. Mais au total, ce qui m’a le plus choqué, le moins satisfait, c‘est la conversion de cet homme, idéaliste au bon sens du terme, utopiste, à un pragmatisme sans vrais principes : « ce qui compte, c’est le résultat », cette devise sarkozienne a été répétée à plusieurs reprises dans cet entretien. Eh bien, je ne l’adopte pas, car je ne me résigne pas à l’abandon de la relation, indissoluble en démocratie, entre les fins et les moyens.

Surtout, il reste, à l’issue de cette audition, bien des questions, à mes yeux essentielles, qui n’ont pas trouvé de réponses satisfaisantes de la part du ministre. Quelle est la vraie nature de cette affaire ? Bernard Kouchner, interrogé par François Hollande, a sans cesse hésité entre la « prise d’otages » et l’affaire judiciaire. La nuance a son importance. Dans une prise d’otages, on ne peut faire la fine bouche sur la nature des émissaires ou sur les procédures – même si lorsqu‘il s’agit de très proches du Chef de l’État comme le secrétaire général de l’Élysée ou l’épouse du Président, la prudence est de rigueur – dans une affaire judiciaire, le respect des formes est essentiel. Quelle est la nature des accords – protocole à venir, vague « mémorandum d’entente » – concernant la réalisation de « projets de production d’énergie nucléaire et de dessalement de l’eau » ? Des garanties de non-usage militaire de futurs équipements nucléaires ont-elles été prises et reçues ? Où en sont les relations avec nos partenaires européens, notamment l’Allemagne, principalement sur cette question – qui les rend, on le sait, fort mécontents ? Sur toutes ces questions, et sur bien d’autres, je ne peux me satisfaire des réponses – ou des non-réponses – données.

J’ai reçu, après mes prises de position de la semaine dernière, des critiques : je ne regrette rien, si ce n’est peut-être d’avoir eu raison trop tôt. Je n’accepte pas les procès en inhumanité : j’ai été heureux, comme tout le monde, du dénouement de ce qui est, pour moi, sans ambiguïté une prise d’otages. Mais je n’accepte pas les arrière-plans plus politiques de cette affaire et considère essentiel le droit de questionner l’exécutif sur une politique extérieure qui ne doit plus rester un « domaine réservé ». Il apparaît maintenant, une semaine après, que cette libération heureuse a aussi été le prétexte à la réintégration à peu de frais, sans vraies questions, du colonel Kadhafi, qui a reçu une forte récompense pour ses crimes passés, dans la communauté internationale, et que la France, là, a joué un rôle crucial, que les contreparties ont été coûteuses, que la fourniture d’énergie nucléaire, sans vraies garanties, à ce pays et à ce régime est un pari aventureux. Une diplomatie se dessine, qui est tout sauf humanitaire – ou plutôt qui n’est pas d’abord humanitaire, même si elle sait jouer de la corde compassionnelle pour faire oublier d’autres intérêts. C’est celle de Nicolas Sarkozy et désormais, sans nuance, sans recul, celle de Bernard Kouchner. Ce n’est pas la mienne. Persuadé d’être finalement compris et entendu, je continuerai donc, sans timidité, de dire ce que je pense.


Comprendre la défaite

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 30/07/2007 à 22:05
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La session parlementaire touche à sa fin, avec son dernier texte, le faux « service minimum ». Elle n’a réservé aucune surprise, le gouvernement aura fait passer très vite tous ses textes – le paquet fiscal, la loi sur les universités, la loi sur la récidive, celui-ci…- sans écouter une opposition qui n’a jamais joué l’obstruction. Ces « piliers du sarkozisme » étaient annoncés, ils n’étaient pas discutables pour la nouvelle majorité présidentielle. Je ferais toutefois deux remarques. La première est formelle : alors que le nouveau pouvoir se dit attaché à l’équilibre des institutions, il n’a, comme ses prédécesseurs mais en pire, aucune considération pour le Parlement, superbement ignoré, qu’il s’agisse de la gauche – on pouvait s’y attendre – ou de la droite, renfrognée, blessée par l’« ouverture » et totalement laissée de côté, dont le mécontentement monte à une vitesse assez impressionnante. Le pouvoir personnel ne fait décidément pas de cadeaux. La seconde est plus fondamentale : je persiste à considérer le paquet fiscal comme une occasion perdue, qui dégradera encore des finances publiques souffrantes, n’engagera aucune réforme structurelle, ne suscitera aucun mouvement de croissance, tout cela pour satisfaire des clientèles électorales. Je crains que le retour de bâton ne soit sévère. Je vais, après la fin de session, prendre quelques vacances entrecoupées de brefs retours à Paris. Elles sont nécessaires, tant l’année politique a été intense, épuisante, porteuse de vraies révolutions. Elles seront oisives – c’est le principe même de la chose – mais aussi consacrées à la réflexion – car la rentrée 2007 va être décisive pour l’avenir d’une gauche socialiste en grande difficulté. Je m’y consacrerai, tranquillement, et vous dirai, de temps en temps, ce qu’elle m’inspire.

La première tâche qui nous attend est de penser la défaite, les défaites de 2007. L’exercice, forcément n’est pas facile : l’alchimie électorale, dans un pays aussi compliqué que le nôtre, sociologiquement « de droite » mais jusqu’alors intellectuellement « de gauche », est toujours mystérieuse. Je ne crois pas pour autant que cet échec soit impossible à comprendre et analyser. Il s’agit d’abord, je l’ai dit, je le maintiens, d’une défaite collective, d’une défaite de la pensée. Je ne veux pas ici faire le procès de la candidate ou la critique radicale du parti. Tous deux ont, à l’évidence, leur responsabilité. Le PS n’a pas, en quatre ans, préparé convenablement la sélection de son candidat, il a méthodiquement éliminé tous ceux qui, logiquement, auraient pu prétendre le représenter après le coup de tonnerre de 2002 : Lionel Jospin n’a pas pu, su ou voulu revenir, Laurent Fabius, las d’être rejeté, s’est absurdement décentré, Dominique Strauss-Kahn a conçu trop tôt la ligne du futur, la post social-démocratie, que le PS n’était pas prêt à adopter, François Hollande a bloqué ses concurrents mais ne s’est jamais imposé, les autres, comme Jack Lang, ont fait semblant. Après le « non » français au référendum du 29 mai 2005, les « frères ennemis » socialistes s’étaient sans doute disqualifiés aux yeux d’un électorat qui ne leur pardonnait pas leurs divisions, la voie était d’autant plus ouverte pour un outsider que le Congrès du Mans empêcha chacun de se singulariser et s’identifier. Cet outsider devait être socialiste sans être assimilé au PS, porter des rénovations sans créer un nouveau dogme, être suffisamment populaire pour porter un espoir de victoire. Ce fut Ségolène Royal.

Celle-ci a fait savoir qu’elle présenterait, à la rentrée, son autocritique. Je lui suggère d’éviter ce terme, trop lié aux pratiques douteuses des partis communistes de la grande époque. Mais si elle n’a pas à rougir de son parcours, imprévu, elle doit aussi comprendre sa défaite, et d’abord l’accepter, car elle est à la fois la nôtre et la sienne. Bien sûr, la candidate n’a pas senti – et à juste titre – le soutien plein et entier du parti – ou plutôt celui de ses cadres, de son appareil. À qui la faute ? Ségolène Royal n’était pas la candidate que le PS attendait, elle a à la fois séduit et dérouté, elle s’est heurtée à des résistances et à des réticences. Mais je crois aussi qu’elle-même était trop distante, trop éloignée du parti pour l’entraîner, elle l’a au contraire laissé de côté, et tout cela a provoqué une sorte de cercle vicieux, de méfiance réciproque. J’ai beaucoup lu, sous la plume des partisans les plus proches de Ségolène Royal, la reconnaissance d’une certaine impréparation, voire d’un désordre de l’équipe de campagne. C’est sans doute vrai, puisqu’ils le disent. Mais je n’en sais rien, et pour cause : la véritable difficulté est venue de la dissociation complète entre l’équipe de la candidate et le PS. J’ai fait – oui ! – une campagne active pour la présidentielle 2007 – combien de meetings, d’émissions, d’entretiens… – mais je l’ai fait dans mon coin, sans jamais recevoir un argumentaire, ou plutôt une directive, un canevas, un mode d’emploi. J’ai subi, au jour le jour, les changements de ligne et de stratégie, les hésitations, les approximations. Surtout, comme tous les dirigeants du parti – je mets à part le Premier secrétaire, qui se trouvait dans une situation particulière, qui fut pour tous deux un handicap, à l’égard de la candidate – à commencer par les deux candidats à la primaire, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, qu’il aurait fallu associer d’emblée à la campagne et non ostraciser, j’ai été tenu en lisière, comme si ma qualité de secrétaire national et mon soutien à DSK avaient été une tare. Certes ce fut pour moi pénible, mais surtout ce type de pratiques fut pour nous tous une assurance-défaite. Je ne sais pas si Ségolène Royal sera candidate à la présidentielle en 2012, ou si ce sera un autre, mais je sais qu’à procéder à nouveau ainsi nous ne pouvons prétendre l’emporter.

L’essentiel est ailleurs, c’est je le répète, la défaite de la pensée. C’est là-dessus que je veux travailler, et cela ne se résume pas aisément. En deux mots, je dirais que nous n’avons jamais tiré les leçons de 2002 – pourquoi cet échec dramatique, quelles conséquences…- et nous sommes contentés pour les uns de l’occulter, pour les autres de le caricaturer. Il faudra bien, n’en déplaise à mes amis jospinistes, dont je reste si proche, y revenir, et ne pas non plus se contenter du « sinistrisme » qu’Arnaud Montebourg et Vincent Peillon dénoncent à juste titre aujourd’hui… après hélas l’avoir prôné pendant cinq ans. Deuxième erreur : nous avons cru – je confie sans orgueil particulier que ce ne fut jamais mon cas – que la loi d’airain de l’alternance, en vigueur depuis 1978, jouerait à nouveau en 2007, d’autant plus que se présentait à l’horizon un candidat réputé « agité », « facho », « parisien », pour certains même qui n’osaient le dire, « étranger », bref inéligible dans ce beau pays qui avait porté Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Pendant que Nicolas Sarkozy – puisque c’est de lui qu’il s’agit – retenait l’essentiel de Gramsci et bâtissait patiemment un « bloc hégémonique », c’est-à-dire à la fois un corps d’idées, un parti à sa dévotion, des outils de communication modernes, une rhétorique démagogique, mais simple et huilée, le PS se perdait dans les jeux d’appareil et attendait la vague. Cette attitude attentiste fut confortée par la divine surprise des cantonales, régionales et européennes 2004, et l’essentiel de notre campagne se résuma à « tout sauf Sarkozy », d’ailleurs pas inefficace mais limité à 47% du corps électoral. Pendant que la droite – quel paradoxe pour le Président du parti sortant – trouvait en son sein une rupture par rapport à un quinquennat raté, la gauche n’a fait aucun aggiornamento idéologique, n’a mené aucune réflexion ouverte sur ses alliances, a gardé son discours trop stéréotypé. Certes, il y eut le Congrès de Dijon et le « réformisme de gauche », le combat pour l’Europe, les adhérents à 20 euros qui ont rejoint le PS, puis les ouvertures de la candidate sur l’ordre juste. Mais tout cela ne fut ni très profond, ni très cohérent.

Je reste en définitive convaincu que c’est cela qui a fait la différence dans une confrontation au départ incertaine – le travail des uns, l’inertie des autres. C’est ce déficit qu’il faut maintenant combler, dire ce que peut-être le socialisme du XXIe siècle, dans la France et l’Europe d’aujourd’hui, comment reconstruire une coalition politique et sociologique majoritaire, comment opposer l’égalité des possibles à la société du mérite de Nicolas Sarkozy. Non, celui-ci n’est pas omnipotent, omniscient, infaillible, non, il n’est pas imbattable. Mais il a une vraie longueur d’avance, qui ne sera rattrapée que si nous en prenons tous conscience et mettons les bouchées doubles. C’est toute la difficulté du processus de rénovation que nous lançons, marqué par une contradiction évidente, celle d’être animé par le même Premier secrétaire qui a présidé pendant cinq ans à notre échec. J’ai dit ici pourquoi faute d’alternative vraie, autre que la dérive charismatique ou la simple pulsion générationnelle, elle imposait sa loi, j’espère que François Hollande en est conscient et déterminé, pour terminer sa longue course à la tête du PS, à vraiment réussir la refondation. En tout cas, j’en serai avec d’autres, en particulier avec les amis de DSK, un acteur engagé et exigeant. À suivre…


Réponses

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 25/07/2007 à 22:07
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J’ai bien lu vos commentaires critiques – certains d’entre eux en tout cas – à mes deux derniers papiers, sévères en effet pour le pouvoir. Je n’ai rien à retirer de ce que j’ai écrit: d’une manière générale, je m’efforce de mettre mes actes en conformité avec mes paroles, je n’ai aucune visée tactique et déteste le double langage. Donc j’assume. Si je me suis exprimé comme je l’ai fait, c’est parce que je suis sincèrement inquiet – on peut, ou non, partager cette inquiétude, je le conçois – par l’évolution rapide du pouvoir vers la personnalisation, par l’absence complète de tout contre pouvoir, par le mépris – oui, je maintiens ce mot – dans lequel est tenu tout ce qui ne vient pas du président de la République ou de son entourage proche.

Mais je veux en revanche répondre à une interrogation que vous soulevez et qui fait sens: comment s’opposer de manière à la fois intelligente et ferme? La réponse n’est pas aisée, elle se définira en marchant, il y a dans la vie politique des cycles, des rythmes. Mais je veux d’ores et déjà tenter quelques observations.

  1. Je ne suis pas anti-sarkozyste par principe, mais le sarkozisme me préoccupe. L’élection présidentielle a eu lieu il y a trois mois, seulement. Le Président de la République est un homme politique de talent, qui fait bouger les lignes, sans arrêt en mouvement. Faut-il, pour autant, s’agenouiller devant l’icône, baiser la babouche, tout approuver? Évidemment pas. Je n’ai aucune intention d’être un opposant systématique, « pavlovien », ce n’est pas ma tournure d’esprit ni ma formation – dans laquelle ma sympathie lointaine pour la LCR, dans les années 1970, a joué un rôle plus que modeste. J’approuverai ce qui peut et doit l’être. Je vous invite, par exemple, à relire mon intervention à l’Assemblée nationale et mon post sur le « mini-traité »: un lecteur avisé notera que ma position oscille entre l’approbation critique et l’abstention constructive, et que je n’ai aucune intention de rejouer, notamment au sein du PS, la mauvaise pièce de 2005. C’est sur cette position, vous aurez l’occasion de le vérifier, que je tenterai d’entrainer ma formation politique. Mais je me permets une lapalissade: un opposant intelligent reste un opposant, et il y a – o combien – dans les débuts de ce quinquennat matière à s’opposer. Si je pensais qu’il y a, dans le paquet fiscal, autre chose que des avantages coûteux pour le budget de l’État, économiquement inefficaces et injustes, si je croyais que ces mesures servent effectivement, en quoi que ce soit, les plus modestes et les couches populaires, je le dirais. Ce n’est pas le cas, et j’attends qu’on me démontre que j’ai tort. Si je pensais que l’ouverture était sincère et effective, qu’il y avait dans cette manoeuvre autre chose que la récupération et l’utilisation pures par la droite de talents venus de la gauche, je le dirais. Ce n’est pas le cas, et j’attends qu’on me démontre que j’ai tort.
  2. Derrière certaines réflexions, court une interrogation fondamentale: a-ton le droit de critiquer le nouveau pouvoir? Tout se passe comme si une étrange culture s’était installée, dans laquelle le « pragmatisme », le « résultat », l’approbation de l’opinion, la volonté d’être « en phase avec ce que pensent les gens », comme à TF1, justifiaient tout – en l’occurrence dans l’affaire lybienne, le court-circuitage de tous les canaux gouvernementaux et diplomatiques, le non-respect de nos partenaires européens, les négociations obscures avec des partenaires peu recommandables, la légitimation des pratiques condamnables de personnages aussi troubles que le colonel KHADAFI. Je me réjouis, autant que d’autres, comme André VALLINI, de la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien, mais je n’oublie pas qui les a emprisonnés, condamnés, torturés, avant de les libérer, et je ne veux pas confondre le plaisir de ce résultat avec les récompenses faites au régime lybien. Dans quelle démocratie vivons-nous, lorsque les principes et les valeurs républicaines ne sont plus des références, lorsque les questions essentielles sont interdites, au prétexte que l’air du temps ne le veut pas? Que ceux qui voient dans les États-Unis un modèle – et je suis comme Tocqueville un admirateur de la démocratie en Amérique – s’interrogent: de telles façons de faire seraient-elles possibles dans ce pays, par ailleurs si critiqué, mais qui a fini par rejeter les dérives de son Président? Seraient-elles possibles en Grande-Bretagne, où la lumière a fini par se faire sur les mensonges de Tony BLAIR dans l’affaire irakienne?

Alors, je poursuivrai mon chemin. Il ne sera pas haineux – je ne connais pas ce sentiment – il ne sera pas agressif – ce n’est pas mon tempérament – mais il sera ferme, constructif, aussi intelligent que je peux l’être avec mes modestes moyens. A ceux d’entre vous qui pensent qu’un homme de gauche moderne se caractérise par l’approbation systématique de ce que fait la droite, l’auto-dénigrement ou la critique permanente de sa formation politique, je concède que je ne suis pas moderne: je ne suis et ne serai pas tenté par l’ouverture, je ne suis pas fasciné par le président chef de parti, je reste un socialiste. Mais si être moderne, c’est essayer de comprendre la société telle qu’elle est, chercher des réponses de gauche adaptées aux nouveaux défis de notre temps, si c’est trouver les moyens de réconcilier la sécurité et le risque, si c’est faire l’inventaire des erreurs qui nous ont amenés à 3 défaites – et ceux qui aujourd’hui me reprochent mon opposition à SARKOZY devraient pour être objectifs relire ce que j’ai déjà écrit ici, sans complaisance, à ce sujet – si c’est être Européen, résolument, vouloir rebâtir la gauche au 21ème siècle, alors je revendique fièrement de l’être. Je n’oblige personne à lire ce blog, je ne cherche pas l’approbation de tous, mais je souhaite qu’on respecte ce qu’il est: la réaction à l’évènement, au jour le jour, d’un homme qui s’exprime en liberté, non pas le lieu d’un ralliement progressif aux courants dominants ou de l’élaboration de nouvelles thèses sur le socialisme. Le temps des propositions viendra, il suppose d’être au préalable au clair avec ce que l’on est, ce que l’on veut, : avec mes contradictions et mes faiblesses, je crois l’être. A vous d’en juger.


Questions

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 24/07/2007 à 22:08
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Ainsi, les infirmières bulgares et le médecin palestinien détenus en Libye depuis plus de 8 ans par le régime du colonel KHADAKI et condamnés à mort pour des crimes qu’ils n’ont pas commis –avoir inoculé le virus du SIDA à des centaines d’enfants- ont finalement été libérés et ramenés à Sofia dans un avion de la République française. Je me réjouis, bien sûr, de ce dénouement : l’injustice qui leur était faite ne pouvait être tolérée, elle a beaucoup trop duré, ce retour à la liberté est une bonne nouvelle. Faut-il pour autant s’agenouiller à nouveau, comme le font trop de politiques et de journalistes, devant le génie sarkozien, devant ce nouveau triomphe de la volonté et de l’action, balayant tous les principes comme si, dans ce monde darwinien, la fin justifiait toujours les moyens et l’image seule comptait ?

Je ne le crois pas, et continue à me poser des questions après cette libération somme toute attendue depuis l’arrivée de M. SARKOZY en Libye, tant il est vrai que l’épouse du chef de l’État ne pouvait se permettre un échec. La première question tient aux rôles respectifs de l‘Europe et de la France. Car le Président de la République a, dans cette affaire, joué sa partition habituelle, s’attribuant des mérites qui ne sont pas seulement –et pas principalement- les siens. Cette libération, en effet, est avant tout un succès de l’Europe : elle est le résultat d’un travail long, patient, discret des Présidences de l’Union européenne qui se sont succédées depuis 2005, de la Grande-Bretagne au Portugal en passant par l’Allemagne ainsi que de la Commission européenne. La France, certes, s’est impliquée, notamment à la fin des discussions. Mais faut-il vraiment, toujours, se mettre en avant, transformer en triomphe personnel une réussite collective ? Tant que Nicolas SARKOZY ne comprendra pas cet esprit collégial qui doit inspirer l’Union, il ne sera pas un vrai Européen.

La deuxième question, essentielle, porte sur la conduite de la diplomatie française. Là-dessus, au risque de sembler ringard ou rabat-joie, j’avoue un très profond malaise. Je ne connais pas Cécilia SARKOZY, je respecte en elle la « première dame de France », selon une expression éculée mais populaire. Là n’est pas le problème : qu’allait-elle faire dans cette galère ? S’il s’était agi d’une banale affaire humanitaire, son rôle aurait été clair, il n’aurait pas prêté à discussion, à contestation, à une de ces « théorisations » que déteste tant Nicolas SARKOZY. Mais il s’agissait de bien autre chose, d’une affaire politique majeure, qui a, du coup, été traitée dans la confusion et l’opacité. Qui a fait quoi ? Quel a été le rôle du Quai d’Orsay ? Un Bernard KOUCHNER bien distant, y compris physiquement, du Président de la République, a du avouer qu’« il ne s’agissait pas de son dossier ». Quel a été le rôle, forcément éminent, de Claude GUÉANT, le Secrétaire Général de l’Élysée, qui a travaillé dans l’ombre, réglant sans doute les aspects politiques pendant que d’autres apparaissaient dans la lumière ?

Il y a, derrière tout cela, une interrogation essentielle sur la responsabilité en démocratie. On parle beaucoup, s’agissant du nouveau style présidentiel, du modèle américain, et pourquoi pas des KENNEDY. Il s’agit sans doute là, pour SARKOZY d’une source d’inspiration, dont il a tiré une leçon : tout, absolument tout doit être médiatisé, il n’y a plus pour lui de séparation entre sphère privée et sphère politique. Cela compte dans la politique américaine qui est, c’est vrai, très spectaculaire. Mais elle est aussi, on l’oublie trop en France, très transparente. Il faudra, dans cette affaire, que le pouvoir rende des comptes, et que le Parlement demande, exige même, la transparence.

Car là réside la troisième question, peut-être la principale : quel a été le prix à payer pour cette libération ? On se doute qu’il a été élevé, tant le colonel KHADAFI n’a pas la réputation –et à juste titre- d’être un philanthrope, un démocrate, un amoureux des droits de l’homme. Rappelons –je le fais ici- qu’avant d’être le libérateur des infirmières bulgares et du médecin palestinien, il a été le preneur d’otages. Il n’est pas un élément stabilisateur, modérateur en Afrique, mais un chef capricieux, qui ne peut être subitement paré de toutes les vertus au motif qu’il est passé du bloc soviétique à l’alliance avec les Américains. Oui, quel a été le prix –on parle d’autoroutes, de lignes ferroviaires, d’accords privilégiés, même d’équipements nucléaires civils ? Et qui s’en est acquitté, quel a été le rôle du Qatar ? Il faudra le connaître, en débattre. Je souhaite que le Président de la République, en se rendant demain à Tripoli, ne soit pas seulement dans la récompense ou le remerciement, mais aussi dise un certain nombre de vérités à KHADAFI.

Nicolas SARKOZY fait l’éloge de la politique du résultat, du pragmatisme. On se doute que, n’étant pas un naïf ou une belle âme, je suis attaché à l’un et à l’autre. Mais je ne peux pas, je ne veux pas –et ce n’est certes pas haïr mon pays ou être le laquais de Rupert MURDOCH- oublier pour autant ce qui fait la grandeur de la France, le respect des valeurs et des principes de la République. À trop s’en affranchir, à trop personnaliser, on court le danger de graves dérives. Cette stratégie à haut risque ne doit pas résumer la politique de la France.


Limites

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 23/07/2007 à 22:09
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Permettez-moi une confidence un peu honteuse : je suis un ringard, un mauvais Français pas fasciné par SARKOZY, persuadé même de son échec final. Ce disant, je suis bien conscient d’aller contre l’air du temps, ébahi, ébaubi, épaté par l’entregent, l’habileté, le talent –n’en jetez plus- du Président chef de parti. Eh bien, j’ose assumer et parier : les premières limites du sarkozisme me semblent apparaître, et tout ça, j’en ai la conviction, finira mal.

Pour moi, la « marque » sarkozienne est un blairisme appauvri, la « nouvelle France » une copie de la « new Britain », du «  new Labour ». On y trouve le même souci de prouver une vérité par la mise en scène de l’action, le même contrôle absolu d’un parti réduit au rôle de promotion du « leader », la même volonté d’imposer, via les médias, une image à la fois constamment présente et sans arrêt renouvelée. Je ne parle là que de la technique, de l’art politique, car la substance des politiques est, elle, très différente, le néo-travaillisme étant beaucoup plus influencé, fût-ce malgré lui, par l’imprégnation sociale-démocrate, que le post-gaullisme revisité par le toujours président de l’UMP. BLAIR avait sa méthode pour manipuler l’information –rhétorique, répétition, rebuffade. SARKOZY s’en inspire, mais y ajoute son propre tryptique : mouvement, communication, récupération. D’où vient, alors, la différence de niveau, la fragilité plus grande que je pressens ?

Elle tient, pour beaucoup, à la personnalité de Nicolas SARKOZY, à son excessive certitude de soi, à son mépris des autres, qui le conduisent à user de trop grosses ficelles. Mouvement, communication, récupération : la nouvelle visite de Cécilia SARKOZY en Libye, accompagnée de Claude GUÉANT, que je tiens pour l’architecte talentueux du succès du Président, en est pour moi l’illustration. La diplomatie sarkozienne bouge, rompant heureusement avec la lassitude chiraquienne. Mais elle récupère aussi beaucoup, dans une sorte de « stratégie du coucou », ce qu’on fait les autres. En effet, si je me réjouis de la possible libération des infirmières bulgares, à l’évidence innocentes des crimes qui leur sont reprochés, je souris devant le rôle que s’octroie la « nouvelle France » dans cette bonne nouvelle, qui doit tant à l’action de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de l’Union européenne, et peu à notre diplomatie, en l’occurrence active mais pas première. Enfin, elle communique énormément, car pourquoi, malgré tout le respect que j’éprouve pour l’épouse du chef de l’État, ne pas recourir à des formes plus classiques, comme s’il s’agissait là d’une affaire humanitaire à mettre au crédit d’un couple et non d’une affaire politique ? Après le Conseil européen, c’est la répétition d’une attitude qui va finir par irriter, car elle est égocentrique et manipulatrice, sans négliger en outre qu’elle est plutôt complaisante avec le colonel KHADAFI, qui s’est sans doute assagi mais n’est toujours pas un modèle.

Oui, je crois que cela va mal finir, parce que cela ne tiendra pas la route dans la durée. Le Tour de France, qui me passionne autant que SARKOZY, est un longue épreuve, et la vérité finit pas rattraper ceux qui surchauffent la mécanique. Dans la « nouvelle France », seuls les ministres sont méprisés et réduits au silence. Les conseillers du Prince, en revanche, ont pignon sur rue, ils parlent abondamment. L’un des principaux, Henri GUAINO, a livré son sentiment dans une passionnante interview au Monde : il estime qu’ « on est allé trop loin dans la désincarnation du politique ». Ce reproche, c’est vrai, ne peut être fait à Nicolas SARKOZY. « Super SARKO », comme l’appelle, en tout simplicité, son nouveau « Journal officiel », « Le Point », incarne, sur-incarne, il sature même l’espace. Il répond ainsi « à ce désir du chef, qui apparaît quand une société se délite », dont parle Régis DEBRAY dans ces colonnes. Mais le Président devrait aussi accorder de l’attention à la mise en garde de ce même DEBRAY : « on ne peut pas, sur le long terme, rompre avec la sacralité de la fonction, qui implique un rôle de représentation, et donc un minimum de distance ». Comme l’écrivait le Général de GAULLE, «le prestige du chef réside dans son mystère » : Nicolas SARKOZY est sans mystère, et s’il n’acquiert pas plus de prestige, il ne tiendra pas la distance.

Cela finira mal, mais cela finira-t-il par une alternance ? C’est là le mystère… de la gauche. Pour y réussir, il faudrait que la rénovation ne soit ni une confusion, ni une imitation, mais une invention. Et je n’en vois guère venir. Je n’étais pas à Évry avec Manuel VALLS, je ne serai pas à Frangy avec Arnaud MONTEBOURG et son « contre-gouvernement », pas davantage à Melle au côté de Ségolène ROYAL. Pourquoi ? Je ne nie pas l’intérêt de ces démarches, la qualité de ceux qui les lancent, le rôle qu’ils peuvent, comme d’autres, jouer à l’avenir. Mais la refondation de la gauche ne peut se résumer à un changement de génération –si nécessaire fût-il, il ne suffit pas- ou à une adhésion à un charisme –quel qu’il soit au demeurant. Elle suppose du travail, de l’audace, un mouvement collectif, une discipline retrouvée. C’est cela qui m’intéresse, c’est à cela que je veux me consacrer. Avec tous et sans à priori.


L’aveu

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/07/2007 à 22:11
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Ce qu’il y a de bien avec Sarkozy, c’est que tout se sait. Il n’y a pas, chez lui, de charme florentin, de grand secret, de mystère de l’homme d’État, cher à de Gaulle, de blessures cachées. Tout se voit, tout se dit. Nicolas Sarkozy s’admire, il veut qu’on l’admire. Il s’aime, il veut qu’on l’aime. Il a besoin d’être compris, il explique. Il parle, il se parle. Au fond, il est si heureux d’être là, si fier d’être irrésistible, qu’il veut que chacun sache pourquoi il l’a fait, comment il l’a fait. C’est pourquoi son intervention hier devant 2500 cadres de l’UMP est si intéressante. Car son message est clair. Que dit en effet le Président chef de parti ?

D’abord, il confirme que l’UMP, c’est lui. Étrange formation que celle-ci. Son leadership est apparemment indéfinissable. Elle a, pour l’« exécutif », l’organisation et les basses œuvres, un Secrétaire général, Patrick Devedjian, élu des Hauts-de-Seine, homme vif, cultivé, intelligent, mais aussi brutal et grossier, comme l’ont montré ses attaques contre Anne-Marie Comparini. Elle a, pour l’élaboration programmatique, le « législatif », un Vice-Président, ancien Premier ministre du quinquennat oublié de Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin, dont chacun connaît l’affabilité, les capacités à rebondir, l’ambition sénatoriale, mais aussi les criantes limites. Un Secrétaire général, un Vice-Président, que manque-t-il à l’UMP ? Un Président ! Elle n’en a pas, elle n’en a plus, car son Président est… à l’Élysée. Nouvelle illustration de la bâtardise de notre République, où le chef de l’État est aussi chef du gouvernement et du parti majoritaire, cas unique dans les démocraties occidentales, aggravé par la personnalité de Nicolas Sarkozy. Comment être à la fois l’homme d’un clan et le Président de tous les Français ? Cette fiction ne tiendra pas. Mais pour Sarkozy, qui reste un homme, un mortel, mais se prend pour Zeus, cette contradiction n’apparaît pas encore.

Ensuite, il dévoile les dessous de l’« ouverture ». Le Président en rappelle la substance, en présentant le bilan de ses premiers mois. Bouclier fiscal à 50%, abaissement des droits de succession, loi sur la récidive, service minimum : toutes ces mesures sont de droite, très à droite, invraisemblablement de droite. Avec François Fillon, la « grande voile »… de la droite est hissée. On voit clairement à qui, à quoi, a servi l’ouverture, à effriter le PS, à affaiblir une opposition déjà en difficulté. Sarkozy le dit, sans précaution particulière, en présentant ses ministres comme des « prises de guerre » : « Bernard Kouchner est populaire, et alors ? » « L’Alsace a toujours voté à droite, le seul socialiste qui restait, on l’a pris »… Tout cela est à la fois franc, brutal, un peu vulgaire aussi. Enivré par sa démonstration, un peu exalté selon les témoins de ce show eux-mêmes, le chef de l’État va jusqu’à s’approprier ce qui ne lui appartient pas, la candidature de DSK au FMI, mais son propos est très révélateur : « vous n’allez pas me reprocher d’avoir retiré au PS le seul qui était moderne ? Je leur laisse Emmanuelli… » Il y a dans ces mots beaucoup d’autosatisfaction et beaucoup de mépris pour les autres, pour les socialistes bien sûr, mais aussi, mais d’abord, pour les siens, pour son gouvernement, pour son parti. Ainsi va notre République dans cette nouvelle ère !

Il y a dans cette farce un puissant aveu, qui confirme mes thèses sur l’ouverture, que plusieurs d’entre vous ont discuté. Je ne passe pas en général pour un sectaire, je ne suis pas un partisan de l’« opposition frontale » hier chère à un Laurent Fabius aujourd’hui plus discret et constructif. Mais je suis, on me l’a parfois reproché, sévère avec la pseudo ouverture sarkozienne. Ce n’est pas par animosité envers ceux qui l’ont accepté : tous, je l’ai dit ici – ou presque, je mets le « cas Besson » à part – sont mes amis et le demeurent. Non, c’est parce que je suis consterné par le caractère utilitariste de cette manœuvre, par la prodigieuse instrumentalisation à laquelle elle se limite. Qui a bénéficié de l’ouverture ? Nicolas Sarkozy, la droite, l’UMP. Quelle politique a-t-elle été conduite depuis le 6 mai ? Celle de Nicolas Sarkozy, de la droite, de l’UMP. Quelle est la marque, la trace laissée par les hommes et les femmes de gauche qui ont rallié le Président de la République ? Néant, à part peut-être le RSA de Martin Hirsch, qui a été, explique le chef de l’UMP, « le plus difficile à convaincre ». Alors, qu’on cesse de s’indigner du sectarisme, du dogmatisme de la gauche, des socialistes, qu’on arrête de vanter l’esprit de dialogue du nouveau pouvoir. Il n’y a pas, au gouvernement ou dans telle ou telle mission ou commission, des hommes de bonne foi qui seraient ostracisés, bannis, réprouvés par des apparatchiks intolérants. Il y a des responsables politiques issus de la gauche qui ont choisi, contre toute leur histoire, d’accompagner une politique de droite. Ce n’est pas un crime, mais ce n’est pas une vertu. Ce n’est pas un drame, mais c’est une évidence. Oui, avec Sarkozy, tout se sait, l’aveu de la réalité de l’ouverture est fait, il est public. Parlons désormais d’autre chose, mais mettons fin, à gauche, à cet étrange état d’indulgence et de fascination qui permet à Nicolas Sarkozy d’occuper les pleins pouvoirs dans un confort absolu.


Institutions

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 18/07/2007 à 22:13
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Nicolas Sarkozy poursuit sa cavalcade. Après avoir grimpé le Galibier hier – mais en voiture – et déclaré sa flamme au Tour de France – mais sans encenser cette fois son douteux héros Lance Armstrong, bionique et bushiste – il installe aujourd’hui sa « commission sur la réforme des institutions ». La composition de celle-ci est sans surprise. Elle sera, on le sait, présidée par Edouard Balladur – ce qui est assurément un gage de modernité et d’ouverture – composée d’hommes – et d’une femme tout de même – de grande qualité – et pluraliste. Y participent en effet des hommes de gauche – Guy Carcassonne, Olivier Duhamel, Olivier Schramek et, ô surprise, Jack Lang.

Ainsi, il a finalement dit oui ! L’attente, reconnaissons-le était insoutenable. Allait-il accepter ? Sur quelle décision allait déboucher une semaine de réflexion intense, de conditions drastiques demandées au Président de la République – le droit à l’expression libre, aux opinions dissidentes – d’interrogations politiques ? On se le demandait, on s’inquiétait presque : et si, finalement, il refusait ? Certes, Nicolas Sarkozy avait l’air serein, mais sait-on jamais ? Eh bien, nous sommes soulagés, et même heureux : Jack Lang va pouvoir se consacrer à notre trésor commun, la République, en parler, modestement, discrètement, avec ses pairs, peut-être, de temps en temps, sur une télévision, une radio, médias honnis mais maux nécessaires. Trêve d’ironie. Personne ne conteste le talent de Jack Lang, il a toutes les qualités pour participer à ces travaux. Le reproche que je lui fais est à la fois affectueux et politique. Politique d’abord : il participe, par son approche individualiste, de l’affaiblissement du parti auquel il a beaucoup apporté mais qui lui a plus encore rendu. Affectueux aussi, car si on aime Jack pour son brio, il irrite aussi par son goût de l’apparat. En tout cas, après ce faux suspense, un peu ridicule et qui aura fait sourire, il y est. Qu’il fasse dans cette commission un bon travail, en n’oubliant pas qu’il est socialiste.

Le vrai problème est ailleurs : quelle réforme, pour quoi faire ? On a pu avoir, en écoutant Sarkozy à Épinal, la sensation qu’il ne souhaitait pas bouleverser l’édifice institutionnel, qu’il restait timide, mais qu’il souhaitait des réformes « ad hoc » pour confronter une pratique, celle du présidentialisme à la française, qu’il pousse à l’extrême. Son idée force paraît être la capacité donnée au Président de la République – lui-même, en majesté – de s’adresser à l’Assemblée, sans donner au Parlement des contrepouvoirs suffisants. À mon sens, il faut  à la fois aller plus loin et être plus soucieux de l’équilibre des pouvoirs. Je suis, par tempérament, par formation, par esprit européen, plutôt partisan d’un régime parlementaire. L’élection du Président de la République au suffrage universel, le surpouvoir qu’elle lui confère, redoublé par le quinquennat et l’inversion du calendrier, me mettant plutôt mal à l’aise. Mais ne rêvons pas : les Français, comme l’ont encore montré la passion électorale et les taux de participation de la présidentielle, sont attachés à cette procédure, devenue la clé de voûte de nos institutions, on n’y reviendra pas. Que faire alors ? Le régime présidentiel à l’américaine, avec séparation rigide des pouvoirs – le seul qui, en fait, justifie la présence du Président devant le Parlement – est difficilement transposable en France. Dès lors, il faut réfléchir tous azimuts à une vraie mutation de la Ve République. Faut-il conserver la dyarchie Président/Premier ministre ? Le droit de dissolution ? L’article 16 ? L’article 49-3, le vote bloqué ? Quelle dose de proportionnelle, au Sénat et à l’Assemblée nationale ? Ira-t-on enfin vers le non-cumul par les parlementaires ? Quel statut de l’élu ? Quel respect de l’indépendance de la justice ? Quelles garanties pour l’indépendance et le pluralisme des médias ? Quels droits pour le citoyen ? Sur tous ces sujets, le Président de la République est resté vague, souvent réticent, il a eu le mérite de ne pas fermer la porte. Que la commission – et les partis politiques – jouent leur rôle, en se saisissant de ces questions.

Et puisque je parle des partis politiques, un mot pour souligner la responsabilité particulière du Parti socialiste. Il détient la clé d’une majorité constitutionnelle des 3/5èmes au Congrès. Je souhaite qu’il ne se contente pas d’un rôle d’obstruction ou de petites habiletés, mais qu’il soit une force de proposition exigeante, porteuse d’un idéal démocratique. C’est pourquoi il doit se mettre en mouvement, ne pas rester spectateur d’une Commission qui ne tient sa légitimité que de Sarkozy, mais être pleinement acteur de cette réflexion. Je souhaite aussi, puisque les deux sujets seront sans doute abordés en même temps, qu’il adopte, sur le traité institutionnel européen, une attitude à la fois critique et objective. Comptez sur moi pour contribuer à ces débats.

PS : Vous avez été nombreux à répondre – avec chaleur – à mon dernier post. Les coups de gueule ont une vertu : j’irai à La Rochelle, j’y parlerai, je m’y ferai entendre. Mais je ne crois ni à la thèse de l’homme providentiel, ni à celle de l’excès de discrétion suivi d’une révélation subite. La vie politique est une ascèse, une longue patience. Ce sont les qualités personnelles, mais aussi les circonstances qui dictent un parcours politique, pas l’ego. Depuis plus de 20 ans, j’ai travaillé avec Lionel Jospin, puis Dominique Strauss-Kahn, depuis 17 ans, j’ai des responsabilités nationales dans mon parti, j’ai été élu local, député européen, ministre, conventionnel, je suis aujourd’hui député du Doubs, je n’ai jamais cherché les petites phrases, mais me suis fait connaître de beaucoup de Français, au travers de nombreux débats dans les grands médias, j’ai forgé ma pensée dans l’écriture. Bref, j’ai agi, servi et construit une possibilité de faire plus et mieux demain. Alors, je ne me prends pas pour un sauveur, mais je crois être aussi bien placé que d’autres – mieux même que certains qui ont plus de dons que moi pour vanter leur propre gloire – pour participer à la reconstruction de la gauche, au moment où elle change de cycle. C’est cette détermination-là que j’ai affirmée. Je la possédais bien sûr avant, mais elle peut aujourd’hui s’exprimer dans d’autres conditions. Elle sera tranquille, collective, mais sans faille.


Coup de gueule

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 16/07/2007 à 22:14
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La « sarkomania » grandit, et atteint un niveau insupportable. Nicolas Sarkozy est partout – à l’île Longue pour parler de la dissuasion, Place Vendôme pour conforter et tancer à la fois Rachida Dati, en coulisse du voyage étranger de son épouse en Libye, en train de lui déclarer sa flamme à la « garden party » du 14 juillet, en campagne pour la nomination de DSK au FMI, tout cela après avoir délivré à Epinal sa vision de nos institutions. Il n’y a plus, dans ce régime ultra-personnalisé de Premier ministre ou de gouvernement, plus de parti majoritaire, plus de respect du Parlement, plus de médias critiques, il y a toujours, tout le temps, tous les jours, ce Président de plus en plus satisfait de lui, sa vie, son œuvre, de plus en plus prompt à le faire savoir, entouré qui plus est d’une complaisance générale invraisemblable.
Tout cela pourrait faire sourire, tant c’est excessif et à certains égards un peu ridicule, si ce n’était sérieux. En un peu plus de deux mois, Nicolas Sarkozy a imposé un style nouveau, beaucoup plus « managérial », terriblement anglo-saxon, jusque dans la posture physique et la rhétorique, à la fonction présidentielle. Il a joué avec habileté du contraste de son avènement avec les mandats tellement poussifs, surtout à la fin, de Jacques Chirac. L’inertie, la distance, la fatigue de l’ancien Président avaient créé une demande de gouvernement fort, qui a rencontré la personnalité de Nicolas Sarkozy. Fin politique, celui-ci a emballé la machine, imposant un train de baisses d’impôts ciblées sur les plus aisés sans précédent, cocufiant sa majorité, plus réduite qu’elle aurait aimé l’être et dépouillée par l’« ouverture », entraînant les Européens dans son rythme et sa conception étriquée de l’Union. Il cherche maintenant à bâtir une République présidentialiste, accroissant les pouvoirs du chef de l’État sans consentir au Parlement des contrepouvoirs équivalents : le Président pourra s’adresser au Parlement, tout en conservant le droit de le dissoudre, les articles 49.3 et 16 seront sans doute conservés, alors que le statut de l’opposition reste flou, la dose de proportionnelle introduite au Sénat ou à l’Assemblée incertaine. La commission Balladur qui recevra – qui en doute, qui peut croire à une véritable hésitation de l’intéressé ? – le renfort de Jack Lang, a devant elle un chemin très balisé : je souhaite, sans y croire tout à fait, qu’elle se sente libre de s’écarter de la feuille de route sarkozienne. Ensuite viendront à la rentrée les plus dures attaques, contre le modèle social : droit de grève, contrat de travail… l’idée étant de créer, très vite, des modifications irréversibles de la structure politique et sociale du pays. Que fait, dans tout cela, l’opposition, à quoi sert-elle ?
On comprendra que je suis, comme beaucoup, en colère contre l’état du Parti socialiste. Il est compréhensible qu’il soit en difficulté, après sa troisième défaite d’affilée, alors que ses principales personnalités ont quitté la vie politique active, comme Lionel Jospin, s’interrogent sur leur avenir, comme Laurent Fabius, donnent un nouveau tour à leur vie publique, sans y renoncer, comme DSK, alors que la candidate à l’élection présidentielle ne semble pas avoir retrouvé ses marques, alors que François Hollande achève péniblement son dernier mandat de Premier secrétaire. Il est logique qu’il soit désorienté par la défection de certains de ses éléments les plus populaires – Bernard Kouchner au premier chef – qui n’ont pas su résister à la tentation d’agir encore, fût-ce contre ou sans leur camp. Mais qu’il soit si fasciné, si divisé, si masochiste face au sarkozisme, ça, je ne l’admets pas.
J’en ai assez, alors je pousse un coup de gueule. Malgré toute l’amitié que j’ai pour lui, j’en ai assez de voir un garçon aussi talentueux que Manuel Valls venir conforter l’image du pouvoir et réfuter ceux qui s’y opposent, validant ainsi la fausse idée de l’« ouverture » sarkozienne, comme si le sectarisme était à gauche, la tolérance et l’esprit de dialogue appartenant au pouvoir. J’en ai assez, aussi, de mises en scène générationnelles qui n’ont d’autre but que de poursuivre la même façon d’être, sous des masques différents : comme le dit justement Benoît Hamon, il ne suffit pas de remplacer deux quinquas par trois quadras pour faire une vraie rénovation. J’en ai assez des petits coups, des petites mesquineries – découvrir, par exemple, que j’étais absent du programme de l’université d’été du PS, pour la première fois depuis quinze ans, alors que la quasi-totalité du secrétariat national, anciens et nouveaux confondus, y figure, m’a enchanté – de l’absence de vrai débat qui pourrissent  le collectif, accroissant la tentation des parcours individuels.
Notre cahier des charges, pourtant, n’est pas si compliqué, il tient en deux mots : sérénité et mouvement. Pour ce qui concerne la sérénité, je rejoins François Hollande, qui n’a jamais manqué de sang froid et de lucidité. Non, la gauche n’est pas morte dans ce pays : le PS a 200 députés, il pilote 20 régions, 50 départements, tant de municipalités, il compte tant de talents dans ses rangs, il a su se relever en 1993 et 2002 après deux tragédies électorales, le sarkozisme n’est pas une magie, il n’est pas la fin de l’histoire. Cela devrait nous ramener à plus de calme, de dignité et de combativité, à une opposition ferme sans grossièreté ni concessions, pédagogique, intelligente, convaincante, notamment face aux débauchages du pouvoir, qui ne méritent pas un vrai débat entre nous, tant la démarche, si humaine, est claire, ni scandaleuse, ni admirable ou même respectable, mais appellent de vrais adieux – reconnaissants pour leur œuvre –  à ceux qui nous ont quittés. En revanche, je me distingue du Premier secrétaire sur le mouvement. Nous n’avons pas besoin de demi-mesures, d’esquisses d’autocritique, de mutations cosmétiques ou de changements de personnels optiques, pour continuer en réalité dans la même voie, mais d’une vraie transformation radicale, de tout, de nos idées, de nos façons d’être, de parler, de nos alliances, de notre gouvernance, de notre vivre ensemble, pour retrouver l’inventivité et la fraternité – ce n’est pas, entre nous, un gros mot. Oui, il va falloir pour cela secouer le cocotier  – là-dessus je retrouve Manuel Valls – et tourner certaines pages. Et, puisque la colère, seule, est stérile, c’est décidé, je vais m’en mêler. Vraiment. Complètement.