Dans les médias

Ne tirons plus sur le pianiste

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 05/07/2007 à 22:19
Commentaires fermés

Première intervention, hier, à la tribune de l’Assemblée nationale, dans le cadre du débat sur les conclusions du Conseil européen de Bruxelles. J’y ai déjà parlé à de nombreuses reprises, bien sûr, mais en tant que ministre, jamais comme député, qui plus est d’opposition. L’exercice est plus amusant, plus excitant, plus difficile surtout. Car l’orateur ne bénéficie ni du concours de l’administration, ni du soutien de sa majorité, il doit trouver le ton juste, combinant la rigueur de l’analyse, le degré nécessaire de consentement, le niveau indispensable d’opposition. Eh bien, je ne suis pas mécontent : mon discours a suscité l’attention, dérangé le gouvernement, entraîné mes amis. Cela me donne envie de recommencer vite, d’autant que la question – l’avenir de nos institutions européennes – va exiger de la subtilité et de la persévérance.
Il y avait dans ce débat, quelque chose de surréaliste, avec la présence au banc du gouvernement de Bernard Kouchner et Jean-Pierre Jouyet. En les voyant, en leur parlant, j’ai éprouvé un grand malaise. Ils ont en effet prononcé sans conviction, avec embarras, un catéchisme sarkoziste, bien loin de leur pensée et de leur sentiment intime. Ils ont été applaudis par l’UMP – quelle ironie – ils auraient été conspués par la gauche si nous n’avions pas adopté, volontairement, une attitude réservée. Sans doute sont-ils heureux dans leur action ministérielle – je leur souhaite – mais je les sens en même temps tristes, déchirés, car ils sont trop intelligents pour ne pas ressentir ce qu’il y a d’absurde dans leur situation. Ils sont des amis, ils le demeurent, je respecte ce qu’ils ont accompli, je ne peux approuver ce qu’ils vivent. Je l’ai écrit ici, dès le premier jour : cela ne peut pas marcher. Je le confirme.
C’est l’occasion de dire un mot sur la fameuse « ouverture » qui fait des victimes presque tous les jours dans les rangs du PS. Les situations sont différentes. Il y a d’abord celui qui est franchement passé à droite, a fait campagne contre son camp, Eric Besson : oublions-le, laissons-le leur. Il y a ceux qui, déjà très centristes, ont succombé à l’irrésistible attrait du pouvoir – Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Marie Bockel. Il y a aussi ceux qui, plus prudents, plus conscients, mais ne supportant pas de rester à l’écart, acceptent mission ou rapport – Hubert Védrine, Jack Lang demain peut-être, sans doute… Il y a enfin ceux qui, « copains » parlementaires ou extraparlementaires comme Manuel Valls, Julien Dray, Malek Boutih, parlent avec Nicolas Sarkozy sans se compromettre avec lui. Tous ces cas de figure sont différents, ils ne témoignent pas du même degré d’engagement, ils n’appellent pas la même sévérité. Mais tous – je dis bien tous – ne servent qu’une personne, qu’une cause, celle de Nicolas Sarkozy. Tous ont le même effet, ils affaiblissent et décrédibilisent le Parti socialiste, qui n’en a pas besoin. Je ne le supporte plus.
Il n’y a pas, dans tout ça, de véritable ouverture. Car ce Président n’écoute pas, il s’écoute, il utilise. Y a-t-il, dans son comportement, une seule idée venant de la gauche ? Y a-t-il, dans le discours de Kouchner ou Jouyet hier, un seul mot qui soit d’eux ? Le mini-traité, par exemple, n’est-il pas la conception exclusive de Nicolas Sarkozy, dont ses ministres ne sont que les porte-voix ? Comment imaginer – j’en ai parlé, avec l’amitié et la franchise qui caractérisent nos relations, à Hubert Védrine – qu’un rapport, aussi intelligent soit-il, change la vision du monde d’un homme aussi sûr de tout savoir que Nicolas Sarkozy ? Je sais que ce raisonnement n’est pas encore partagé, que cette fausse ouverture a bonne presse. Pour autant, je persiste et signe : c’est une erreur, cela se verra de plus en plus, et cela finira mal. Aucun de ceux qui, de bonne foi ou non, se sera prêté à ce jeu, n’en sortira grandi.
Malheureux Parti socialiste ! Lâché par les plus expérimentés de ses hommes de pouvoir, il est aussi critiqué par ses jeunes talents, qui contestent la méthode de « rénovation » adoptée il y a 15 jours, après l’avoir pour beaucoup, à l’exception de Gaëtan Gorce et Manuel Valls, approuvée. Il s’agit là d’une figure classique de la vie politique ; au lendemain d’une défaite, surtout aussi sévère que celle-ci, feu sur le quartier général, tous les appétits s’ouvrent, toutes les ambitions – d’ailleurs légitimes – se libèrent. Je peux comprendre cela. En effet, depuis 5 ans, j’ai moi aussi souffert du système de décision bloqué qui a immobilisé le PS, l’a précipité dans les bras de Ségolène Royal, a entraîné sa défaite. Et je n’ai pas été le dernier à critiquer François Hollande – avec la réserve qui sied à un secrétaire national, solidaire d’une équipe, et à un vieux compagnon. Ceux qui aujourd’hui l’assassinent et qui hier l’encensaient n’avaient pas eu cette prémonition. Je garde pour ma part davantage de constance. Oui, il faut changer le PS, le rénover, le refonder, oui l’année qui vient sera pour cela décisive. Mais gardons-nous de deux écueils. Le spontanéisme, le règlement de compte immédiat, n’aboutissant qu’au désordre ou au putsch : ils ne créent ni légitimité, ni intelligence collective, ils n’engendrent que le désordre. Que mes amis quadra – je suis après tout  encore des leurs pour quelques mois, et me sens plus proche d’eux que de la vieille garde – y pensent. À l’opposé, l’immobilisme, c’est la mort, la débandade, l’inconstance assurées. J’ai voté pour la proposition de François Hollande, parce que je pensais qu’elle était la seule raisonnable. Mais elle l’oblige. Il lui faudra, et nous avec lui, ouvrir les portes et les fenêtres, être imaginatifs, audacieux, sans tabou, sans quoi le rendez-vous à OK Corral n’est que différé et n’en sera que plus périlleux. À tous – partisans de l’ouverture, réformateurs, rénovateurs… – je dis : ne tirons plus sur le pianiste. Le PS a tous les défauts de la terre, il est le pire de tous les partis… à l’exception de tous les autres. Ne soyons pas complaisants, ne l’accablons pas, aidons-le.

Be Sociable, Share!