Le joueur

Étrange visite que celle de Nicolas Sarkozy à l’Eurogroupe réuni à Bruxelles hier. C’était – presque – une première : jamais un chef d’État ou de gouvernement n’était venu participer à cette instance réunissant les ministres de l’économie et des finances de la zone euro, à l’exception de Jean-Claude Juncker, son président, à la fois Premier ministre et ministre des finances du Luxembourg et… Silvio Berlusconi – tiens, tiens, comme on se retrouve ! Qu’allait-il donc faire là ? Tenter de faire plier les grands argentiers, sceptiques devant la politique de finances publiques française ? Montrer au contraire patte blanche ? Essayer de séduire, convaincre, entraîner ? Tout cela à la fois ? Quelques idées pour s’y retrouver.
Ce nouveau « show » présidentiel est d’abord une démonstration supplémentaire de l’hybris sarkozienne. Le chef de l’État ne fait décidément confiance à personne, du moins à personne autant qu’à lui-même. On l’avait vu ministre de l’environnement, ministre de l’éducation, de l’enseignement supérieur, des affaires européennes, le voilà ministre des finances, reléguant sa pourtant protégée Christine Lagarde, jugée de fait indigne de porter sa politique devant ses pairs, au rang de figurante. Le coup n’est pas mal joué. Sarkozy, en s’imposant, cherche à impressionner, en se montrant à la fois humble – somme toute, il se met au niveau de simples mortels, les ministres, ses collègues d’hier, et ce faisant il les flatte – et impérieux – ceux-ci n’ont pas la légitimité pour bousculer un chef d’État. Bon connaisseur de la nature humaine, il cabote entre le passage en force et le numéro de charme. Le résultat est ambivalent. Son message – donnez-moi du temps – est accepté, mais les doutes ne sont pas levés.
Sur le fond, surtout, les ambiguïtés persistent en effet. Car l’approche européenne de Nicolas Sarkozy reste incertaine. Comment pourrait-il convaincre de sa volonté de réduire vite les déficits alors que le premier effet de sa politique est de les creuser, à travers un paquet fiscal dont le coût – 13 milliards d’euros en année pleine – ne cesse de croître ? La réalité est tout autre : les déficits s’aggravent, restent largement supérieurs à 2,5%, la dette explose (+ 3 milliards d’euros lors du premier trimestre) et repasse au-dessus de 65% du PIB. Comment peut-il prétendre que toutes ses propositions sont des « réformes structurelles », visant à créer un « choc de croissance », alors que chacun sait que plusieurs d’entre elles, les plus coûteuses – le bouclier fiscal, si avantageux qu’il divise la majorité, la déduction des intérêts d’emprunt – sont clientélistes et sans effets macro-économiques positifs, alors que d’autres, comme la défiscalisation des heures supplémentaires, sont d’une efficacité plus qu’incertaine ? Si j’avais été présent à l’Eurogroupe, j’aurais eu du mal à croire Nicolas Sarkozy lorsqu’il s’engage à tout faire pour aller vers le déficit zéro à l’horizon 2010 – si possible – en chargeant la barque pour 2008. Le Président de la République ne s’est pas arrêté là, attaquant bille en tête l’euro fort, vrai débat, pas si facile à trancher dès lors qu’avec la même monnaie, la France enregistre un déficit commercial de 30 milliards d’euros et l’Allemagne un excédent de 163 milliards d’euros. Là-dessus, il a fait sourire – mais peu lui chaud, c’était à ses chers Français, qu’il espère toujours crédules, qu’il parlait.
En le regardant dans cet exercice acrobatique, je n’ai pu m’empêcher de penser, une fois de plus, que Nicolas Sarkozy est un joueur. J’ai vu en effet dans son attitude un double pari. Pari, d’abord, sur la faiblesse européenne. Étant passé en force sur le mini-traité, il a voulu faire de même – tout en préservant les apparences – sur le pacte de stabilité. Il ne le réfute pas de front – après tout, cela serait concevable – il le contourne, le vide de son sens, réaffirme tranquillement que la France, abritée derrière sa ligne Maginot, fera ce qu’elle veut, en sauvegardant les formes. Il n’a pas été cru, mais pas non plus remis en cause, Jean-Claude Juncker, qui aime tant faire plaisir, allant jusqu’à rendre un hommage exagéré à cette France « sortie pour toujours de l’immobilisme ». C’est reculer pour mieux sauter : les contentieux avec la Commission restent nombreux et importants, les réticences de la Belgique et de l’Allemagne ne sont pas minces. Son deuxième pari est un pari sur la chance. En réalité, l’équation sarkozienne n’a qu’une possibilité de réussite, si la France retrouve, confiance aidant, une croissance forte et durable, susceptible d’engendrer des recettes fiscales massives, indispensables dès lors que la fiscalité est utilisée de manière coûteuse et la rigueur budgétaire encore tempérée. Ce pari est hasardeux. S’il venait à échouer – je souhaite qu’il réussisse, mais rien dans le paquet fiscal ne me paraît de nature à y aider – nul doute que les Européens reviendraient à la charge, interpelleraient le faux magicien, et que l’addition serait présentée aux Français sous forme d’une cure d’austérité et d’un accroissement des prélèvements sur la consommation, à travers une hausse importante de la TVA, qui n’aurait rien de sociale.
Oui, Sarkozy est un joueur, enivré par sa propre réussite. Il s’aime, il s’admire, il croit que rien ne lui résiste – et de fait il n’a guère été détrompé depuis un an. Pour autant, il reste un équilibriste, avançant sur un fil. Son omniprésence le prive de fusible et de protection : au premier renversement de tendance, il deviendra une cible. Son optimisme peut le laisser démuni face aux aléas de la vie économique. Cette « main » insolente peut-elle durer cinq ans ? Je ne le crois pas. Sarkozy paraît imbattable, il est vulnérable, du fait de ses propres excès. Il est fort, mais aussi fragile. L’opposition ne doit pas désespérer, saluer ou admirer : elle doit être elle-même et se préparer.