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Générations

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 11/07/2007 à 22:15
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Lecture de « Libération » ce matin, très symptomatique de l’humeur du moment : la « mort politique » – par usure, lassitude, départ – des « éléphants » laisserait le parti socialiste orphelin, mais aussi prêt à la relève. Entre les derniers espoirs de la génération presque perdue des « lionceaux » – Arnaud Montebourg, Manuel Valls, Gaëtan Gorce, Vincent Peillon, quelques autres encore – et l’avènement programmé de nouveaux talents – Guillaume Bachelay, Delphine Batho, Laurent Baumel, Sandrine Mazetier, Aurélie Filipetti, Razzye Hammadi – sans oublier l’émergence de la nouvelle star du moment – Benoît Hamon – le tout sous le regard lointain de Ségolène Royal, la houlette habile de François Hollande ou les ambitions discrètes de Bertrand Delanoë, la longue marche des socialistes se dessinerait.
Il y a, bien sûr, du vrai dans cette description. La défaite présidentielle du 6 mai 2007, l’élection de Nicolas Sarkozy, puis l’apparition d’une claire majorité UMP marquent la fin d’une époque, d’un cycle historique pour les socialistes. Toutes les défaites, en effet, ne se valent pas. Celle de 1986 ouvrait une cohabitation équilibrée, celle de 1993 sanctionnait la débâcle du mitterrandisme finissant, l’élimination de Lionel Jospin en 2002 fut un coup de tonnerre. Il y eut aussi, en 1995, la « défaite d’avenir » de Jospin à la présidentielle, qui ouvrit la voie de notre succès en 1997. Comment caractériser l’échec de Ségolène Royal – le nôtre – en 2007 ? À première vue, on pourrait estimer qu’il s’agit d’un repli en bon ordre : comme aime à le souligner François Hollande, le PS reste une grande force politique, appuyé sur la direction de 20 régions, de la moitié des conseils généraux, sur un groupe parlementaire de 200 membres, il n’est pas dans sa situation de 1958 ou 1993, il conserve des capacités de rebond importantes. Ce n’est pas faux, mais pas non plus exhaustif. Car nous venons de perdre notre troisième élection présidentielle consécutive, car entre 1997 et 2012 nous n’aurons gouverné que cinq ans, car il y a, chez les socialistes, beaucoup de paresse idéologique, d’attrait, voire de fascination, pour le pouvoir, de découragement. Tout n’est pas à refaire, nous ne partons pas de rien, mais beaucoup est à reconstruire.
Dans ce contexte, la problématique des générations prend tout son sens. La génération 1981 – celle des Mauroy, Rocard, Jospin – a formidablement servi, reste utile, mais a fait son temps, celle des conseillers du Prince – Jack Lang, Hubert Védrine, par exemple – est active, mais son avenir politique n’est plus totalement socialiste, la « dream team » de 1997 – Martine Aubry, Elisabeth Guigou entre autres – joue un rôle, mais est moins centrale, les « barons » du parti – Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn – s’interrogent ou agissent autrement. Il faut, en tout cas, du sang neuf. Et je reste pour ma part persuadé qu’une des fautes que nous avons commises, entre 1997 et 2002, sous l’égide de Lionel Jospin et François Hollande, a été de ne pas faire leur place aux nouveaux députés élus alors – Arnaud, Vincent, Marisol Touraine… qui dix ans après, encore jeunes, n’ont pas été associés suffisamment aux responsabilités. Ne reproduisons pas cette erreur et donnons, au moment où le parti se refonde et se rénove, leur chance aux talents, divers, qui apparaissent et piaffent.
Pour autant, je ne crois pas au « jeunisme » ou à la thèse de la « régénération ». Elle est, selon moi, fausse et même dangereuse. Elle suppose, en effet, que la jeunesse – par définition transitoire – est une vertu en soi, que le changement de visages ou de physionomies suffit au renouveau, elle s’inspire de la nostalgie de la « table rase », elle risque, si elle n’est pas tempérée, de faire l’impasse sur une culture, sur une expérience, sur une force collective, de privilégier un critère, l’âge, par rapport à d’autres, tout aussi pertinents – l’implantation territoriale, la diversité. Bref elle peut, si elle n’est pas maîtrisée, tourner au gadget, servir d’alibi, éviter d’autres débats. Il y a surtout, derrière cette manière de voir, un implicite qui me gêne, voire me choque : les socialistes seraient dans l’opposition pour longtemps, pour dix ans au moins, Nicolas Sarkozy serait là jusqu’en 2017, il faudrait dès maintenant lancer ceux qui, ensuite, pourraient incarner la relève. Je ne crois pas cette thèse exacte, je la refuse, je la combats. Nicolas Sarkozy n’a pas été élu pour dix ans, mais pour cinq ans ; la France ne peut pas s’offrir le « luxe » d’une longue purge à la Thatcher, au risque d’une destruction de son modèle social ; la gauche doit donc se fixer comme objectif de préparer une alternance réussie, durable, et non de raccroc ou de circonstance – dès 2012. Cette tâche, pour moi, ne pourra pas être accomplie sur une page blanche.
Je plaide, pour ma part, pour une alliance des générations. Une des causes de l’échec rapide de la gauche après l’état de grâce de 1981 fut son éloignement trop grand des responsabilités et l’inexpérience de son personnel politique, puisque seuls Gaston Defferre – et bien sûr François Mitterrand lui-même – avaient déjà appartenu à un gouvernement, 23 ans auparavant. En 1997, au contraire, l’équipe de Lionel Jospin fut un heureux mélange de politiques expérimentés et sécurisants – Jean-Pierre Chevènement, Jean-Claude Gayssot, le Premier ministre lui-même – d’un dynamiteur atypique, Claude Allègre – de quadragénaires approchant la cinquantaine – Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Elisabeth Guigou, Hubert Védrine – et de plus jeunes ministres alors pas encore « quadras » – Dominique Voynet et moi en étions les benjamins. Cette expérience n’a pu durer cinq ans, mais sa réussite initiale doit continuer à nous inspirer.
Sortons donc de ces débats un peu artificiels. L’essentiel en politique n’est pas l’âge du capitaine mais la consistance de la pensée, la solidité et la solidarité des équipes, la force et le professionnalisme de la démarche, la capacité d’entraînement du discours. C’est pourquoi il faut donner la priorité absolue au travail sur les idées, en y associant chacun, en donnant à tous ceux qui le peuvent et le veulent leur chance de s’exprimer, mieux qu’hier, en associant tous les âges, toutes les sensibilités, tous les talents. Je compte m’y impliquer, de toutes mes forces, avec un peu d’expérience et une énergie intacte.

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