Coup de gueule

La « sarkomania » grandit, et atteint un niveau insupportable. Nicolas Sarkozy est partout – à l’île Longue pour parler de la dissuasion, Place Vendôme pour conforter et tancer à la fois Rachida Dati, en coulisse du voyage étranger de son épouse en Libye, en train de lui déclarer sa flamme à la « garden party » du 14 juillet, en campagne pour la nomination de DSK au FMI, tout cela après avoir délivré à Epinal sa vision de nos institutions. Il n’y a plus, dans ce régime ultra-personnalisé de Premier ministre ou de gouvernement, plus de parti majoritaire, plus de respect du Parlement, plus de médias critiques, il y a toujours, tout le temps, tous les jours, ce Président de plus en plus satisfait de lui, sa vie, son œuvre, de plus en plus prompt à le faire savoir, entouré qui plus est d’une complaisance générale invraisemblable.
Tout cela pourrait faire sourire, tant c’est excessif et à certains égards un peu ridicule, si ce n’était sérieux. En un peu plus de deux mois, Nicolas Sarkozy a imposé un style nouveau, beaucoup plus « managérial », terriblement anglo-saxon, jusque dans la posture physique et la rhétorique, à la fonction présidentielle. Il a joué avec habileté du contraste de son avènement avec les mandats tellement poussifs, surtout à la fin, de Jacques Chirac. L’inertie, la distance, la fatigue de l’ancien Président avaient créé une demande de gouvernement fort, qui a rencontré la personnalité de Nicolas Sarkozy. Fin politique, celui-ci a emballé la machine, imposant un train de baisses d’impôts ciblées sur les plus aisés sans précédent, cocufiant sa majorité, plus réduite qu’elle aurait aimé l’être et dépouillée par l’« ouverture », entraînant les Européens dans son rythme et sa conception étriquée de l’Union. Il cherche maintenant à bâtir une République présidentialiste, accroissant les pouvoirs du chef de l’État sans consentir au Parlement des contrepouvoirs équivalents : le Président pourra s’adresser au Parlement, tout en conservant le droit de le dissoudre, les articles 49.3 et 16 seront sans doute conservés, alors que le statut de l’opposition reste flou, la dose de proportionnelle introduite au Sénat ou à l’Assemblée incertaine. La commission Balladur qui recevra – qui en doute, qui peut croire à une véritable hésitation de l’intéressé ? – le renfort de Jack Lang, a devant elle un chemin très balisé : je souhaite, sans y croire tout à fait, qu’elle se sente libre de s’écarter de la feuille de route sarkozienne. Ensuite viendront à la rentrée les plus dures attaques, contre le modèle social : droit de grève, contrat de travail… l’idée étant de créer, très vite, des modifications irréversibles de la structure politique et sociale du pays. Que fait, dans tout cela, l’opposition, à quoi sert-elle ?
On comprendra que je suis, comme beaucoup, en colère contre l’état du Parti socialiste. Il est compréhensible qu’il soit en difficulté, après sa troisième défaite d’affilée, alors que ses principales personnalités ont quitté la vie politique active, comme Lionel Jospin, s’interrogent sur leur avenir, comme Laurent Fabius, donnent un nouveau tour à leur vie publique, sans y renoncer, comme DSK, alors que la candidate à l’élection présidentielle ne semble pas avoir retrouvé ses marques, alors que François Hollande achève péniblement son dernier mandat de Premier secrétaire. Il est logique qu’il soit désorienté par la défection de certains de ses éléments les plus populaires – Bernard Kouchner au premier chef – qui n’ont pas su résister à la tentation d’agir encore, fût-ce contre ou sans leur camp. Mais qu’il soit si fasciné, si divisé, si masochiste face au sarkozisme, ça, je ne l’admets pas.
J’en ai assez, alors je pousse un coup de gueule. Malgré toute l’amitié que j’ai pour lui, j’en ai assez de voir un garçon aussi talentueux que Manuel Valls venir conforter l’image du pouvoir et réfuter ceux qui s’y opposent, validant ainsi la fausse idée de l’« ouverture » sarkozienne, comme si le sectarisme était à gauche, la tolérance et l’esprit de dialogue appartenant au pouvoir. J’en ai assez, aussi, de mises en scène générationnelles qui n’ont d’autre but que de poursuivre la même façon d’être, sous des masques différents : comme le dit justement Benoît Hamon, il ne suffit pas de remplacer deux quinquas par trois quadras pour faire une vraie rénovation. J’en ai assez des petits coups, des petites mesquineries – découvrir, par exemple, que j’étais absent du programme de l’université d’été du PS, pour la première fois depuis quinze ans, alors que la quasi-totalité du secrétariat national, anciens et nouveaux confondus, y figure, m’a enchanté – de l’absence de vrai débat qui pourrissent  le collectif, accroissant la tentation des parcours individuels.
Notre cahier des charges, pourtant, n’est pas si compliqué, il tient en deux mots : sérénité et mouvement. Pour ce qui concerne la sérénité, je rejoins François Hollande, qui n’a jamais manqué de sang froid et de lucidité. Non, la gauche n’est pas morte dans ce pays : le PS a 200 députés, il pilote 20 régions, 50 départements, tant de municipalités, il compte tant de talents dans ses rangs, il a su se relever en 1993 et 2002 après deux tragédies électorales, le sarkozisme n’est pas une magie, il n’est pas la fin de l’histoire. Cela devrait nous ramener à plus de calme, de dignité et de combativité, à une opposition ferme sans grossièreté ni concessions, pédagogique, intelligente, convaincante, notamment face aux débauchages du pouvoir, qui ne méritent pas un vrai débat entre nous, tant la démarche, si humaine, est claire, ni scandaleuse, ni admirable ou même respectable, mais appellent de vrais adieux – reconnaissants pour leur œuvre –  à ceux qui nous ont quittés. En revanche, je me distingue du Premier secrétaire sur le mouvement. Nous n’avons pas besoin de demi-mesures, d’esquisses d’autocritique, de mutations cosmétiques ou de changements de personnels optiques, pour continuer en réalité dans la même voie, mais d’une vraie transformation radicale, de tout, de nos idées, de nos façons d’être, de parler, de nos alliances, de notre gouvernance, de notre vivre ensemble, pour retrouver l’inventivité et la fraternité – ce n’est pas, entre nous, un gros mot. Oui, il va falloir pour cela secouer le cocotier  – là-dessus je retrouve Manuel Valls – et tourner certaines pages. Et, puisque la colère, seule, est stérile, c’est décidé, je vais m’en mêler. Vraiment. Complètement.