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L’aveu

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/07/2007 à 22:11
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Ce qu’il y a de bien avec Sarkozy, c’est que tout se sait. Il n’y a pas, chez lui, de charme florentin, de grand secret, de mystère de l’homme d’État, cher à de Gaulle, de blessures cachées. Tout se voit, tout se dit. Nicolas Sarkozy s’admire, il veut qu’on l’admire. Il s’aime, il veut qu’on l’aime. Il a besoin d’être compris, il explique. Il parle, il se parle. Au fond, il est si heureux d’être là, si fier d’être irrésistible, qu’il veut que chacun sache pourquoi il l’a fait, comment il l’a fait. C’est pourquoi son intervention hier devant 2500 cadres de l’UMP est si intéressante. Car son message est clair. Que dit en effet le Président chef de parti ?

D’abord, il confirme que l’UMP, c’est lui. Étrange formation que celle-ci. Son leadership est apparemment indéfinissable. Elle a, pour l’« exécutif », l’organisation et les basses œuvres, un Secrétaire général, Patrick Devedjian, élu des Hauts-de-Seine, homme vif, cultivé, intelligent, mais aussi brutal et grossier, comme l’ont montré ses attaques contre Anne-Marie Comparini. Elle a, pour l’élaboration programmatique, le « législatif », un Vice-Président, ancien Premier ministre du quinquennat oublié de Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin, dont chacun connaît l’affabilité, les capacités à rebondir, l’ambition sénatoriale, mais aussi les criantes limites. Un Secrétaire général, un Vice-Président, que manque-t-il à l’UMP ? Un Président ! Elle n’en a pas, elle n’en a plus, car son Président est… à l’Élysée. Nouvelle illustration de la bâtardise de notre République, où le chef de l’État est aussi chef du gouvernement et du parti majoritaire, cas unique dans les démocraties occidentales, aggravé par la personnalité de Nicolas Sarkozy. Comment être à la fois l’homme d’un clan et le Président de tous les Français ? Cette fiction ne tiendra pas. Mais pour Sarkozy, qui reste un homme, un mortel, mais se prend pour Zeus, cette contradiction n’apparaît pas encore.

Ensuite, il dévoile les dessous de l’« ouverture ». Le Président en rappelle la substance, en présentant le bilan de ses premiers mois. Bouclier fiscal à 50%, abaissement des droits de succession, loi sur la récidive, service minimum : toutes ces mesures sont de droite, très à droite, invraisemblablement de droite. Avec François Fillon, la « grande voile »… de la droite est hissée. On voit clairement à qui, à quoi, a servi l’ouverture, à effriter le PS, à affaiblir une opposition déjà en difficulté. Sarkozy le dit, sans précaution particulière, en présentant ses ministres comme des « prises de guerre » : « Bernard Kouchner est populaire, et alors ? » « L’Alsace a toujours voté à droite, le seul socialiste qui restait, on l’a pris »… Tout cela est à la fois franc, brutal, un peu vulgaire aussi. Enivré par sa démonstration, un peu exalté selon les témoins de ce show eux-mêmes, le chef de l’État va jusqu’à s’approprier ce qui ne lui appartient pas, la candidature de DSK au FMI, mais son propos est très révélateur : « vous n’allez pas me reprocher d’avoir retiré au PS le seul qui était moderne ? Je leur laisse Emmanuelli… » Il y a dans ces mots beaucoup d’autosatisfaction et beaucoup de mépris pour les autres, pour les socialistes bien sûr, mais aussi, mais d’abord, pour les siens, pour son gouvernement, pour son parti. Ainsi va notre République dans cette nouvelle ère !

Il y a dans cette farce un puissant aveu, qui confirme mes thèses sur l’ouverture, que plusieurs d’entre vous ont discuté. Je ne passe pas en général pour un sectaire, je ne suis pas un partisan de l’« opposition frontale » hier chère à un Laurent Fabius aujourd’hui plus discret et constructif. Mais je suis, on me l’a parfois reproché, sévère avec la pseudo ouverture sarkozienne. Ce n’est pas par animosité envers ceux qui l’ont accepté : tous, je l’ai dit ici – ou presque, je mets le « cas Besson » à part – sont mes amis et le demeurent. Non, c’est parce que je suis consterné par le caractère utilitariste de cette manœuvre, par la prodigieuse instrumentalisation à laquelle elle se limite. Qui a bénéficié de l’ouverture ? Nicolas Sarkozy, la droite, l’UMP. Quelle politique a-t-elle été conduite depuis le 6 mai ? Celle de Nicolas Sarkozy, de la droite, de l’UMP. Quelle est la marque, la trace laissée par les hommes et les femmes de gauche qui ont rallié le Président de la République ? Néant, à part peut-être le RSA de Martin Hirsch, qui a été, explique le chef de l’UMP, « le plus difficile à convaincre ». Alors, qu’on cesse de s’indigner du sectarisme, du dogmatisme de la gauche, des socialistes, qu’on arrête de vanter l’esprit de dialogue du nouveau pouvoir. Il n’y a pas, au gouvernement ou dans telle ou telle mission ou commission, des hommes de bonne foi qui seraient ostracisés, bannis, réprouvés par des apparatchiks intolérants. Il y a des responsables politiques issus de la gauche qui ont choisi, contre toute leur histoire, d’accompagner une politique de droite. Ce n’est pas un crime, mais ce n’est pas une vertu. Ce n’est pas un drame, mais c’est une évidence. Oui, avec Sarkozy, tout se sait, l’aveu de la réalité de l’ouverture est fait, il est public. Parlons désormais d’autre chose, mais mettons fin, à gauche, à cet étrange état d’indulgence et de fascination qui permet à Nicolas Sarkozy d’occuper les pleins pouvoirs dans un confort absolu.

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