Limites

Permettez-moi une confidence un peu honteuse : je suis un ringard, un mauvais Français pas fasciné par SARKOZY, persuadé même de son échec final. Ce disant, je suis bien conscient d’aller contre l’air du temps, ébahi, ébaubi, épaté par l’entregent, l’habileté, le talent –n’en jetez plus- du Président chef de parti. Eh bien, j’ose assumer et parier : les premières limites du sarkozisme me semblent apparaître, et tout ça, j’en ai la conviction, finira mal.

Pour moi, la « marque » sarkozienne est un blairisme appauvri, la « nouvelle France » une copie de la « new Britain », du «  new Labour ». On y trouve le même souci de prouver une vérité par la mise en scène de l’action, le même contrôle absolu d’un parti réduit au rôle de promotion du « leader », la même volonté d’imposer, via les médias, une image à la fois constamment présente et sans arrêt renouvelée. Je ne parle là que de la technique, de l’art politique, car la substance des politiques est, elle, très différente, le néo-travaillisme étant beaucoup plus influencé, fût-ce malgré lui, par l’imprégnation sociale-démocrate, que le post-gaullisme revisité par le toujours président de l’UMP. BLAIR avait sa méthode pour manipuler l’information –rhétorique, répétition, rebuffade. SARKOZY s’en inspire, mais y ajoute son propre tryptique : mouvement, communication, récupération. D’où vient, alors, la différence de niveau, la fragilité plus grande que je pressens ?

Elle tient, pour beaucoup, à la personnalité de Nicolas SARKOZY, à son excessive certitude de soi, à son mépris des autres, qui le conduisent à user de trop grosses ficelles. Mouvement, communication, récupération : la nouvelle visite de Cécilia SARKOZY en Libye, accompagnée de Claude GUÉANT, que je tiens pour l’architecte talentueux du succès du Président, en est pour moi l’illustration. La diplomatie sarkozienne bouge, rompant heureusement avec la lassitude chiraquienne. Mais elle récupère aussi beaucoup, dans une sorte de « stratégie du coucou », ce qu’on fait les autres. En effet, si je me réjouis de la possible libération des infirmières bulgares, à l’évidence innocentes des crimes qui leur sont reprochés, je souris devant le rôle que s’octroie la « nouvelle France » dans cette bonne nouvelle, qui doit tant à l’action de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de l’Union européenne, et peu à notre diplomatie, en l’occurrence active mais pas première. Enfin, elle communique énormément, car pourquoi, malgré tout le respect que j’éprouve pour l’épouse du chef de l’État, ne pas recourir à des formes plus classiques, comme s’il s’agissait là d’une affaire humanitaire à mettre au crédit d’un couple et non d’une affaire politique ? Après le Conseil européen, c’est la répétition d’une attitude qui va finir par irriter, car elle est égocentrique et manipulatrice, sans négliger en outre qu’elle est plutôt complaisante avec le colonel KHADAFI, qui s’est sans doute assagi mais n’est toujours pas un modèle.

Oui, je crois que cela va mal finir, parce que cela ne tiendra pas la route dans la durée. Le Tour de France, qui me passionne autant que SARKOZY, est un longue épreuve, et la vérité finit pas rattraper ceux qui surchauffent la mécanique. Dans la « nouvelle France », seuls les ministres sont méprisés et réduits au silence. Les conseillers du Prince, en revanche, ont pignon sur rue, ils parlent abondamment. L’un des principaux, Henri GUAINO, a livré son sentiment dans une passionnante interview au Monde : il estime qu’ « on est allé trop loin dans la désincarnation du politique ». Ce reproche, c’est vrai, ne peut être fait à Nicolas SARKOZY. « Super SARKO », comme l’appelle, en tout simplicité, son nouveau « Journal officiel », « Le Point », incarne, sur-incarne, il sature même l’espace. Il répond ainsi « à ce désir du chef, qui apparaît quand une société se délite », dont parle Régis DEBRAY dans ces colonnes. Mais le Président devrait aussi accorder de l’attention à la mise en garde de ce même DEBRAY : « on ne peut pas, sur le long terme, rompre avec la sacralité de la fonction, qui implique un rôle de représentation, et donc un minimum de distance ». Comme l’écrivait le Général de GAULLE, «le prestige du chef réside dans son mystère » : Nicolas SARKOZY est sans mystère, et s’il n’acquiert pas plus de prestige, il ne tiendra pas la distance.

Cela finira mal, mais cela finira-t-il par une alternance ? C’est là le mystère… de la gauche. Pour y réussir, il faudrait que la rénovation ne soit ni une confusion, ni une imitation, mais une invention. Et je n’en vois guère venir. Je n’étais pas à Évry avec Manuel VALLS, je ne serai pas à Frangy avec Arnaud MONTEBOURG et son « contre-gouvernement », pas davantage à Melle au côté de Ségolène ROYAL. Pourquoi ? Je ne nie pas l’intérêt de ces démarches, la qualité de ceux qui les lancent, le rôle qu’ils peuvent, comme d’autres, jouer à l’avenir. Mais la refondation de la gauche ne peut se résumer à un changement de génération –si nécessaire fût-il, il ne suffit pas- ou à une adhésion à un charisme –quel qu’il soit au demeurant. Elle suppose du travail, de l’audace, un mouvement collectif, une discipline retrouvée. C’est cela qui m’intéresse, c’est à cela que je veux me consacrer. Avec tous et sans à priori.