Questions

Ainsi, les infirmières bulgares et le médecin palestinien détenus en Libye depuis plus de 8 ans par le régime du colonel KHADAKI et condamnés à mort pour des crimes qu’ils n’ont pas commis –avoir inoculé le virus du SIDA à des centaines d’enfants- ont finalement été libérés et ramenés à Sofia dans un avion de la République française. Je me réjouis, bien sûr, de ce dénouement : l’injustice qui leur était faite ne pouvait être tolérée, elle a beaucoup trop duré, ce retour à la liberté est une bonne nouvelle. Faut-il pour autant s’agenouiller à nouveau, comme le font trop de politiques et de journalistes, devant le génie sarkozien, devant ce nouveau triomphe de la volonté et de l’action, balayant tous les principes comme si, dans ce monde darwinien, la fin justifiait toujours les moyens et l’image seule comptait ?

Je ne le crois pas, et continue à me poser des questions après cette libération somme toute attendue depuis l’arrivée de M. SARKOZY en Libye, tant il est vrai que l’épouse du chef de l’État ne pouvait se permettre un échec. La première question tient aux rôles respectifs de l‘Europe et de la France. Car le Président de la République a, dans cette affaire, joué sa partition habituelle, s’attribuant des mérites qui ne sont pas seulement –et pas principalement- les siens. Cette libération, en effet, est avant tout un succès de l’Europe : elle est le résultat d’un travail long, patient, discret des Présidences de l’Union européenne qui se sont succédées depuis 2005, de la Grande-Bretagne au Portugal en passant par l’Allemagne ainsi que de la Commission européenne. La France, certes, s’est impliquée, notamment à la fin des discussions. Mais faut-il vraiment, toujours, se mettre en avant, transformer en triomphe personnel une réussite collective ? Tant que Nicolas SARKOZY ne comprendra pas cet esprit collégial qui doit inspirer l’Union, il ne sera pas un vrai Européen.

La deuxième question, essentielle, porte sur la conduite de la diplomatie française. Là-dessus, au risque de sembler ringard ou rabat-joie, j’avoue un très profond malaise. Je ne connais pas Cécilia SARKOZY, je respecte en elle la « première dame de France », selon une expression éculée mais populaire. Là n’est pas le problème : qu’allait-elle faire dans cette galère ? S’il s’était agi d’une banale affaire humanitaire, son rôle aurait été clair, il n’aurait pas prêté à discussion, à contestation, à une de ces « théorisations » que déteste tant Nicolas SARKOZY. Mais il s’agissait de bien autre chose, d’une affaire politique majeure, qui a, du coup, été traitée dans la confusion et l’opacité. Qui a fait quoi ? Quel a été le rôle du Quai d’Orsay ? Un Bernard KOUCHNER bien distant, y compris physiquement, du Président de la République, a du avouer qu’« il ne s’agissait pas de son dossier ». Quel a été le rôle, forcément éminent, de Claude GUÉANT, le Secrétaire Général de l’Élysée, qui a travaillé dans l’ombre, réglant sans doute les aspects politiques pendant que d’autres apparaissaient dans la lumière ?

Il y a, derrière tout cela, une interrogation essentielle sur la responsabilité en démocratie. On parle beaucoup, s’agissant du nouveau style présidentiel, du modèle américain, et pourquoi pas des KENNEDY. Il s’agit sans doute là, pour SARKOZY d’une source d’inspiration, dont il a tiré une leçon : tout, absolument tout doit être médiatisé, il n’y a plus pour lui de séparation entre sphère privée et sphère politique. Cela compte dans la politique américaine qui est, c’est vrai, très spectaculaire. Mais elle est aussi, on l’oublie trop en France, très transparente. Il faudra, dans cette affaire, que le pouvoir rende des comptes, et que le Parlement demande, exige même, la transparence.

Car là réside la troisième question, peut-être la principale : quel a été le prix à payer pour cette libération ? On se doute qu’il a été élevé, tant le colonel KHADAFI n’a pas la réputation –et à juste titre- d’être un philanthrope, un démocrate, un amoureux des droits de l’homme. Rappelons –je le fais ici- qu’avant d’être le libérateur des infirmières bulgares et du médecin palestinien, il a été le preneur d’otages. Il n’est pas un élément stabilisateur, modérateur en Afrique, mais un chef capricieux, qui ne peut être subitement paré de toutes les vertus au motif qu’il est passé du bloc soviétique à l’alliance avec les Américains. Oui, quel a été le prix –on parle d’autoroutes, de lignes ferroviaires, d’accords privilégiés, même d’équipements nucléaires civils ? Et qui s’en est acquitté, quel a été le rôle du Qatar ? Il faudra le connaître, en débattre. Je souhaite que le Président de la République, en se rendant demain à Tripoli, ne soit pas seulement dans la récompense ou le remerciement, mais aussi dise un certain nombre de vérités à KHADAFI.

Nicolas SARKOZY fait l’éloge de la politique du résultat, du pragmatisme. On se doute que, n’étant pas un naïf ou une belle âme, je suis attaché à l’un et à l’autre. Mais je ne peux pas, je ne veux pas –et ce n’est certes pas haïr mon pays ou être le laquais de Rupert MURDOCH- oublier pour autant ce qui fait la grandeur de la France, le respect des valeurs et des principes de la République. À trop s’en affranchir, à trop personnaliser, on court le danger de graves dérives. Cette stratégie à haut risque ne doit pas résumer la politique de la France.