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Comprendre la défaite

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 30/07/2007 à 22:05
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La session parlementaire touche à sa fin, avec son dernier texte, le faux « service minimum ». Elle n’a réservé aucune surprise, le gouvernement aura fait passer très vite tous ses textes – le paquet fiscal, la loi sur les universités, la loi sur la récidive, celui-ci…- sans écouter une opposition qui n’a jamais joué l’obstruction. Ces « piliers du sarkozisme » étaient annoncés, ils n’étaient pas discutables pour la nouvelle majorité présidentielle. Je ferais toutefois deux remarques. La première est formelle : alors que le nouveau pouvoir se dit attaché à l’équilibre des institutions, il n’a, comme ses prédécesseurs mais en pire, aucune considération pour le Parlement, superbement ignoré, qu’il s’agisse de la gauche – on pouvait s’y attendre – ou de la droite, renfrognée, blessée par l’« ouverture » et totalement laissée de côté, dont le mécontentement monte à une vitesse assez impressionnante. Le pouvoir personnel ne fait décidément pas de cadeaux. La seconde est plus fondamentale : je persiste à considérer le paquet fiscal comme une occasion perdue, qui dégradera encore des finances publiques souffrantes, n’engagera aucune réforme structurelle, ne suscitera aucun mouvement de croissance, tout cela pour satisfaire des clientèles électorales. Je crains que le retour de bâton ne soit sévère. Je vais, après la fin de session, prendre quelques vacances entrecoupées de brefs retours à Paris. Elles sont nécessaires, tant l’année politique a été intense, épuisante, porteuse de vraies révolutions. Elles seront oisives – c’est le principe même de la chose – mais aussi consacrées à la réflexion – car la rentrée 2007 va être décisive pour l’avenir d’une gauche socialiste en grande difficulté. Je m’y consacrerai, tranquillement, et vous dirai, de temps en temps, ce qu’elle m’inspire.

La première tâche qui nous attend est de penser la défaite, les défaites de 2007. L’exercice, forcément n’est pas facile : l’alchimie électorale, dans un pays aussi compliqué que le nôtre, sociologiquement « de droite » mais jusqu’alors intellectuellement « de gauche », est toujours mystérieuse. Je ne crois pas pour autant que cet échec soit impossible à comprendre et analyser. Il s’agit d’abord, je l’ai dit, je le maintiens, d’une défaite collective, d’une défaite de la pensée. Je ne veux pas ici faire le procès de la candidate ou la critique radicale du parti. Tous deux ont, à l’évidence, leur responsabilité. Le PS n’a pas, en quatre ans, préparé convenablement la sélection de son candidat, il a méthodiquement éliminé tous ceux qui, logiquement, auraient pu prétendre le représenter après le coup de tonnerre de 2002 : Lionel Jospin n’a pas pu, su ou voulu revenir, Laurent Fabius, las d’être rejeté, s’est absurdement décentré, Dominique Strauss-Kahn a conçu trop tôt la ligne du futur, la post social-démocratie, que le PS n’était pas prêt à adopter, François Hollande a bloqué ses concurrents mais ne s’est jamais imposé, les autres, comme Jack Lang, ont fait semblant. Après le « non » français au référendum du 29 mai 2005, les « frères ennemis » socialistes s’étaient sans doute disqualifiés aux yeux d’un électorat qui ne leur pardonnait pas leurs divisions, la voie était d’autant plus ouverte pour un outsider que le Congrès du Mans empêcha chacun de se singulariser et s’identifier. Cet outsider devait être socialiste sans être assimilé au PS, porter des rénovations sans créer un nouveau dogme, être suffisamment populaire pour porter un espoir de victoire. Ce fut Ségolène Royal.

Celle-ci a fait savoir qu’elle présenterait, à la rentrée, son autocritique. Je lui suggère d’éviter ce terme, trop lié aux pratiques douteuses des partis communistes de la grande époque. Mais si elle n’a pas à rougir de son parcours, imprévu, elle doit aussi comprendre sa défaite, et d’abord l’accepter, car elle est à la fois la nôtre et la sienne. Bien sûr, la candidate n’a pas senti – et à juste titre – le soutien plein et entier du parti – ou plutôt celui de ses cadres, de son appareil. À qui la faute ? Ségolène Royal n’était pas la candidate que le PS attendait, elle a à la fois séduit et dérouté, elle s’est heurtée à des résistances et à des réticences. Mais je crois aussi qu’elle-même était trop distante, trop éloignée du parti pour l’entraîner, elle l’a au contraire laissé de côté, et tout cela a provoqué une sorte de cercle vicieux, de méfiance réciproque. J’ai beaucoup lu, sous la plume des partisans les plus proches de Ségolène Royal, la reconnaissance d’une certaine impréparation, voire d’un désordre de l’équipe de campagne. C’est sans doute vrai, puisqu’ils le disent. Mais je n’en sais rien, et pour cause : la véritable difficulté est venue de la dissociation complète entre l’équipe de la candidate et le PS. J’ai fait – oui ! – une campagne active pour la présidentielle 2007 – combien de meetings, d’émissions, d’entretiens… – mais je l’ai fait dans mon coin, sans jamais recevoir un argumentaire, ou plutôt une directive, un canevas, un mode d’emploi. J’ai subi, au jour le jour, les changements de ligne et de stratégie, les hésitations, les approximations. Surtout, comme tous les dirigeants du parti – je mets à part le Premier secrétaire, qui se trouvait dans une situation particulière, qui fut pour tous deux un handicap, à l’égard de la candidate – à commencer par les deux candidats à la primaire, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, qu’il aurait fallu associer d’emblée à la campagne et non ostraciser, j’ai été tenu en lisière, comme si ma qualité de secrétaire national et mon soutien à DSK avaient été une tare. Certes ce fut pour moi pénible, mais surtout ce type de pratiques fut pour nous tous une assurance-défaite. Je ne sais pas si Ségolène Royal sera candidate à la présidentielle en 2012, ou si ce sera un autre, mais je sais qu’à procéder à nouveau ainsi nous ne pouvons prétendre l’emporter.

L’essentiel est ailleurs, c’est je le répète, la défaite de la pensée. C’est là-dessus que je veux travailler, et cela ne se résume pas aisément. En deux mots, je dirais que nous n’avons jamais tiré les leçons de 2002 – pourquoi cet échec dramatique, quelles conséquences…- et nous sommes contentés pour les uns de l’occulter, pour les autres de le caricaturer. Il faudra bien, n’en déplaise à mes amis jospinistes, dont je reste si proche, y revenir, et ne pas non plus se contenter du « sinistrisme » qu’Arnaud Montebourg et Vincent Peillon dénoncent à juste titre aujourd’hui… après hélas l’avoir prôné pendant cinq ans. Deuxième erreur : nous avons cru – je confie sans orgueil particulier que ce ne fut jamais mon cas – que la loi d’airain de l’alternance, en vigueur depuis 1978, jouerait à nouveau en 2007, d’autant plus que se présentait à l’horizon un candidat réputé « agité », « facho », « parisien », pour certains même qui n’osaient le dire, « étranger », bref inéligible dans ce beau pays qui avait porté Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Pendant que Nicolas Sarkozy – puisque c’est de lui qu’il s’agit – retenait l’essentiel de Gramsci et bâtissait patiemment un « bloc hégémonique », c’est-à-dire à la fois un corps d’idées, un parti à sa dévotion, des outils de communication modernes, une rhétorique démagogique, mais simple et huilée, le PS se perdait dans les jeux d’appareil et attendait la vague. Cette attitude attentiste fut confortée par la divine surprise des cantonales, régionales et européennes 2004, et l’essentiel de notre campagne se résuma à « tout sauf Sarkozy », d’ailleurs pas inefficace mais limité à 47% du corps électoral. Pendant que la droite – quel paradoxe pour le Président du parti sortant – trouvait en son sein une rupture par rapport à un quinquennat raté, la gauche n’a fait aucun aggiornamento idéologique, n’a mené aucune réflexion ouverte sur ses alliances, a gardé son discours trop stéréotypé. Certes, il y eut le Congrès de Dijon et le « réformisme de gauche », le combat pour l’Europe, les adhérents à 20 euros qui ont rejoint le PS, puis les ouvertures de la candidate sur l’ordre juste. Mais tout cela ne fut ni très profond, ni très cohérent.

Je reste en définitive convaincu que c’est cela qui a fait la différence dans une confrontation au départ incertaine – le travail des uns, l’inertie des autres. C’est ce déficit qu’il faut maintenant combler, dire ce que peut-être le socialisme du XXIe siècle, dans la France et l’Europe d’aujourd’hui, comment reconstruire une coalition politique et sociologique majoritaire, comment opposer l’égalité des possibles à la société du mérite de Nicolas Sarkozy. Non, celui-ci n’est pas omnipotent, omniscient, infaillible, non, il n’est pas imbattable. Mais il a une vraie longueur d’avance, qui ne sera rattrapée que si nous en prenons tous conscience et mettons les bouchées doubles. C’est toute la difficulté du processus de rénovation que nous lançons, marqué par une contradiction évidente, celle d’être animé par le même Premier secrétaire qui a présidé pendant cinq ans à notre échec. J’ai dit ici pourquoi faute d’alternative vraie, autre que la dérive charismatique ou la simple pulsion générationnelle, elle imposait sa loi, j’espère que François Hollande en est conscient et déterminé, pour terminer sa longue course à la tête du PS, à vraiment réussir la refondation. En tout cas, j’en serai avec d’autres, en particulier avec les amis de DSK, un acteur engagé et exigeant. À suivre…

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