Malaise

Audition, ce matin, de Bernard Kouchner devant la Commission des affaires étrangères au sujet de la libération des infirmières bulgares. Je l’avais demandée, je suis content qu’elle se soit tenue. Car j’ai la conviction qu’en démocratie toute autorité doit rendre des comptes au peuple à travers ses représentants, et qu’en République l’exécutif doit accepter le contrôle du législatif. Ce fut une vraie audition, une vraie confrontation, et non un échange formel, creux, réduit à une courtoisie platonique, donc une rencontre utile. Pourtant, en sortant de la salle, j’éprouve un sérieux malaise. Bernard Kouchner se glisse dans ses habits de ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, et moi, je n’arrive pas tout à fait – pas encore – à m’y faire. Mais je crois avoir, après cette réunion, mieux compris.

Bernard Kouchner a réalisé, ce matin, une prestation offensive. On a retrouvé les qualités qui ont fait de lui une personnalité particulière dans la vie politique – plus largement la vie publique – en France. Il a de la flamme, de l’enthousiasme, de la sincérité jusque dans l’insincérité, il connaît le terrain, les hommes, il a une expérience unique. Tout cela fait de lui un homme précieux dans les situations de crise, il n’est pas tiède et ne peut susciter l’indifférence. Mais je l’ai trouvé aussi – peut-être parce qu’il s’est senti lui-même au préalable agressé, ou parce qu’il est malgré tout dans l’inconfort – très agressif, à la limite du mépris pour ceux qui furent ses amis, qui le connaissent bien et qu’il connaît tout autant. Il me faudra encore un peu de temps – plus beaucoup maintenant – pour m’habituer à ses critiques acerbes des socialistes et à le voir prendre appui avec plaisir sur les députés UMP. En tout cas, je lui donne acte d’une donnée essentielle : il a vraiment voulu la libération des infirmières bulgares, il y voit une cause humanitaire, il s’en satisfait légitimement. Mais au-delà de cette joie que – oui ! personne ne peut et ne doit en douter – nous partageons, beaucoup des questions que lui ont posées les députés socialistes, François Hollande et Jean-Marc Ayrault en tête, sont restées sans réponse, ou ont trouvé de mauvaises réponses.

En effet, ce qui m’a le plus frappé, c’est la métamorphose qu’est en train de connaître Bernard Kouchner qui, du « french doctor », du militant du droit d’ingérence et des droits de l’homme, se transforme petit à petit – à grande vitesse en fait – en ministre hyper sarkoziste et hyper réaliste. Ce n’est pas une « ouverture », mais une absorption ! Quelques exemples. J’ai été un peu surpris de le voir euphémiser sa qualification du régime libyen, jugé « un peu négativement dans sa pratique démocratique, pas le régime de ma préférence, mais celui du peuple libyen ». J’ai souri à l’entendre faire aux socialistes – qu’il a tant taxé de cynisme par le passé – l’éloge du « monde réel » – celui où une prise d’otages se résout par une rançon, fût-elle élevée – contre le « monde rêvé », où on explique qu’on traite avec les « dirigeants que se donnent les peuples », quels qu’ils soient. Je n’ai pas été surpris de sa conversion à la « personnalisation du pouvoir » même si je n’aurais pas été, pour ma part, jusqu’à parler de « coup de génie » à propos de l’« invention de la médiation du Qatar ». En revanche, j’ai été plutôt convaincu par son apologie de la « confiance » comme moteur des relations avec les pays arabes, seule justification crédible de la présence de Cécilia Sarkozy dans le dossier. Mais au total, ce qui m’a le plus choqué, le moins satisfait, c‘est la conversion de cet homme, idéaliste au bon sens du terme, utopiste, à un pragmatisme sans vrais principes : « ce qui compte, c’est le résultat », cette devise sarkozienne a été répétée à plusieurs reprises dans cet entretien. Eh bien, je ne l’adopte pas, car je ne me résigne pas à l’abandon de la relation, indissoluble en démocratie, entre les fins et les moyens.

Surtout, il reste, à l’issue de cette audition, bien des questions, à mes yeux essentielles, qui n’ont pas trouvé de réponses satisfaisantes de la part du ministre. Quelle est la vraie nature de cette affaire ? Bernard Kouchner, interrogé par François Hollande, a sans cesse hésité entre la « prise d’otages » et l’affaire judiciaire. La nuance a son importance. Dans une prise d’otages, on ne peut faire la fine bouche sur la nature des émissaires ou sur les procédures – même si lorsqu‘il s’agit de très proches du Chef de l’État comme le secrétaire général de l’Élysée ou l’épouse du Président, la prudence est de rigueur – dans une affaire judiciaire, le respect des formes est essentiel. Quelle est la nature des accords – protocole à venir, vague « mémorandum d’entente » – concernant la réalisation de « projets de production d’énergie nucléaire et de dessalement de l’eau » ? Des garanties de non-usage militaire de futurs équipements nucléaires ont-elles été prises et reçues ? Où en sont les relations avec nos partenaires européens, notamment l’Allemagne, principalement sur cette question – qui les rend, on le sait, fort mécontents ? Sur toutes ces questions, et sur bien d’autres, je ne peux me satisfaire des réponses – ou des non-réponses – données.

J’ai reçu, après mes prises de position de la semaine dernière, des critiques : je ne regrette rien, si ce n’est peut-être d’avoir eu raison trop tôt. Je n’accepte pas les procès en inhumanité : j’ai été heureux, comme tout le monde, du dénouement de ce qui est, pour moi, sans ambiguïté une prise d’otages. Mais je n’accepte pas les arrière-plans plus politiques de cette affaire et considère essentiel le droit de questionner l’exécutif sur une politique extérieure qui ne doit plus rester un « domaine réservé ». Il apparaît maintenant, une semaine après, que cette libération heureuse a aussi été le prétexte à la réintégration à peu de frais, sans vraies questions, du colonel Kadhafi, qui a reçu une forte récompense pour ses crimes passés, dans la communauté internationale, et que la France, là, a joué un rôle crucial, que les contreparties ont été coûteuses, que la fourniture d’énergie nucléaire, sans vraies garanties, à ce pays et à ce régime est un pari aventureux. Une diplomatie se dessine, qui est tout sauf humanitaire – ou plutôt qui n’est pas d’abord humanitaire, même si elle sait jouer de la corde compassionnelle pour faire oublier d’autres intérêts. C’est celle de Nicolas Sarkozy et désormais, sans nuance, sans recul, celle de Bernard Kouchner. Ce n’est pas la mienne. Persuadé d’être finalement compris et entendu, je continuerai donc, sans timidité, de dire ce que je pense.