Dans les médias

Articles de août 2007


Etrange rendez-vous

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 30/08/2007 à 21:56
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Départ pour La Rochelle, cet après-midi, en commençant par un détour chez Arnaud Montebourg qui réunit ses amis non loin de là, à Fouras. Tout le monde se lamente, dit pis que pendre de ce rendez-vous. Eh bien, et ce n’est pas par goût du paradoxe, je suis heureux de m’y rendre, car un parti politique est, aussi, un attachement à des traditions, un lieu d’échanges et de rencontres, avec ses militants d’abord, et parce qu’on n’abandonne pas le navire dans la tempête.
Cette édition sera sans doute, je ne l’ignore pas, bizarre. Il y a d’abord eu, pour la précéder, plusieurs initiatives particulières : le pique-nique de Ségolène Royal à Melle, la traditionnelle fête de la Rose de Frangy où les membres du « contre-gouvernement » socialiste ont affiché leurs ambitions rénovatrices – trop évidemment concurrentes pour être convaincantes. Ces manifestations n’ont rien d’illégitime, le PS aujourd’hui comme hier est fait de sa diversité. Elles ont en effet pervers : nourrir le doute sur un « centre » – le parti – déjà affaibli. Elles ne sauraient, en tout cas, se substituer à notre travail collectif : une formation politique qui se balkaniserait et se réduirait à la confrontation d’ambitions personnelles ou générationnelles n’a pas d’avenir. Il y a ensuite, la foule des absents. Certains ont leurs raisons, que je respecte. Je pense à DSK, bien sûr, entièrement tendu vers sa candidature à la direction du FMI, lamentablement attaquée par les Russes et le « Financial Times ». Je pense aussi à Laurent Fabius, dont on oublie trop qu’il fut directeur de cabinet de François Mitterrand en… 1976 et un des protagonistes du Congrès de Metz en 1978 : cela ne fait pas de lui un « vieux », mais on peut comprendre sa volonté de prendre un peu de recul, même si cela ne justifie pas celui de plusieurs de ses amis, comme Claude Bartolone ou Jean-Luc Mélenchon. D’autres ont cédé, à un titre ou à un autre, aux charmes de l’ouverture. Je leur ai déjà souhaité bon vent. Hier, Michel Rocard a été nommé membre d’une Commission pour la rénovation du métier d’enseignant. Je ne l’assimile pas pour autant à cette cohorte, même si j’aurais préféré qu’il ne prête pas le flanc à cette accusation. Mais j’ai pour lui, si dénigré, si méprisé, si accablé jadis dans notre parti, pour lui qui fut toujours, avec ses lueurs et ses obscurités, un militant exemplaire, une tendresse et une indulgence sans limites : nous lui devons tant ! Arrêtons, pourtant de soupirer devant les dégâts de l’ouverture. Pour ma part, je ne crois pas qu’ils soient si grands. L’histoire, en réalité, est simple. Elle met en scène d’un côté un Président habile, bon connaisseur des faiblesses de la nature humaine, et de l’autre des hommes qui, pour diverses raisons – le temps qui passe, le goût des honneurs, l’ambiguïté idéologique, une vraie séduction politique – ont voulu, une première ou une dernière fois, participer au pouvoir. Cela sert Nicolas Sarkozy, cela ne les grandit pas ; cela prive le PS d’une part de son legs historique, mais pas de ses forces vives. S’il sait les valoriser, les mutualiser, les mobiliser, le PS sera à nouveau, très vite, un candidat à l’alternance, et les titres des gazettes qui nous moquent tant, qui font rire le Président, seront oubliés.
Alors, La Rochelle, pour quoi faire ? Ce rendez-vous sera utile s’il remplit trois objectifs. Le premier est de trouver le ton juste dans l’opposition. Je ne crois pas que les socialistes, collectivement l’aient fait : il y a eu cet été trop d’absence – paresse ou crainte d’affronter la popularité du pouvoir – trop de complaisance – par démagogie ou pari sur l’avenir – trop de simplisme – par réaction pavlovienne ou défaut de travail. Je crois avoir évité ces écueils et – je le dis peut-être immodestement – ouvert un chemin, celui d’une opposition active, ferme, j’espère aussi intelligente. Il y a de quoi faire, car le sarkozisme, c’est à la fois, dans la symbolique, la « pipolisation », la privatisation et la personnalisation du pouvoir, et dans la pratique un néo-conservatisme politique dur, un néo-libéralisme improductif, revendiqué aujourd’hui devant le Medef, et un tournant atlantiste presque assumé. Je souhaite que le PS sorte enfin, face à Sarkozy, de sa prudence, voire de sa torpeur. Le deuxième objectif est de réapprendre à travailler ensemble. J’entends beaucoup parler, déjà, du prochain Congrès, d’aspirants premiers secrétaires, d’ambitions en tout genre. Rien, jusqu’à présent, je l’avoue, ne m’a convaincu ou impressionné. Surtout, cela ne me semble pas la bonne démarche. Avant toute chose, il nous faut recréer un état d’esprit, réapprendre à échanger sans a priori, ni arrière-pensées, rechercher des convergences sans abolir nos différences. C’est de cette démarche, et d’aucune autre, que peut ressortir la clarification, émerger la majorité réformiste dont le PS a besoin. Troisième objectif, enfin, engager la rénovation de nos idées. Il y a tant à faire même si, contrairement à Arnaud Montebourg – et je le lui dirai ce soir – je ne crois pas à la « tabula rasa », à la table rase : définir le socialisme du 21e siècle, trouver notre voie dans la mondialisation, relancer le rêve européen, réconcilier l’individu et le collectif, l’économie et le social, la liberté et l’ordre. L’université d’été sera réussie si dans les nombreux ateliers organisés par Jean-Christophe Cambadélis – je participerai à deux d’entre eux, sur le Centre et sur l’Europe – commencent à apparaître un état d’esprit et une réflexion. Il y aura aussi les « fringe meetings » :je serai pour ma part très attentif à l’avenir de « socialisme et démocratie », auquel  j’entends me consacrer, parce que je crois qu’il s’agit d’un des pôles moteurs du renouveau des idées socialistes en France.
Alors, oui, je pars à La Rochelle avec l’optimisme de la volonté. Je ne supporte pas le pessimisme ambiant, qui conduit à la résignation face à une sorte de fatalité sarkoziste, à l’égoïsme généralisé, au dénigrement systématique. Que le PS se ressaisisse : il a dans ses rangs assez de talents pour ça. C’est possible, j’en suis sûr, ça ne dépend que de nous. Je vous raconterai lundi – si cela en vaut la peine.


Par extension

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 27/08/2007 à 21:58
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Avec Nicolas Sarkozy, ou en tout cas ses supporters, l’imagination est décidément au pouvoir. Le porte-parole de l’Élysée, David Martinon, a exclu, au 100e jour du quinquennat, que Mme Sarkozy soit entendue par la future commission d’enquête parlementaire sur la Libye. Cette prise de position, hors de toute actualité, interpelle. Ce qui devrait être un épiphénomène devient un événement, un sujet de débat, voire de controverse. Que l’Élysée soit hostile à cette audition n’est pas une surprise. Mais l’argumentation utilisée est plus que farfelue, elle est comme le disait autrefois Jacques Chirac à un autre sujet, abracadabrantesque !
Je résume : Mme Sarkozy n’a de compte à rendre à personne et ne pourrait être auditionnée, au nom de la séparation des pouvoirs et au prétexte qu’elle serait l’« envoyée personnelle » de son mari. Sur le plan constitutionnel, l’argument est baroque. La séparation des pouvoirs est un principe républicain essentiel. Il signifie, en pratique, que l’exécutif est responsable devant le Parlement, qui contrôle son action dans les limites définies par la Constitution. Dans l’état actuel de nos institutions – que Nicolas Sarkozy souhaite d’ailleurs modifier – le Président de la République ne peut se rendre devant le Parlement, il ne peut donc pas venir devant une Commission d’enquête. Mais pourquoi inventer cette notion étrange d’« envoyée personnelle » qui, « par extension », ne pourrait pas non plus témoigner ? Quelle mouche a piqué le jeune porte-parole de l’Élysée, que l’on dit si intelligent ? Car entrer dans ce raisonnement signifierait accepter l’inacceptable, que le Président et son épouse ne fassent qu’un, que celle-ci, d’une certaine façon, ne soit qu’une partie – une extension – de celui-ci, qu’elle soit protégée de tout par ce statut de confusion. Cela n’a aucun sens !
La vérité est tout autre, et elle est simple. Il y a, d’abord, une évidence : Mme Sarkozy peut être appelée à témoigner devant une Commission d’enquête, si celle-ci le décide elle le doit, il n’y a sur le plan juridique aucun obstacle recevable à cela. Dès lors, c’est bien à cette Commission – qui je le rappelle n’est pas encore formée et sera constituée de députés de la majorité comme de l’opposition – qu’il reviendra le moment venu de convoquer, ou non, Mme Sarkozy, à témoigner. Sur quels critères le fera-t-elle ? À mon avis, un seul est pertinent : ce témoignage est-il utile, voire nécessaire à la manifestation de la vérité ? M. Guéant, secrétaire général de l’Élysée – un grand serviteur de l’État que je connais et estime – et Mme Sarkozy se sont rendus en Libye au moment de la libération, heureuse, des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Comment celle-ci a-t-elle été obtenue ? Quels ont été les rôles respectifs de la France et de l’Union européenne ? Y a-t-il eu des contreparties, et si oui lesquelles – règlement financier direct ou indirect, contrats d’armement ou nucléaire ? Quelle est désormais la nature et la profondeur des liens entre la France et le régime du colonel Kadhafi ? Voici les principales questions posées. Si la Commission estime que, pour y répondre, elle a besoin d’entendre les deux « envoyés personnels » du Chef de l’État – car M. Guéant ne l’est ni plus, ni moins que Mme Sarkozy – elle le fera. Si cela devait advenir, ce serait évidemment de manière courtoise et impartiale, car une Commission d’enquête parlementaire n’est pas un tribunal populaire dans une période de Terreur. Le reste est littérature ou élucubration institutionnelle.
Il n’y a, à l’encontre de Mme Sarkozy, aucun acharnement, aucune curiosité malsaine. Je respecte son statut et sa personne. Il y a, simplement, la prise en compte d’un fait politique qui marque ce début de quinquennat. Nicolas Sarkozy est un Président d’un nouveau type, omniprésent, hyperactif, Mme Sarkozy est aussi une « première dame » d’un genre nouveau, qui ne s’efface pas ni ne se cantonne à un rôle de pure représentation. Dès lors qu’elle intervient dans une affaire publique, en jouant un rôle politique ou diplomatique majeur, elle doit pouvoir, comme tout citoyen, comme tout émissaire public, venir s’expliquer devant la représentation nationale. C’est la contrepartie de son importance et cela me paraît, tout bêtement, découler de la règle républicaine. Si le Président souhaite qu’elle n’y soit pas assujettie, alors il faut revenir à une définition plus classique de la fonction d’épouse du Chef d’État. Sinon, il n’est pas acceptable d’inventer pour s’y dérober une monstruosité juridique et institutionnelle. Il faudra décidément que cette question, qui devrait être mineure ou toute simple, trouve une solution pour ne pas devenir une affaire d’État. Il faudra aussi, pour le juste équilibre des pouvoirs, que toutes les institutions de la République – le Conseil constitutionnel, durement malmené par le Président lui-même pour sa décision claire et fondée sur le paquet fiscal, comme le Parlement – ainsi que l’opposition, qui n’est ni « pathétique » ni « malveillante » lorsqu’elle pose des questions légitimes, soient enfin respectées par l’Élysée. Sans quoi l’étrange climat bonapartiste qui règne pourrait prendre des dimensions préoccupantes.


Rentrée

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 23/08/2007 à 22:00
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Rentrée parisienne pluvieuse, rentrée politique aussi après de courtes vacances reposantes mais sans vraie coupure. L’actualité, en effet, n’a pas cessé de me solliciter – affaire des infirmières libyennes, vacances de Nicolas Sarkozy, déjeuner avec Bush, visite de Bernard Kouchner en Irak, censure du Conseil constitutionnel, crise financière… J’ai beaucoup parlé, trop sans doute – pour mon repos à coup sûr, pas pour la voix de la gauche, j’espère. Si je suis resté aussi présent, c’est parce que cet été a confirmé une intuition que j’ai d’emblée exprimée ici, et qui a été discutée par les admirateurs – souvent involontaires – du nouveau Président de la République : le sarkozisme n’est pas une fatalité éternelle pour la France, la gauche a un avenir si toutefois elle sait le construire.
Nicolas Sarkozy, j’en suis convaincu, n’a pas passé l’été qu’il avait espéré. Bien sûr, son séjour américain l’a enchanté, c’est manifeste. Évidemment, sa cote de popularité reste très élevée, et la confiance dans sa politique forte. L’état de grâce demeure, il n’est pas fragile, il va sans doute continuer encore un moment. Pourquoi, d’ailleurs, s’arrêterait-il ? Les Français ne souhaitent pas se déjuger et renier leur choix, l’offre politique sarkozienne est la seule disponible, la gauche panse ses plaies et le centre est introuvable. Le style de Nicolas Sarkozy, fait d’énergie, de mouvement, de mise en scène de l’action, de prises de parole fréquentes, directement branchées sur l’actualité, plaît. Il a su – à juste titre – s’emparer de questions sensibles comme la lutte contre la pédophilie – même si les solutions proposées sont très contestables. Cela explique son inébranlable confiance en lui, qu’il a rappelé hier à la presse quotidienne régionale en se revendiquant comme l’« homme politique de toutes les années, de toutes les saisons, depuis longtemps et pour longtemps », en dénonçant les socialistes comme « pathétiques » et les renvoyant « dans l’opposition éternelle ». Il est vrai que tous les pronostics sur son « explosion » faits depuis 2002 ont été démentis par la réalité. Je ne garderai d’en faire aujourd’hui.
Mais il me semble que de premiers signes de faiblesse apparaissent. Il y a d’abord, ce goût affiché et clinquant pour l’argent – ou plutôt pour ceux qui en ont. Ce n’est pas un crime que d’avoir des amis, et le coût des vacances présidentielles m’importe peu. Mais cette forme de dépendance, ce que « Marianne » appelle joliment la droite « bling-bling », l’ostentation assumée commence, j’en suis persuadé, à gêner. Il y a ensuite cette fascination à contretemps pour l’Amérique de Bush. Je ne suis pas anti-américain – on m’a même souvent accusé du contraire au PS : j’aime ce pays, sa force, sa vitalité, sa diversité, je considère les Etats-Unis comme nos alliés et nos amis. Mais l’alignement sur un Président « lame duck », canard boiteux, discrédité et rejeté, l’absence de toute parole forte sur la guerre en Irak – à l’heure où le nouveau Premier ministre britannique, Gordon Brown, prend ses distances, est impardonnable. Il y a, surtout, l’assombrissement des perspectives économiques et financières. Sarkozy avait promis un « choc de confiance et de croissance », alimenté par son élection et par le « paquet fiscal » : il n’est pas là, la croissance ralentit, et les mesures fiscales du gouvernement – 13 milliards d’euros – seront plus que difficiles à financer, il faudra pour cela soit des économies sévères sur les services publics – qui n’en peuvent mais – soit un tour de vis fiscal. Sarkozy ne cesse de communiquer. Il le fait plutôt bien, c’est sa force. Il le fait trop, c’est son handicap. Car il ne se renouvelle déjà plus, les trucs et les ficelles se voient, notamment une nouvelle séparation des rôles entre le « bon flic » – Sarkozy – chargé des nouvelles heureuses – et le mauvais flic –  Fillon – responsable des annonces douloureuses. Mais au final, et comme il aime à le dire, il sera jugé sur ses résultats. Et là-dessus, le doute commence à naître.
Et la gauche, et le PS dans tout ça ? La rentrée des socialistes se fait dans le désordre : Ségolène Royal à Melle, Arnaud Montebourg à Frangy, Manuel Valls partout, le parti tout entier à La Rochelle. Je crois savoir ce qu’il ne faut pas faire : céder aux querelles de personnes ou de générations, aux délices mortifères de la division, à la bataille dérisoire des « éléphants » contre les « lions », au déballage public permanent des états d’âme. C’est ce que Sarkozy attend de nous, c’est ce qui désespère ceux qui souhaitent une gauche à nouveau conquérante et créatrice. Je crois aussi savoir ce qu’il faut faire. D’abord, réapprendre à travailler ensemble, tous ensemble : c’est pourquoi je jouerai le jeu, avec prudence et lucidité, du débat ouvert par François Hollande, parce que le PS doit être le lieu de notre rassemblement. Ensuite, rechercher les convergences : sur l’économie de marché, la sécurité, l’éducation et l’innovation, le rôle de la puissance publique, pourquoi pas l’Europe, il y a entre nous beaucoup plus de points communs que certains aiment à le reconnaître, assumons-les, et pour cela parlons nous. C’est pourquoi j’ai accepté d’intervenir, librement, devant les amis d’Arnaud Montebourg à Fouras le 30 août, de répondre à l’invitation de Lionel Jospin et Bertrand Delanoë le 16 septembre, de travailler sur l’Europe avec Vincent Peillon. Acceptons aussi les différences : par exemple, je suis social-démocrate – ou post social-démocrate – la question reste à trancher, le PS n’a pas fait cette mue ; et je ne partage pas – sous bénéfice d’inventaire – l’intention affirmée par Manuel Valls de « faire un bout de chemin avec la majorité » sur des questions comme la sécurité ou l’immigration. Enfin et surtout, travaillons, travaillons encore sur l’état du monde, de la France et de l’Europe, sur nos idées, sur les solutions à construire demain pour l’efficacité, l’égalité et la justice. Cela fait, pour les mois qui viennent, un beau cahier des charges : ce sera le mien.
PS : Le « Journal du Dimanche » m’a bizarrement présenté, parmi les « confidences de Ségolène Royal », comme un des responsables de sa « petite équipe d’experts ». voilà, là aussi, ce qu’il ne faut pas faire. Ségolène m’a demandé, cet été, quelques conseils pour ses déplacements internationaux. Il m’a paru naturel, comme secrétaire aux relations internationales du PS, comme dirigeant politique, de lui répondre. L’anormal, je le répète, était de ne pas se parler, de ne pas travailler ensemble, comme ce fut hélas le cas pendant la campagne présidentielle. Pour cela, je suis totalement disponible. Mais cette nouvelle – récupération, maladresse, erreur journalistique, je ne sais – m’a laissé pantois ! J’ai été le secrétaire du groupe des experts du PS auprès de Lionel Jospin en 1986, cela ne me rajeunit pas, je n’ai plus l’âge, ni le goût, de ce genre de fonction. Et ce n’est pas au moment où l’opinion, y compris de gauche, valide – enfin – les thèses que je défends depuis des années avec DSK, que je vais me rallier à Ségolène Royal – qui n’a je le crois aucun intérêt à créer une nouvelle chapelle si elle veut, demain, jouer un rôle. Je compte au contraire, on l’a compris, approfondir mon engagement auprès de ceux qui, dans le PS ou à côté de lui, militent pour un socialisme du réel. C’est en nous respectant, et non en nous enrôlant, que nous avancerons.


INVENTAIRE AVANT FERMETURE (PROVISOIRE)

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 09/08/2007 à 22:01
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Après le temps des sauts de puce – les seuls qu’autorisait une actualité politique maintenue et la session extraordinaire du Parlement – vient pour moi celui des vacances. Elles seront assez courtes, mais j’interromprai, sauf événement exceptionnel, nos échanges jusqu’au 22 août au moins. Cette coupure, bienvenue, nécessaire, marque la fin d’une année exceptionnelle, et doit engager la préparation d’une autre phase.
Quelle année politique, en effet, que celle qui se termine ! Depuis l’été dernier, nous avons vécu sur un rythme trépidant, et traversé une série de campagnes décisives avec des bonheurs… inégaux. Après la primaire des socialistes, dont il faudra faire le bilan avant de renouveler l’expérience, tant il apparaît que ce débat a à la fois grandi le parti et abîmé ses chances, la bataille présidentielle a vu la victoire à la fois très préparée et surprenante, après cinq ans d’échec d’une droite dont il était l’un des leaders, de Nicolas Sarkozy sur Ségolène Royal. Celui qui était le paria de la classe politique, l’homme qui, chacun en était certain, ne pourrait jamais emporter une élection majeure, celui qui, tout le monde le disait, provoquait un rejet insurmontable est, par la grâce du suffrage universel, devenu aux yeux de tous, ou presque, un génie de la politique, un homme d’État majeur, une réincarnation du De Gaulle de 1958, dévastant le paysage traditionnel, entraînant une recomposition inédite. Son parti, l’UMP, après avoir frôlé au premier tour des législatives une victoire historique, l’a emporté nettement mais finalement avec une opposition consistante en second. Il mène, avec un gouvernement dont il conduit directement l’action – dont il contrôle, en fait, chacun des gestes et des décisions – une politique de rupture – mais une rupture à droite, que la fausse « ouverture » ne cache que très provisoirement. Hyper-président, il connaît aussi un hyper-état de grâce, marqué par une indulgence sans précédent des médias et, sans doute, de beaucoup de Français qui, lassés d’une longue série de présidences figées et inertes, du mitterrandisme finissant au chiraquisme impuissant, se laissent étourdir par le mouvement perpétuel du nouvel hôte de l’Élysée, et adhérent à sa logique, plus entrepreneuriale que républicaine , qui met en avant la culture du résultat au détriment de toute autre valeur. Pendant ce temps-là, le PS, qui grisé par les sondages de l’automne avait trop cru à une victoire « en contre », presque naturelle après ses succès de 2004, a connu deux lourdes défaites, et s’enfonce dans une crise grave. J’ai, bien sûr, vécu moi aussi tout cela – mon engagement aux côtés de DSK dans la primaire, ma mise à l’écart pendant la campagne de Ségolène Royal, que j’ai malgré tout conduite à ma place avec loyauté, une dure bataille législative dans une circonscription où Sarkozy l’avait emporté nettement, une belle victoire – la plus belle, sans doute – l’installation à l’Assemblée nationale.
Quel est, maintenant, l’état des lieux ? On connaît – vous connaissez en tout cas – mes thèses, je les résume. Je n’ai pas, contrairement à tant d’autres, sous-estimé Nicolas Sarkozy avant l’élection, car j’avais compris qu’il cherchait avec méthode à bâtir un « bloc hégémonique » de droite, à organiser son camp avec efficacité tout en marquant la rupture avec les sortants. L’homme politique est redoutable – intelligent, travailleur inépuisable, acharné voire vindicatif – le Président est habile – omniprésent, toujours sur la brèche, communicateur impénitent mais aussi souvent pertinent. Il est partout, sature l’espace politique, étouffe de sa puissance ses partisans, méprisés, et ses adversaires, détestés quand ils ne sont pas ses admirateurs ou ses complices implicites. Bref, il a réussi à se faire élire, il a aussi réussi son début de mandat. Et pourtant, ne l’ayant pas négligé hier, je ne le surestime pas aujourd’hui, je ne le crois pas imbattable, mais au contraire même très vulnérable. D’abord, sur le terrain des politiques publiques. Qu’est-ce, en effet que le sarkozisme, si ce n’est un programme de droite comme la France en a peu vu ? Les électeurs populaires tentés par la séduisante rhétorique individualiste et autoritaire du Président de l’UMP en jugeront, en effet, les résultats. Ils verront, le moment venu, qu’ils ne bénéficient pas des cadeaux fiscaux de l’été 2007, mais qu’ils en paieront le prix : il faudra combler les déficits, accroître les impôts indirects, que chacun paie, à travers la TVA sociale, avec les franchises, subir la dégradation des services publics, globalement paupérisés. Le tour de passe-passe sarkoziste, son guizotisme survitaminé, cet illusoire « enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » face aux réalités, ne suffiront pas toujours. Je le crois vulnérable aussi sur le terrain purement politique. Nicolas Sarkozy a un terrible ennemi : lui-même. Il est, je l’ai écrit, un joueur, il lui faut sans arrêt aller plus loin, plus fort, fouler des terres inconnues, transgresser des interdits. Président de la République, il s’ennuie déjà, il veut diriger seul le pays, bousculer l’Europe, peser dans le monde, repartir déjà en campagne, se mettre en scène en permanence. Oui, il va loin, il va fort, il va, il ira trop loin. La France est épatée, elle s’interroge aussi. Le sens du spectacle est là, le sens de l’équilibre n’est pas respecté, cette monarchie absolue va se durcir, dériver, elle va lasser, puis rebuter. Le temps de l’alternance reviendra.
Il reviendra, oui, si le Parti socialiste sait se reconstruire. Il vient de passer cinq années difficiles, pendant lesquelles il n’a pas su résoudre ses ambiguïtés, et où il a attendu en vain l’alternance automatique. Il sait désormais qu’il ne peut l’emporter et agir que s’il clarifie sa vision de la société, de l’Europe, du monde, s’il met en adéquation ses mots avec sa pratique, s’il sait élargir ses alliances, s’il parvient à retrouver un leader crédible tout en se rassemblant. C’est ce travail qui l’attend, qui nous attend. Il faudra l’entreprendre sans délai, sans timidité. Comprendre ce que les Français attendent de la gauche avant de nous perdre dans les jeux tactiques, chercher les solutions de fond avant de lancer le combat des chefs. Arrêter les querelles et les initiatives exclusivement personnelles, générationnelles, boutiquières, et travailler tous ensemble, sans préjugés. Trouver dans la politique du gouvernement Sarkozy les angles d’une opposition pertinente, la communiquer à nos citoyens.
Pas simple tout ça. Ce sont nos travaux de vacances. Ce seront nos combats de rentrée. Finalement, la coupure ne sera pas seulement brève, elle sera aussi laborieuse. C’est la vie ! Au 22.


Lèse-majesté

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/08/2007 à 22:03
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Rentrant de quelques jours de congé, j’ai la surprise de lire le « Canard enchaîné » de la semaine dernière, qui relate une diatribe de Nicolas Sarkozy contre moi, coupable du crime impardonnable d’avoir posé quelques questions sur les conditions de la libération des infirmières bulgares et évoqué une « stratégie du coucou » – thèse reprise au demeurant par l’hebdomadaire satirique. J’ai d’abord été amusé par l’excès d’honneur qui m’était fait, preuve, c’est vrai, que mes interrogations et ma critique avaient porté. Puis j’ai été choqué par la violence de la charge et l’absurdité de l’argument utilisé – pendant deux ans et demi, membre du gouvernement, je n’aurais pas agi pour cette libération. Ce raisonnement est singulièrement à courte vue, indigne du Président de la République française, car il oublie que, pendant cette période et jusqu’en 2003 au moins, le colonel Kadhafi était au ban de la communauté internationale : je n’ose croire que Nicolas Sarkozy aurait alors recommandé un dialogue constructif avec lui, et n’aurai pas la cruauté de lui rappeler qu’il a été, pendant cinq ans, le principal ministre de Jacques Chirac. Enfin, je me suis interrogé : comment s’opposer dans cette période vouée à un nouveau culte de la personnalité, où toute question, toute critique a fortiori, est d’emblée pilonnée avant même que son bien fondé soit examiné, où toute mise en cause est considérée comme un crime de lèse-majesté, y compris et d’abord par le souverain lui-même ? J’affine la réponse que j’avais déjà faite ici.
Le temps des guerres civiles idéologiques est, ouverture ou non, derrière nous, une opposition intelligente doit être constructive. Je ne m’interdis donc pas, au contraire, d’approuver ce qui me semble aller dans le bon sens. On me demande des exemples, les voici. Le mini-traité européen ne me satisfait pas, son ambition est largement insuffisante, la méthode utilisée ne me plaît guère. Mais je me réjouis que l’Europe sorte de l’impasse dans laquelle elle se trouvait depuis mai 2005 : je l’ai dit, je le redirai et j’en tirerai des conséquences politiques. Martin Hirsch a mandat de mettre en œuvre le RSA dont il est le promoteur depuis plusieurs années : même s’il n’est, je le crains, qu’un alibi, même si les moyens qui lui sont alloués sont dérisoires au regard des cadeaux fiscaux faits aux plus aisés – 50 millions contre 13 milliards – je souhaite qu’il réussisse. Enfin, les infirmières bulgares et le médecin palestinien enfermés, torturés, condamnés sans motif en Libye pendant huit ans et demi ont retrouvé la liberté, la France y a contribué : j’en suis heureux.
Une opposition intelligente doit être ferme sur les politiques menées. Si je n’ai pas voté pour Nicolas Sarkozy, si au contraire je l’ai combattu, c’est parce que j’estimais son programme négatif, voire sous certains aspects dangereux. Ses premiers mois ne m’ont pas démenti. Je ne vois pas en quoi le paquet fiscal voté par la majorité est efficace économiquement, créateur de croissance, juste : je crois tout l’inverse, il est coûteux, il nous écarte des critères européens, il est clientéliste, il ne résout rien. La loi sur les « peines planchers » ne me semble aller ni dans le sens de la liberté, ni dans celui de la « sécurité ». La loi sur les universités, moins critiquable, est imparfaite. Le faux service minimum n’est ni crédible ni respectueux du droit de grève. Ce que j’ai appelé les « piliers du sarkozisme » se mettent en place. Ce sont ceux d’une politique de droite, vraiment de droite. Les socialistes ont été, dans la session parlementaire qui vient de s’achever, comme ils devaient l’être : constructifs, sans obstruction et sans concessions. Il faudra poursuivre, en faisant mieux encore.
Une opposition intelligente doit être intransigeante sur les principes. J’entends ce qui m’est dit, ou écrit, sur les dérives passées de la gauche. Et alors ? Je n’en suis pas solidaire, il faut les condamner, rappeler aussi que le gouvernement Jospin avait été, sur le plan éthique, irréprochable, mais cela ne doit pas nous empêcher de questionner le nouveau pouvoir. Nicolas Sarkozy a trouvé sa rhétorique face à ses détracteurs : celui qui le critique « n’a rien compris », n’est pas à l’écoute de « ce que pensent les gens », ne sait pas que « seul le résultat compte » – la libération des otages, qu’elles qu’en soient les contreparties, les contrats nucléaire ou d’armement « qui font vivre les salariés de nos usines » – bref il doit se taire parce qu’il a perdu. Je ne me résigne pas à cette logique cynique, à cette loi du plus fort. En démocratie, en République, il y a des règles, le Chef de l’État doit en être le premier garant, il ne saurait les plier à son bon vouloir. Les infirmières sont libérées, tant mieux : mais qu’on nous dise comment cela est arrivé, qui a payé, ce qu’on fait avec Kadhafi. Nicolas Sarkozy fait une tournée africaine, bien : mais qu’on analyse son discours, paternaliste, digne de la pire époque de la Françafrique. Il prend des vacances coûteuses, c’est son droit, il n’y a pas matière à polémique : mais qu’il n’oublie pas que, désormais Président, il ne doit dépendre d’aucun intérêt privé. Poser ces questions, articuler ces critiques ne rend peut-être pas populaire à court terme, tant pis. Je continuerai à le faire, parce que sinon, petit à petit, à se taire sur des petites – et d’ailleurs moins petites – transgressions, on finit par légitimer une pratique monarchique et autoritaire. Je ne me laisserai pas intimider ou bâillonner.
Enfin et surtout, une opposition intelligente doit réfléchir à un projet. Ce sera, dans les années qui viennent, le devoir de la gauche, ce sera ma tâche essentielle.