Dans les médias

Lèse-majesté

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/08/2007 à 22:03
Commentaires fermés

Rentrant de quelques jours de congé, j’ai la surprise de lire le « Canard enchaîné » de la semaine dernière, qui relate une diatribe de Nicolas Sarkozy contre moi, coupable du crime impardonnable d’avoir posé quelques questions sur les conditions de la libération des infirmières bulgares et évoqué une « stratégie du coucou » – thèse reprise au demeurant par l’hebdomadaire satirique. J’ai d’abord été amusé par l’excès d’honneur qui m’était fait, preuve, c’est vrai, que mes interrogations et ma critique avaient porté. Puis j’ai été choqué par la violence de la charge et l’absurdité de l’argument utilisé – pendant deux ans et demi, membre du gouvernement, je n’aurais pas agi pour cette libération. Ce raisonnement est singulièrement à courte vue, indigne du Président de la République française, car il oublie que, pendant cette période et jusqu’en 2003 au moins, le colonel Kadhafi était au ban de la communauté internationale : je n’ose croire que Nicolas Sarkozy aurait alors recommandé un dialogue constructif avec lui, et n’aurai pas la cruauté de lui rappeler qu’il a été, pendant cinq ans, le principal ministre de Jacques Chirac. Enfin, je me suis interrogé : comment s’opposer dans cette période vouée à un nouveau culte de la personnalité, où toute question, toute critique a fortiori, est d’emblée pilonnée avant même que son bien fondé soit examiné, où toute mise en cause est considérée comme un crime de lèse-majesté, y compris et d’abord par le souverain lui-même ? J’affine la réponse que j’avais déjà faite ici.
Le temps des guerres civiles idéologiques est, ouverture ou non, derrière nous, une opposition intelligente doit être constructive. Je ne m’interdis donc pas, au contraire, d’approuver ce qui me semble aller dans le bon sens. On me demande des exemples, les voici. Le mini-traité européen ne me satisfait pas, son ambition est largement insuffisante, la méthode utilisée ne me plaît guère. Mais je me réjouis que l’Europe sorte de l’impasse dans laquelle elle se trouvait depuis mai 2005 : je l’ai dit, je le redirai et j’en tirerai des conséquences politiques. Martin Hirsch a mandat de mettre en œuvre le RSA dont il est le promoteur depuis plusieurs années : même s’il n’est, je le crains, qu’un alibi, même si les moyens qui lui sont alloués sont dérisoires au regard des cadeaux fiscaux faits aux plus aisés – 50 millions contre 13 milliards – je souhaite qu’il réussisse. Enfin, les infirmières bulgares et le médecin palestinien enfermés, torturés, condamnés sans motif en Libye pendant huit ans et demi ont retrouvé la liberté, la France y a contribué : j’en suis heureux.
Une opposition intelligente doit être ferme sur les politiques menées. Si je n’ai pas voté pour Nicolas Sarkozy, si au contraire je l’ai combattu, c’est parce que j’estimais son programme négatif, voire sous certains aspects dangereux. Ses premiers mois ne m’ont pas démenti. Je ne vois pas en quoi le paquet fiscal voté par la majorité est efficace économiquement, créateur de croissance, juste : je crois tout l’inverse, il est coûteux, il nous écarte des critères européens, il est clientéliste, il ne résout rien. La loi sur les « peines planchers » ne me semble aller ni dans le sens de la liberté, ni dans celui de la « sécurité ». La loi sur les universités, moins critiquable, est imparfaite. Le faux service minimum n’est ni crédible ni respectueux du droit de grève. Ce que j’ai appelé les « piliers du sarkozisme » se mettent en place. Ce sont ceux d’une politique de droite, vraiment de droite. Les socialistes ont été, dans la session parlementaire qui vient de s’achever, comme ils devaient l’être : constructifs, sans obstruction et sans concessions. Il faudra poursuivre, en faisant mieux encore.
Une opposition intelligente doit être intransigeante sur les principes. J’entends ce qui m’est dit, ou écrit, sur les dérives passées de la gauche. Et alors ? Je n’en suis pas solidaire, il faut les condamner, rappeler aussi que le gouvernement Jospin avait été, sur le plan éthique, irréprochable, mais cela ne doit pas nous empêcher de questionner le nouveau pouvoir. Nicolas Sarkozy a trouvé sa rhétorique face à ses détracteurs : celui qui le critique « n’a rien compris », n’est pas à l’écoute de « ce que pensent les gens », ne sait pas que « seul le résultat compte » – la libération des otages, qu’elles qu’en soient les contreparties, les contrats nucléaire ou d’armement « qui font vivre les salariés de nos usines » – bref il doit se taire parce qu’il a perdu. Je ne me résigne pas à cette logique cynique, à cette loi du plus fort. En démocratie, en République, il y a des règles, le Chef de l’État doit en être le premier garant, il ne saurait les plier à son bon vouloir. Les infirmières sont libérées, tant mieux : mais qu’on nous dise comment cela est arrivé, qui a payé, ce qu’on fait avec Kadhafi. Nicolas Sarkozy fait une tournée africaine, bien : mais qu’on analyse son discours, paternaliste, digne de la pire époque de la Françafrique. Il prend des vacances coûteuses, c’est son droit, il n’y a pas matière à polémique : mais qu’il n’oublie pas que, désormais Président, il ne doit dépendre d’aucun intérêt privé. Poser ces questions, articuler ces critiques ne rend peut-être pas populaire à court terme, tant pis. Je continuerai à le faire, parce que sinon, petit à petit, à se taire sur des petites – et d’ailleurs moins petites – transgressions, on finit par légitimer une pratique monarchique et autoritaire. Je ne me laisserai pas intimider ou bâillonner.
Enfin et surtout, une opposition intelligente doit réfléchir à un projet. Ce sera, dans les années qui viennent, le devoir de la gauche, ce sera ma tâche essentielle.

Be Sociable, Share!