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INVENTAIRE AVANT FERMETURE (PROVISOIRE)

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 09/08/2007 à 22:01
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Après le temps des sauts de puce – les seuls qu’autorisait une actualité politique maintenue et la session extraordinaire du Parlement – vient pour moi celui des vacances. Elles seront assez courtes, mais j’interromprai, sauf événement exceptionnel, nos échanges jusqu’au 22 août au moins. Cette coupure, bienvenue, nécessaire, marque la fin d’une année exceptionnelle, et doit engager la préparation d’une autre phase.
Quelle année politique, en effet, que celle qui se termine ! Depuis l’été dernier, nous avons vécu sur un rythme trépidant, et traversé une série de campagnes décisives avec des bonheurs… inégaux. Après la primaire des socialistes, dont il faudra faire le bilan avant de renouveler l’expérience, tant il apparaît que ce débat a à la fois grandi le parti et abîmé ses chances, la bataille présidentielle a vu la victoire à la fois très préparée et surprenante, après cinq ans d’échec d’une droite dont il était l’un des leaders, de Nicolas Sarkozy sur Ségolène Royal. Celui qui était le paria de la classe politique, l’homme qui, chacun en était certain, ne pourrait jamais emporter une élection majeure, celui qui, tout le monde le disait, provoquait un rejet insurmontable est, par la grâce du suffrage universel, devenu aux yeux de tous, ou presque, un génie de la politique, un homme d’État majeur, une réincarnation du De Gaulle de 1958, dévastant le paysage traditionnel, entraînant une recomposition inédite. Son parti, l’UMP, après avoir frôlé au premier tour des législatives une victoire historique, l’a emporté nettement mais finalement avec une opposition consistante en second. Il mène, avec un gouvernement dont il conduit directement l’action – dont il contrôle, en fait, chacun des gestes et des décisions – une politique de rupture – mais une rupture à droite, que la fausse « ouverture » ne cache que très provisoirement. Hyper-président, il connaît aussi un hyper-état de grâce, marqué par une indulgence sans précédent des médias et, sans doute, de beaucoup de Français qui, lassés d’une longue série de présidences figées et inertes, du mitterrandisme finissant au chiraquisme impuissant, se laissent étourdir par le mouvement perpétuel du nouvel hôte de l’Élysée, et adhérent à sa logique, plus entrepreneuriale que républicaine , qui met en avant la culture du résultat au détriment de toute autre valeur. Pendant ce temps-là, le PS, qui grisé par les sondages de l’automne avait trop cru à une victoire « en contre », presque naturelle après ses succès de 2004, a connu deux lourdes défaites, et s’enfonce dans une crise grave. J’ai, bien sûr, vécu moi aussi tout cela – mon engagement aux côtés de DSK dans la primaire, ma mise à l’écart pendant la campagne de Ségolène Royal, que j’ai malgré tout conduite à ma place avec loyauté, une dure bataille législative dans une circonscription où Sarkozy l’avait emporté nettement, une belle victoire – la plus belle, sans doute – l’installation à l’Assemblée nationale.
Quel est, maintenant, l’état des lieux ? On connaît – vous connaissez en tout cas – mes thèses, je les résume. Je n’ai pas, contrairement à tant d’autres, sous-estimé Nicolas Sarkozy avant l’élection, car j’avais compris qu’il cherchait avec méthode à bâtir un « bloc hégémonique » de droite, à organiser son camp avec efficacité tout en marquant la rupture avec les sortants. L’homme politique est redoutable – intelligent, travailleur inépuisable, acharné voire vindicatif – le Président est habile – omniprésent, toujours sur la brèche, communicateur impénitent mais aussi souvent pertinent. Il est partout, sature l’espace politique, étouffe de sa puissance ses partisans, méprisés, et ses adversaires, détestés quand ils ne sont pas ses admirateurs ou ses complices implicites. Bref, il a réussi à se faire élire, il a aussi réussi son début de mandat. Et pourtant, ne l’ayant pas négligé hier, je ne le surestime pas aujourd’hui, je ne le crois pas imbattable, mais au contraire même très vulnérable. D’abord, sur le terrain des politiques publiques. Qu’est-ce, en effet que le sarkozisme, si ce n’est un programme de droite comme la France en a peu vu ? Les électeurs populaires tentés par la séduisante rhétorique individualiste et autoritaire du Président de l’UMP en jugeront, en effet, les résultats. Ils verront, le moment venu, qu’ils ne bénéficient pas des cadeaux fiscaux de l’été 2007, mais qu’ils en paieront le prix : il faudra combler les déficits, accroître les impôts indirects, que chacun paie, à travers la TVA sociale, avec les franchises, subir la dégradation des services publics, globalement paupérisés. Le tour de passe-passe sarkoziste, son guizotisme survitaminé, cet illusoire « enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » face aux réalités, ne suffiront pas toujours. Je le crois vulnérable aussi sur le terrain purement politique. Nicolas Sarkozy a un terrible ennemi : lui-même. Il est, je l’ai écrit, un joueur, il lui faut sans arrêt aller plus loin, plus fort, fouler des terres inconnues, transgresser des interdits. Président de la République, il s’ennuie déjà, il veut diriger seul le pays, bousculer l’Europe, peser dans le monde, repartir déjà en campagne, se mettre en scène en permanence. Oui, il va loin, il va fort, il va, il ira trop loin. La France est épatée, elle s’interroge aussi. Le sens du spectacle est là, le sens de l’équilibre n’est pas respecté, cette monarchie absolue va se durcir, dériver, elle va lasser, puis rebuter. Le temps de l’alternance reviendra.
Il reviendra, oui, si le Parti socialiste sait se reconstruire. Il vient de passer cinq années difficiles, pendant lesquelles il n’a pas su résoudre ses ambiguïtés, et où il a attendu en vain l’alternance automatique. Il sait désormais qu’il ne peut l’emporter et agir que s’il clarifie sa vision de la société, de l’Europe, du monde, s’il met en adéquation ses mots avec sa pratique, s’il sait élargir ses alliances, s’il parvient à retrouver un leader crédible tout en se rassemblant. C’est ce travail qui l’attend, qui nous attend. Il faudra l’entreprendre sans délai, sans timidité. Comprendre ce que les Français attendent de la gauche avant de nous perdre dans les jeux tactiques, chercher les solutions de fond avant de lancer le combat des chefs. Arrêter les querelles et les initiatives exclusivement personnelles, générationnelles, boutiquières, et travailler tous ensemble, sans préjugés. Trouver dans la politique du gouvernement Sarkozy les angles d’une opposition pertinente, la communiquer à nos citoyens.
Pas simple tout ça. Ce sont nos travaux de vacances. Ce seront nos combats de rentrée. Finalement, la coupure ne sera pas seulement brève, elle sera aussi laborieuse. C’est la vie ! Au 22.

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