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NEO BONAPARTISME PLANÉTAIRE, NÉO CONSERVATISME MONDIAL

Catégorie : Actualité,Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 13/09/2007 à 21:44
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Conférence de presse, hier, sur la politique étrangère de Nicolas SARKOZY. Je l’ai faite avec plaisir, car le PS doit réapprendre à s’exprimer sur les grandes questions, à partir d’un travail objectif et approfondi. Il est temps, il est possible même, d’analyser l’action internationale de la France depuis la présidentielle : nous connaissons, en effet les promesses du candidat, la doctrine du Président présentée aux Ambassadeurs à la rentrée, la pratique de l’exécutif depuis 120 jours. Pour l’essentiel, j’ai présenté 5 observations.

Nicolas SARKOZY aime à parler de rupture, il y a effectivement, dans sa politique étrangère, un changement de style et de rythme par rapport à l’attitude traditionnelle de la France, prolongée par Jacques CHIRAC. Le Président de la République, en effet, a la même frénésie d’action à l’international que dans la politique intérieure. Il ne lui suffit pas de se conduire comme l’empereur des Français, il veut aussi régenter l’Europe et régner sur la planète : son bonapartisme n’est pas seulement hexagonal, il est mondial. Le style SARKOZY est actif, voir activiste, il rompt avec la lenteur, la prudence chiraquienne. Traité modificatif, intervention sur le Darfour, Union euro méditerranéenne, libération des infirmières bulgares, rencontre avec BUSH, visite de Bernard KOUCHNER à Bagdad : ça bouge, un peu dans tous les sens. Car il y a aussi beaucoup d’agitation dans tout cela, et « The Economist » tape juste en écrivant « il court vite, mais où va-t-il ? ». On peine, en effet, à trouver la vision globale, tant il y a dans cette cavalcade, des hésitations, des approximations, des précipitations, des contradictions aussi entre le candidat d’hier et le Président d’aujourd’hui.

Certaines de ces contradictions sont positives. Je pense à l’évolution de SARKOZY sur la Turquie, sous la pression européenne. Hier violemment hostile à l’adhésion de la Turquie, exécutée d’une phrase –«elle n’est pas en Europe»- il y demeure opposé mais accepte désormais la poursuite des négociations. Même s’il ne faut en aucun cas préjuger de leur issue, il est sage de les mener avec exigence et bonne foi. Sur le Liban, l’attitude de la France aujourd’hui est moins fondée que sous Jacques CHIRAC par des amitiés -et des inimitiés- personnelles, moins attachée à un clan ou a une famille, elle agit pour la réconciliation. Cela va aussi dans le bon sens. Pourquoi ne pas le dire ?

Mais il y a aussi, et surtout, des évolutions négatives, tout d’abord sur le plan des valeurs, de la démocratie et des droits de l’homme. Le plus choquant, après ses prises de position sur «l’immigration choisie», est sans doute son discours de Dakar, affirmant sa curieuse vision de «l’homme africain qui n’est pas assez entré dans l’histoire» :  éthniciste, teinté de préjugés néo-colonialistes, ce discours a légitimement heurté les esprits en Afrique et dans le reste du monde. Le plus préoccupant est l’adoption par Nicolas SARKOZY de la problématique des néo-conservateurs américains, insistant sur «le danger d’une confrontation entre l’Islam et l’Occident», comme «le premier défi auquel le monde est confronté». Il ne s’agit pas d’être innocent ou angélique face au terrorisme -l’anniversaire du 11 septembre 2001 est là pour nous en rappeler la force- mais de garder à l’esprit que le «choc des civilisations » n’est pas fatal, ni souhaitable, qu’il peut être combattu par d’autres voies que la seule force. Enfin, je note l’effacement de la démocratie et des droits de l’homme de la politique étrangère de SARKOZY : silence sur ce sujet lors de la visite au Maghreb, et notamment en Tunisie -où Rama YADE, pourtant dans ses attributions, a été plus discrète qu’à Aubervilliers-, complaisance envers la Russie de Poutine. Il y a, sur tous ces terrains, des reculs, et une vraie différence avec ce que devrait être une approche de gauche, humaniste, des relations internationales.

Je veux souligner, en outre, l’étrange alignement de Nicolas SARKOZY sur une administration BUSH, pourtant discréditée. Je n’aime pas la complainte «anti-atlantiste», aux relents vite anti-américains, j’aime trop les Etats-Unis, je sais trop ce que nous leur devons pour y succomber. Mais la conduite sarkozienne est, sur ce terrain, singulière. Elle l’est sur la guerre en Irak, thème sur lequel le Président de la République, comme Bernard KOUCHNER, restent trop silencieux pour être innocents. Elle l’est sur l’Iran, où la formule «la bombe ou le bombardement» va à l’encontre des patients efforts de l’AIEA, seule à même de faire reculer le programme nucléaire iranien. Elle l’est sur l’Afghanistan, où la France se ré-engage, à l’opposé des promesses du candidat de l’UMP. Elle l’est à propos de l’OTAN, dans laquelle la défense européenne, vue par Nicolas SARKOZY, risque de n’être qu’un pilier continental à côté du pilier américain.  Hervé Morin, le pâle Ministre de la Défense, a d’ailleurs vendu la mèche. Il s’agit, en cessant de «chipoter», de réintégrer les structures militaires de l’OTAN. À part l’honneur  de plaire à l’administration américaine, qu’est-ce que la France a à y gagner ?

Enfin, la politique européenne de Nicolas SARKZY, sur laquelle je reviendrai, si elle est certes plus dynamique que celle de Jacques CHIRAC après le rejet du TCE, me paraît plombée par un défaut majeur. L’affirmation solitaire de la France, la volonté sarkozienne de tout imposer, de tout récupérer à son profit, sa désinvolture sur les déficits publics conduisent, chaque jour davantage, à un éloignement avec l’Allemagne de MERKEL, porteur à moyen terme de sévères difficultés. Nicolas SARKOZY, contrairement à ce qu’il affirme dans son discours aux Ambassadeurs, n’a pas compris que l’Europe était une construction collective, une union entre égaux, dont seules l’Allemagne et la France, ensemble, peuvent être le moteur. Par son attitude, il crée petit à petit les conditions de malentendus et d’irritations qui peuvent, à terme, susciter une aggravation de la crise européenne qui se poursuit, au delà des apparences de la relance du mini-traité.

Telle est la politique étrangère de la France aujourd’hui : en mouvement, ambitieuse certes, mais sans principe, à la fois néo-bonapartiste et néo-conservatrice, trop solitaire, et sans moyens –puisque le Quai d’Orsay se trouve sévèrement rationné. Pas étonnant qu’elle suscite, à l’étranger, sévérité et scepticisme. Il nous revient d’éclairer les Français et de travailler à des alternatives. C’est une partie, décisive, du travail à venir des socialistes.

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