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Contradictions européennes

Catégorie : Actualité,Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 17/09/2007 à 21:37
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L’équipe SARKOZY évolue sur l’Europe. Elle le fait dans des directions opposées, l’une pragmatique et ouverte, l’autre idéologique et sournoisement nationaliste. Les derniers jours ont été, en effet, marqués par deux prises de positions divergentes, celle de Jean-Pierre JOUYET sur le referendum au sujet de l’élargissement, celle de Nicolas SARKOZY lui-même  sur les déficits publics –cette dernière étant la plus spectaculaire mais pas forcément la plus importante à long terme.

La Secrétaire d’État aux affaires européennes a, devant la Commission BALLADUR sur la réforme des institutions, proposé que soit annulée la disposition constitutionnelle, votée à l’initiative de Jacques CHIRAC, stipulant que tout élargissement de l’Union européenne, au delà de 28 membres, devrait être soumise à référendum. J’ai toujours été violemment hostile à ce que j’avais qualifié dans mon dernier livre –« L’Europe est morte, vive l’Europe », de forfaiture. Car il y a là une double faute. Un péché, d’abord,contre les institutions de la Vème République. Celles-ci, en effet, laissent le choix, sur les grands sujets, au Président de la République de consulter la représentation nationale, le Parlement, ou de saisir directement le peuple par référendum. C’est le cas pour les révisions constitutionnelles ou pour les ratifications de traité, par exemple. Pourquoi le Chef de l’État –ou plutôt ses lointains successeurs, puisque l’adhésion de la Turquie ne peut intervenir avant 2014- aurait-il partie liée sur ce seul sujet ? Il y a ensuite, une « prise d’otages » européenne inacceptable, un verrou à l’adhésion qui rend en réalité très artificielle la poursuite des négociations. Même si celles-ci allaient à leur terme, même si la Turquie avait fait, à l’arrivée, tous les efforts demandés, même si tous nos partenaires l’approuvaient, l’élargissement de l’Union à la Turquie –et d’ailleurs aussi aux Balkans- serait jeté en pâture à un débat dont on pressent le caractère malsain, puisque la question implicite serait : « Un pays musulman a-t-il sa place en Europe ? » Je ne dis pas que la Turquie doit à toute force entrer dans l’Union, je n’en sais rien aujourd’hui. Je ne dis pas non plus qu’il faille absolument éviter le référendum. Mais je crois qu’il faut laisser ouvertes toutes les options constitutionnelles et politiques, et renoncer à ce monstre institutionnel, fruit d’un « deal » douteux entre Jacques CHIRAC –Président de la République pourtant favorable à l’adhésion turque- et Nicolas SARKOZY –Président de l’UMP hostile à celle-ci au moment de la ratification du TCE. Je souhaite que le Président de la République actuel suive son ministre –qui vient de commettre le premier acte utile de l’«ouverture». Hélas, quand je lis les consternantes déclarations du Secrétaire général de l’UMP, Patrick DEVEDJIAN, qui nous dit, sans rire, que cette procédure pourrait être supprimée…dès lors que la certitude d’une non-entrée de la Turquie serait acquise, j’ai des doutes.

Si j’approuve cette démarche, je suis très inquiet de propos tenus par Nicolas SARKOZY dans un avion entre Budapest et Paris, dont la tonalité anti européenne est préoccupante. J’y ai trouvé une série de poncifs déjà entendus pendant la campagne électorale, dont certains frôlent la démagogie et le nationalisme. Je ne supporte pas la condescendance dont le Président fait preuve à l’égard d’Angela MERKEL -la malheureuse, empêtrée dans une coalition et dans un système  fédéral faisant une large place aux «landers» à qui les déclarations françaises sur le retour au nucléaire rendraient service. Je ne supporte pas ces discours sans fondement sur la croissance française, qui devrait aller vers 3%, alors qu’une politique fiscale dispendieuse, injuste et inefficace, n’a créé aucun choc de confiance mais creuse les déficits et aggrave notre dette, pourtant ennemis de la justice sociale et du progrès.

Je ne supporte pas les leçons incessantes faites aux membres de l’euro groupe, à commencer par Jean-Claude JUNCKER, ou la stigmatisation de l’euro –comme si, avec nos 30 milliards de déficit du commerce extérieur, là où l’Allemagne a 170 milliards d’excédent avec la même monnaie , nous étions un modèle pour nos partenaires Je ne supporte pas les mises en cause permanentes de Jean-Claude TRICHET –dieu sait pourtant que j’ai toujours critiqué son dogmatisme- oubliant que l’Europe est une œuvre collective, qui doit être gouvernée collectivement, et que la Banque centrale européenne, si elle peut et doit être convaincue, est indépendante et n’a pas d’ordres à recevoir.

Il y a là une façon pernicieuse de présenter la construction européenne, comme une contrainte insoutenable, comme un jardin à la française, de nature à nourrir des illusions puis à créer du rejet. Nicolas SARKOZY fait de l’Europe le bouc émissaire de ses propres manquements : cela ne nous évitera pas les douloureux rendez-vous politiques et financiers qui attendent la France.

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