Contrat social ?

Fidèle à son rythme trépidant, Nicolas SARKOZY vient, en 2 jours, de prononcer 2 discours de nature à bousculer le paysage social de la France, l’un sur la protection sociale, l’autre sur les fonctionnaires. Rupture, modernisation, fracture, casse : tous ces mots ont été employés pour qualifier, en bien ou en mal, ces propositions, effectivement ambitieuses. Je ne les discuterai pas en détail, ce n’est pas le rôle d’un blog, mais formulerai quelques remarques.

L’approche du Président, tout d’abord, ne mérite pas la caricature. Les syndicats ne s’y sont pas livrés, les politiques auraient tort de le faire. Il y a, dans sa démarche, 2 intuitions justes. La première est qu’il y a des chantiers sociaux qui ne peuvent être différés, des adaptations nécessaires. Ainsi, chacun convient aujourd’hui que les régimes spéciaux de retraite doivent être réformés, pour des raisons financières et d’équité –mais dans un cadre global. Chacun sait aussi que la fonction publique peut -doit- être modernisée, ouverte, dépoussiérée, que la réforme de l’État est incontournable. Quitte à surprendre, je ne suis pas choqué, je l’avoue, de l’annonce d’un grand débat sur le modèle social français. La deuxième intuition est celle de la nécessité d’un retour au dialogue social. La France crève de la faiblesse de sa démocratie sociale. Nous sortons -il faut le rappeler, on l’oublie trop souvent- de 5 années de gouvernement de droite, auquel SARKOZY et FILLON participaient en première ligne, dont les «réformes» -retraites, assurance maladie, CPE, CNE- furent conduites dans la  brutalité, sans la moindre concertation, quitte à provoquer le rejet puis le ressentiment. Plus loin dans le temps, force est de constater que la gauche n’a guère brillé dans ce domaine. Une des erreurs du gouvernement JOSPIN, auquel j’ai appartenu, a été de trop procéder par la loi, insuffisamment par le contrat. Dès lors, privilégier le dialogue social, discuter avec les syndicats, modifier les règles de représentativité les concernant marque un changement d’attitude que je ne condamne pas, bien au contraire.

Une fois cela dit, le paysage se gâte. Car les cartes de la négociation sont doublement biseautées. Elles le sont d’abord par les délais impartis. La démocratie sociale exige du temps, SARKOZY ne lui en donne pas, qui accorde royalement 2 semaines -rallongées à 4- pour traiter des régimes spéciaux ou pour envisager la fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC. Ce n’est pas un dialogue, c’est un oukase, une mise en scène privée de crédibilité, dont François CHÉRÈQUE, Secrétaire général de la CFDT, a justement dit qu’elle était enfermée dans des délais impossibles. Elles le sont ensuite -et surtout- par la substance des réformes proposées. Pour que la démocratie sociale soit fructueuse, il faut des contreparties, du «grain à moudre», comme le disait André BERGERON, du donnant-donnant. Or, là, il apparaît que les modifications envisagées -les mutations plutôt- du modèle social français sont toutes inspirées par le MEDEF ou par la volonté de libéralisation et de déréglementation. Des exemples ? Ils sont légion : l’assouplissement des 35h, l’alignement des régimes spéciaux, le financement de la dépendance par l’assurance privée, la remise en cause du SMIC, l’allongement de la durée de cotisation, la fin des corps dans la fonction publique, la remise en cause du principe des concours pour les recrutements, le versement d’un pécule pour quitter le service public …Voici les syndicats mis au pied du mur, sans vraie marge de manœuvre, sans perspectives de progrès, convoqués à une discussion qui semble un alibi.

Au total, la manœuvre est risquée, voire dangereuse. Le pari sarkozien est cousu de fil blanc : profiter des difficultés de l’opposition, jouer sur la faiblesse -supposée- et la division -réelle- syndicale, s’appuyer sur l’opinion pour faire passer, vite, une pilule amère. Je ne sais pas si cela marchera -il y a, dans cette frénésie, cette boulimie, de quoi réveiller une combativité sociale jugée trop vite endormie. Je sais, en revanche, que le corps social français résistera, dans la durée, à ces atteintes à nos équilibres sociaux. J’avais, avec Dominique STRAUSS-KAHN, plaidé en 2005, pour un «nouveau compromis social français », qui ne nie pas les adaptations nécessaires, mais qui mette en même temps l’accent sur les investissements économiques et sociaux -dans l’éducation, la recherche, l’industrie, la démocratie…- dont le pays a besoin. Ce n’est pas le chemin choisi par Nicolas SARKOZY. Plutôt que de regarder vers les pays scandinaves et la flexi-sécurité, vers une social-démocratie rénovée, voire tempérée –il est de droite, ne l’oublions pas- il a opté pour le système britannique -la flexibilité sans sécurité. Ce n’est pas, j’en suis convaincu, la bonne voie. Il prétend offrir un nouveau contrat social, en réalité il le défait. La gauche doit la dénoncer avec intelligence, accompagner –à sa place- les syndicats dans leurs exigences ou leurs combats, et avoir toujours en tête la nécessité de proposer son propre chemin. Nous devons être présents avec fermeté et subtilité dans ce grand débat.