Faillite

Depuis quelques jours, la faillite est à la mode. Au lendemain de la prestation télévisée de Nicolas SARKOZY, François FILLON, ragaillardi par quelques compliments, pourtant manifestement insincères, s’est lâché en Corse : «je suis», dit-il, «à la tête d’un État en faillite», qui «n’a pas présenté de budget en équilibre depuis 30 ans». Ce langage, étrange, un peu exalté, suscite plusieurs questions.

Il y a, d’abord, une curieuse tendance à l’exagération, voire à la brutalité chez les ministres de Nicolas SARKOZY. La liste des bourdes -ou des énormités- ne cesse de s’allonger : après la TVA sociale de l’entre-deux tours des législatives, le plan de «rigueur» annoncé par temps calme par le ministre de l’Économie et des Finances, Christiane LAGARDE, la «préparation à la guerre» affirmée à grands coups de menton par Bernard KOUCHNER, voici venu le temps de la faillite. Plusieurs interprétations de cette emphase discursive sont possibles  -et d’ailleurs pas contradictoires. La première est la frustration. Dans un paysage médiatique saturé par l’omniprésence sarkoziste, par un Président incroyablement égocentrique qui prétend tout faire et tient manifestement ses ministres -à commencer par son premier « collaborateur »- en piètre estime, et dans lequel font irruption les Conseillers du prince, qui s’expriment sans réserve -Claude GUÉANT, sacré par « Le Point » en tant qu’«homme le plus puissant de France», titre aussitôt contesté par Henri GUAINO, caractérisé par le Président comme le «fêlé»- il ne reste qu’une issue pour se faire entendre et faire parler de soi: grossir le trait, utiliser des mots-choc, bousculer le jeu, fût-ce par des paroles absurdes. C’est ce à quoi s’emploient manifestement toutes ces éminences déprimées, en permanence sous la menace d’un remaniement annoncé et d’une nouvelle rasade d’«ouverture» promise avec sadisme. Seconde interprétation, le management par la provocation. Il s’agirait, en bref, d’énoncer un problème avec violence, pour le mettre à l’agenda puis le traiter, ensuite, de manière apaisée, en espérant que la pilule passe mieux. Cet art de la reculade a déjà été expérimenté sur le faux «service minimum» ou sur l’autonomie des universités, il n’a pas si mal fonctionné jusqu’à présent.

Mais là, on est sur un autre terrain, plus glissant. Et force est de reconnaître que le Premier ministre s’est planté. Par frustration, encore, tout d’abord. Car, que je sache, il n’est pas « à la tête de l’État ». Sous la Vème République, le Chef de l’État est le Président de la République, le Premier ministre n’est que le Chef du gouvernement, ce qui n’est déjà pas si mal, sauf si, paraphrasant le Général de GAULLE qui disait à propos du Président LEBRUN en 1940, «pour qu’il ait été un Chef d’État, il eût fallu qu’il soit un chef et qu’il y ait un État», il n’y avait aujourd’hui ni gouvernement, ni chef. Surtout, le Premier ministre fait erreur. Non, la France n’est pas une entreprise, elle n’est pas en faillite, et elle ne sera pas le premier dossier qu’aura à traiter Dominique STRAUSS-KAHN s’il est élu vendredi à la tête du FMI – ce que je souhaite et crois. Le pays est riche, il est solvable, il attire les investissements étrangers, il demeure une des principales puissances économiques mondiales. Il peut être mal géré, connaître une situation de finances publiques préoccupante, voire grave, il n’est pas en faillite. En politique, les mots comptent, cette phrase affaiblit le crédit de la France à l’étranger, elle n’aurait pas dû être prononcée.

Pour autant, elle a un sens, et c’est pourquoi elle est tant commentée. Car, oui, la question de la dette et des déficits est une question sérieuse, qu’il faut traiter sérieusement. En mettant les pieds dans le plat, François FILLON attaque de manière cruelle la politique de la droite depuis 5 ans, celle de Nicolas SARKOZY surtout depuis l’élection. Car la gauche, en 2002, avait laissé une situation convenable, l’endettement – du fait il est vrai d’une forte croissance, habilement entretenue, davantage que d’un effort de maîtrise des dépenses- avait reculé, les déficits aussi. Ce n’est pas le cas depuis lors, et la gestion des gouvernements CHIRAC, auxquels appartenaient Nicolas SARKOZY et François FILLON, aux premières loges, a été plus que médiocre. Ce diagnostic souligne aussi ce qui restera le pêché originel du quinquennat qui commence : la sous-estimation de la question de la dette, le choix fait de cadeaux fiscaux dispendieux, injustes, inefficaces, qui n’ont pas, au contraire, engendré un «choc de croissance et de confiance». Le résultat de cette politique de gribouille -à laquelle on aurait dû préférer une action politique tournée vers l’avenir, vers l’innovation, l’éducation, la recherche, le développement universitaire, bref vers l’offre compétitive- est là : les déficits se creusent, à la fois du fait de ces 15 milliards d’euros qui ont mangé toutes les marges de manœuvre de nos finances publiques, et du recul de la croissance espérée – aujourd’hui estimée à 1,8% en moyenne. Le gouvernement présentera demain le projet de loi de finances : il sera marqué par un déficit important -plus de 40 milliards d’euros- et par une fausse prévision de croissance -2,25%- qui annonce de nouveaux dérapages. Je le dis ici depuis quelques semaines : cette politique ne peut pas réussir, elle va se fracasser sur le mur des réalités, elle sera rattrapée par la force de nos engagements européens et surtout par la charge de la dette, qui freine l’investissement public. Derrière les rodomontades –«je veux 3% de croissance», dit le Président- se profilent pour le printemps, des révisions déchirantes, dont les franchises médicales sont le premier acte. Alors, oui, finalement, François FILLON a peut-être raison. La banqueroute menace, mais c’est celle de la politique de Nicolas SARKOZY. C’est, au fond, à celui-ci que s’adressait son avertissement.