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Articles de octobre 2007


SALAIRE

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 31/10/2007 à 17:52
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Ainsi, les crédits de l’Élysée vont, en 2008, être multipliés par 3, passant de 32,292 Millions d’euros à plus de 100 Millions d’euros. Le salaire du Président, quant à lui, va être augmenté de 140% : fixé jusqu’à présent à 101 500 euros annuels, il va être porté à 228 000 euros, soit 19 000 euros bruts mensuels. Est-ce une affaire ? À mon sens, oui et non à la fois.
Non, d’une certaine façon, car il y a là une opération transparence qui n’est pas en soi malvenue. Depuis des années, les socialistes, notamment par la voix du député René Dosière, réclament un vrai budget lisible, contrôlable, pour l’Élysée. L’augmentation de la dotation de la Présidence met fin à une hypocrisie, car elle fait la vérité sur ce budget, en y réintégrant plus de 50 millions d’euros de dépenses, surtout en personnel – on parle de 800 personnes – prises en charge jusqu’alors par divers ministères. Je trouve cela plutôt bénéfique. De même, il n’était pas sain que la rémunération du Président de la République soit si faible, inférieure à celle d’un ministre – environ 140 000 euros par an – et davantage encore à celle du Premier ministre – plus de 230 000 euros par an. Elle devient comparable à celle des autres chefs d’État – 342 500 euros pour le Président des États-Unis, 272 400 euros pour la chancelière allemande, 261 200 euros pour le Premier ministre britannique. Là encore, c’est la fin d’une hypocrisie, qui menait à une dérive. Car il n’est pas bon que le Président de la République soit payé comme un cadre supérieur, et surtout c’est une fiction : cette rémunération, dans ces conditions, n’est que l’« argent de poche », le Président vit en réalité « sur la bête », tous frais, de toute nature, y compris très privés, payés. Il fallait assainir cette situation.
Pour autant, je comprends le malaise que suscite cette annonce, pour trois raisons. Il y a d’abord, les inquiétudes des Français sur leur pouvoir d’achat. Beaucoup d’entre eux perçoivent, souvent avec raison, sa stagnation ou sa baisse, et en souffrent. Il est difficilement admissible, dans ces conditions, que le premier d’entre eux se fixe comme priorité la multiplication par plus de deux du sien. Il y a là, sans tomber dans la démagogie, un symbole qui choque, à juste titre. Je sais que Nicolas Sarkozy – il l’a montré dès son installation, par sa croisière à Malte sur le yacht de Bolloré, l’a confirmé à plusieurs reprises, notamment lors de ses vacances aux États-Unis, ne cesse en réalité de le montrer par la « pipolisation » de sa fonction – entretient ce qu’il est convenu d’appeler un « rapport décomplexé » avec l’argent. Il aurait toutefois du faire, en l’occurrence, preuve d’un peu de retenue. Il y a, en outre, une seconde provocation dans ce comportement : est-ce vraiment là la juste application du principe « travailler plus pour gagner plus », sans arrêt mis en avant depuis 2007 ? On sait que Nicolas Sarkozy est un homme actif, voire hyper-actif, que sa présidence marque un changement de rythme avec celle de son prédécesseur. Mais nous ne sommes tout de même pas passé du roi fainéant à superman ! Le « travailler plus », dès lors, est accessoire : ce qui compte, on le voit, c’est de gagner – beaucoup – plus. L’argument méritocratique en sort affaibli.
Ce qui me gêne le plus est, en réalité autre chose. Je crains, en réalité que la transparence soit bidon. D’un côté, il y a l’augmentation du salaire du Président : celle-ci est affichée, nette, tangible. Mais je ne crois pas qu’il y aura, de l’autre, les contreparties nécessaires. La logique voudrait qu’avec une rémunération désormais au niveau de celle de ses homologues, Nicolas Sarkozy prenne en charge ses dépenses privées – à commencer par les vacances : c’est ce que font, par exemple, les ministres, dont les salaires ont cru à cet effet en 2002, après la suppression des « fonds secrets » par le gouvernement de Lionel Jospin. Je suis convaincu qu’il n’en sera rien, que le contrôle parlementaire ne sera pas renforcé, qu’il s’agira là purement et simplement d’un accroissement de la « liste civile » du monarque républicain – de moins en moins républicain d’ailleurs – qu’est le Président français. L’opacité, la confusion des genres, la non-séparation entre la sphère publique et la sphère privée resteront, j’en suis sûr, la règle. Nicolas Sarkozy ne s’est d’ailleurs, avec la brutale franchise qui le caractérise, engagé à rien… Si les choses doivent se passer ainsi – ce qui me paraît pour le moins probable – alors cette augmentation serait tout simplement inadmissible. Le pire n’est pas sûr. Avec Sarkozy, il est hélas fréquent.


Tapis Rouge

Catégorie : Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 30/10/2007 à 17:54
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Le colonel Kadhafi, chef de l’État libyen, sera donc reçu en visite officielle en France par Nicolas Sarkozy, en décembre, 34 ans après son dernier séjour dans notre pays… en 1973. Cette invitation est, à mon sens, tout à fait symptomatique.
Elle éclaire d’un jour différent la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Certes, je ne ferai pas au Président de la République le mauvais procès de penser que les préoccupations humanitaires étaient absentes de son engagement dans ce dossier, affirmé dès la campagne présidentielle. On ne dira jamais assez à quel point cette libération fut une bonne nouvelle, un heureux événement. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai tenu à ce que les premières auditions publiques de la Commission d’enquête, le 8 novembre, soient consacrées aux infirmières, qui viendront à Paris. Mais il est désormais évident que cette motivation louable n’était pas unique – et, je le crains, pas même prioritaire. On voit en effet à quel point la volonté de renouer avec le régime libyen, partenaire il est vrai stratégique en Méditerranée et en Afrique, pays pétrolier qui est demeuré riche malgré l’embargo et a retrouvé le chemin de l’expansion depuis la fin de celui-ci, a pesé dans l’attitude des autorités françaises. Il y a eu, on le sait, des accords de défense, des contrats militaires. Il y a eu, aussi, des promesses nucléaires. Il y a, on le sent, l’espoir de réussir avec la Libye ce qui a été raté avec le Maroc : la vente, enfin, du performant mais coûteux Rafale. Il y a, pour couronner le tout, une réconciliation politique complète, éclatante, avec le colonel Kadhafi, à qui la France de Nicolas Sarkozy déroule le tapis rouge. Cette consécration montre, à qui pouvait encore en douter, l’utilité, la nécessité même d’une Commission d’enquête, destinée à démêler, dans cette affaire, les aspects humanitaires, militaires, industriels et politico-diplomatiques.
Cette invitation montre aussi la nature de la politique étrangère française. La rupture était, dans ce domaine aussi, annoncée. L’avènement du sarkozisme devait  marquer l’ouverture d’une nouvelle ère, celle d’une diplomatie plus éthique, davantage soucieuse des principes démocratiques, attachée aux droits de l’homme, refusant  la compromission avec les régimes douteux, promouvant une nouvelle politique africaine. Cet épisode s’oppose terme à terme à cette ambition proclamée. Il est en effet révélateur d’une approche réaliste, hyper-réaliste, voire cynique des relations internationales. Certes, le colonel Kadhafi n’est plus le « guide » d’un « État voyou », mis au ban de la communauté internationale, objet d’un embargo depuis 1992, accusé de terrorisme pour la participation  probable des services libyens dans les attentats du boeing de la PanAm au dessus de Lockerbie en 1988 et du DC10 d’UTA au-dessus du Niger en 1989. Depuis 2003, la situation de la Libye s’est progressivement normalisée, sous l’impulsion des  Etats-Unis, l’Union européenne levant à son tour l’embargo en 2004. La France met aujourd’hui ses pas dans ceux des Américains. Peu importe que le colonel Kadhafi soit un dictateur. Peu importe que toute la lumière n’ait pas été faite sur les attentats terroristes qui lui sont imputés. Peu importe même qu’avant d’être libérés, les infirmières bulgares et le médecin palestinien aient été emprisonnés, torturés, condamnés à tort, maintenus dans les geôles pendant plus de 8 ans et demi. C’est l’intérêt économique et politique qui prédomine, c’est la stratégie qui compte, et la France s’apprête à rendre un  vibrant hommage de la vertu au vice. Après Omar Bongo, Nicolas Sarkozy s’est trouvé un nouvel ami en Afrique : le discours de Dakar n’étant décidément pas un  hasard.
Tout cela, je l’avoue, ne m’enthousiasme guère. Je ne suis pas un naïf : la diplomatie n’est pas, ne peut pas être totalement idéaliste, elle doit prendre en compte les intérêts du pays. Mais sauf à verser dans le cynisme le plus sordide, elle doit aussi s’ancrer sur des principes. Je n’ai jamais pensé que Nicolas Sarkozy était homme à s’arrêter durablement à de tels «détails». En revanche, je suis attristé de voir Bernard Kouchner, jadis si critique envers Kadhafi, cautionner cette démarche de son nom, de son prestige. Il reste décidément un chemin pour inventer une politique étrangère différente, plus démocratique, plus transparente, plus éthique sans être éthérée, celui qu’avec quelques amis j’avais esquissé dans un petit ouvrage paru en 2006 à la Fondation Jean-Jaurès «La France dans un monde dangereux». Je ne renonce pas à le tracer.


DU COURAGE, CAMARADES !

Catégorie : Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/10/2007 à 17:55
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Le Parti socialiste va bientôt être confronté à deux choix essentiels : il devra prendre position sur le mini-traité européen, ainsi que sur la réforme des institutions. Le débat – notre force, notre faiblesse – a repris dans nos rangs, sans vraie clarté hélas. Il en faudra pourtant : c’est de courage – et j’ajoute de cohérence – dont nous avons besoin. Est-ce si compliqué ? Je ne le crois pas.
La controverse sur le traité modificatif, au contraire, me paraît se simplifier. Car une évidence apparaît : il n’y a plus, aujourd’hui, de raison de voter non, il y en a suffisamment pour voter oui, j’espère que cette position va rallier les suffrages. Le « non » socialiste – je lui fais ce crédit – n’est pas, à quelques exceptions près, un « non » anti-européen et souverainiste : laissons cela à Jean-Pierre Chevènement et à ses derniers amis. Il n’est pas non plus – je mets à part Jean-Luc Mélenchon et quelques rares camarades dont l’inspiration, sur ce point, est extérieure au PS – un refus de l’Union telle qu’elle s’est construite depuis 50 ans autour d’un marché commun, refus incarné par la lutte obsessionnelle contre la « concurrence libre et non faussée », principe central, d’ailleurs anti-trust, du traité de Rome de 1957. Il se veut – si je l’ai bien compris – l’expression d’une méfiance, celle de voir – je cite ses partisans comme Pervenche Berès – le « libéralisme gravé dans le marbre » d’une Constitution. Eh bien, cette méfiance n’a plus d’objet : il n’y a plus de Constitution – pour ma part, je le regrette – donc plus de 3e partie d’une portée supérieure aux traités existants, il ne reste pour l’essentiel que les dispositions institutionnelles contenues dans les parties I et II du défunt TCE. C’est, en somme, le « plan B » – pour moi l’appauvrissement – de celui-ci, réclamé par Laurent Fabius. Je suis surpris de le voir, avec d’autres comme Benoît Hamon ou Henri Emmanuelli, hésiter devant ce qu’ils devraient considérer comme une victoire – qui est pour moi un recul, pas suffisant toutefois pour modifier mon vote. Bien sûr, il y a l’argument du référendum, avec lequel je ne suis pas à l’aise, n’ayant pas été partisan de cette formule déjà en 2005. Je l’entends: il ne me paraît pas toutefois de nature à influer sur notre vote. À la limite, on pourrait envisager, pour marquer le coup, de ne pas prendre part au vote du Congrès sur la révision constitutionnelle préalable, mais à la condition expresse de nous prononcer, tous, en faveur de la ratification. C’est pour moi, à ce stade, un souhait d’une très grande fermeté. Il y a en effet, maintenant, une très nette majorité pour le « oui », puisque des partisans du « non » d’hier, comme Vincent Peillon, qui s’était, il est vrai, fourvoyé dans un rôle pour lui contre-nature – veulent aujourd’hui approuver le traité. On peut, à bon droit, trouver ce revirement amusant il l’est – et sourire de ce nouvel enthousiasme – il y a de quoi – cela change tout de même un peu les équilibres. Il reste une semaine à François Hollande pour trouver une position commune. Celle-ci ne peut être qu’inspirée par la conviction : il est temps que les socialistes, dans leur effort de refondation, apprennent à dire « oui » quand ils pensent « oui ».
La réforme institutionnelle est une perspective plus lointaine. D’abord parce que ce n’est pas sur les propositions du Comité Balladur que nous devrons nous prononcer, mais sur ce qu’en retiendra Nicolas Sarkozy. Or celui-ci, confronté au mécontentement de l’UMP, a décidé prudemment de reporter la réforme au lendemain des municipales et de conserver les éléments les plus « consensuels » – ce qui risque d’éliminer les plus novateurs – du rapport de ce comité. Il y a donc beaucoup d’incertitudes : cette réforme – que François Mitterrand en son temps n’a pu mener à bien – verra-t-elle seulement le jour ? Si oui, quand ? Et quel sera son contenu ? Il est donc trop tôt pour se prononcer. Pour autant, je suggère là aussi une démarche de conviction. François Hollande, non sans habileté politique, a adopté une attitude très tactique : ne voulant pas voir les socialistes confondre leur vote avec la droite sur cette question, il refuse avec force les dispositions les plus chères à Nicolas Sarkozy, celles qui concernent les pouvoirs du Président. Ce positionnement a un mérite : il évite le suspens sur notre vote final, il est lisible. Est-il juste pour autant ? Je n’en suis pas persuadé. Une démarche plus exigeante me paraîtrait mieux adaptée. Car il y a, dans le rapport Balladur, qui comporte beaucoup d’imperfections, bien des propositions inspirées par la gauche, qui gênent avant tout l’UMP : renforcement des pouvoirs de contrôle du Parlement, limitation du champ de l’article 49.3, fin du cumul des mandats pour les parlementaires, instillation d’une dose – au demeurant beaucoup trop faible – de proportionnelle, droit pour le citoyen de contester une loi inconstitutionnelle, référendum d’initiative populaire. Ne devrions-nous pas, plutôt faire à la fois campagne contre ce qui renforce l’hyperprésidentialisation de la Ve République, mais aussi pour ce qui l’équilibre, qui sera à n’en pas douter la cible de la droite ? C’est ce que je suggère.
Bref, on m’a compris. Le PS doit maintenant dire ce qu’il pense, et non uniquement chercher des voies commodes mais sans relief. Il doit être préoccupé par les sujets de fond et non pas seulement par sa vie interne. Il doit être une force de proposition, capable de motiver par sa propre logique, différente voire opposée de celle de Sarkozy, des votes qui peuvent, à l’occasion, coïncider avec ceux de la majorité. Oui, du courage, camarades !


INSOLENCE

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/10/2007 à 17:56
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Invité d’« à vous de juger » hier soir sur France 2 chez Arlette Chabot, en face notamment de Fadela Amara et Laurent Wauquiez, membres du gouvernement de Nicolas Sarkozy. Je vous laisse juge, naturellement, de la qualité du débat, et bien sûr de ma propre prestation. Pour ma part, je crois avoir fait mon travail, celui d’un opposant qui, sans grossièreté aucune, ne concède rien. Mais c’est du thème de la discussion, du sarkozisme et du style de ses défenseurs, dont je veux vous parler.

Je n’ai rien contre Fadela Amara et Laurent Wauquiez, ils sont jeunes, ils sont de leur temps, ils ne sont pas antipathiques – plutôt même le contraire, hors antenne. Et pourtant, ils me paraissent illustratifs du climat de l’époque, de l’ambiance de la sarkozie. Je cherche le bon mot pour les caractériser : arrogance ? mépris ? En définitive, je parlerais d’insolence. Qu’ils sont heureux, ces jeunes gens, d’être dans le carrosse du pouvoir ! Ce n’est pas en soi anormal, je suis d’une certaine façon passé par là, ministre à 39 ans en 1997. Ce qui l’est, c’est cette jubilation superficielle, ce bonheur sans recul, comme si diriger la France – un devoir, un honneur – était un jeu. Il n’y a, dans leur attitude, aucun respect. De la fascination pour leur chef, du plaisir d’être à ses côtés, de la satisfaction d’appartenir à une « bande », oui, du respect, non. Pas de respect pour les idées et les principes : vieilleries que la République, la séparation de la vie privée et de la vie publique… Pas de respect pour le chef du gouvernement, oublié, négligé, comme si seul « Nicolas » comptait : il a fallu que je leur rappelle l’existence de François Fillon et qu’Alain Duhamel souligne son rôle pour qu’ils s’en souviennent. Pas de respect pour l’opposition – pauvre PS, caricaturé, vilipendé par une Fadela Amara si heureuse d’être là qu’elle en oublie la loi sur l’immigration, les tests ADN, les appels du pied à l’extrême droite, les crypto fachos qui rôdent autour du pouvoir et non autour de la rue de Solférino. Pas de respect pour l’UMP, vieux machin ringard, qui n’a rien compris, n’a qu’à suivre la voie ouverte par le leader suprême. Pas de respect, même, pour la fonction présidentielle, réduite par le parler pauvre du sur-surdiplômé Wauquiez – imitant involontairement le Laurent Fabius du début des années 80 – à une tête d’épingle – « un peu » d’égalité, « un peu » de modernité. Oui, insolence, absence de profondeur : il y avait là de quoi m’énerver, j’ai rongé mon frein et essayé de répliquer, conscient en même temps de la fantastique complaisance de l’époque envers cette politique toute en mouvement et sans principe directeur.

C’est ça, le sarkozisme : un blairisme appauvri. De l’action, de la « triangulation », de la communication, du « spining », mais sans la vision qui animait les créateurs du « New Labour », sans les valeurs qui habitaient Tony Blair. « What counts is what works », ce qui compte, c’est ce qui marche, le slogan est le même. Mais la personnalité et le charme du leader sont moins forts, mais les équipes sont plus faibles – David Martinon n’est pas Alastair Campbell, Henri Guaino n’est pas Peter Mandelson, Christine Lagarde n’est pas Gordon Brown – et tout cela n’a pas de vraie colonne vertébrale. Ce pouvoir pêche par insolence, il se complaît de sa force, il ne voit pas les nuages qui arrivent : la société qui se réveille, les déceptions qui naissent, le Parlement qui grogne, la lassitude qui gagne. Alors, il ne faut pas, pour la gauche, se décourager, mais travailler, travailler, travailler encore. Définir son opposition – ni complaisante, ni frontale, mais tranchante et juste. Repenser sa stratégie, son projet, son discours. Hier, je ne crois pas avoir fait de fautes, je ne sais pas si tous mes arguments étaient déjà audibles. Peut-être est-il encore un peu tôt. Mais cela ne me dérange pas, je continue. Comme Giscard dans les années 70, Sarkozy, pour reprendre la formule de Raymond Aron, « ne sait pas que l’histoire est tragique ». Stéphane Fuchs a eu raison de faire le parallèle avec les deux premières années de Bill Clinton, entre 1992 et 1994, confondant le pouvoir avec la suite de la campagne électorale. Nous y sommes, et cette séquence finira mal.Mais Sarkozy n’est pas Clinton, encore faudra-t-il, pour le défaire en 2012, que les socialistes ne se trouvent pas dans la situation de Bob Dole et des Républicains en 1996. Oui, il y a encore du boulot !


CASSE-TÊTE

Catégorie : Europe / International,Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 25/10/2007 à 17:56
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Dieu, que la question européenne est compliquée pour les socialistes : un vrai casse-tête ! À vous lire, je le comprends encore mieux. J’avoue chercher mon chemin et veux vous l’expliquer.
J’ai donné, dans « le Monde » mon opinion. Pour de nombreuses raisons, il me semble que les socialistes devraient, sans enthousiasme mais sans difficulté, ratifier le traité modificatif. Ce n’est pas un grand traité : pour ceux qui, comme moi, ont fait ardemment campagne pour le « oui » au TCE, ce texte est d’une faible ambition, il a perdu au passage la volonté constitutionnelle, la perspective englobante qui caractérisaient celui-ci. Il s’agit cette fois, vraiment, d’un « règlement intérieur » de l’Union à 27, des procédures de décision dont celle-ci a besoin, il est davantage un « Nice plus » qu’une « Constitution moins ». Rien – ou peu de chose – dans ce qu’il contient ne pose problème, rien – ou si peu – n’est de nature à entraîner. Alors le plus cohérent, le plus simple aussi, est de laisser passer ce texte, sans crier au génie, sans donner à Nicolas Sarkozy le satisfecit qu’il s’accorde comme à l’accoutumée : « nous l’avions rêvé, nous l’avons fait ». Ce texte n’est pas un rêve, mais il doit devenir une réalité. Sur cette base nous devrions, nous pourrions, nous concentrer sur l’essentiel : notre projet pour une Europe en panne.
Oui, tout devrait être simple, mais rien ne l’est. Car la politique et l’histoire sont là. L’histoire d’abord. Nous ne pouvons oublier – ce serait une faute – que les Français ont voté « non » le 29 mai 2005, que l’électorat socialiste, les couches populaires ont aussi rejeté le TCE en majorité. Je suis un démocrate, et non pas un de ces technos qui considèrent que, si le peuple prend des décisions qui lui déplaisent, il faut changer le peuple. Passer du « non » au « oui », sur un texte certes très différent, mais aussi, reconnaissons-le, reprenant de larges pans du précédent, n’est pas simple. Le risque d’incompréhension existe, l’amalgame comme d’habitude menace, ce dans une période préélectorale, avec l’approche des municipales, où la surenchère est toujours présente. C’est une difficulté qu’il ne faut pas ignorer. Il y a aussi la politique. Nicolas Sarkozy, comme certains de ses prédécesseurs, cherche à instrumentaliser l’Europe dans le débat politique interne. Il traverse, c’est clair, une période plus délicate : premiers doutes sur sa politique, grogne à l’UMP, mouvement social, soucis privés… Il est tenté – plus que tenté en fait – de redorer son blason par la glorification de son action européenne. Pour cela, il nous tend deux pièges. Le premier est celui de la division, dans lequel les socialistes sont toujours prêts à tomber à pieds joints. Ce scénario paraît hélas reparti. Certes le « non » a reculé, circonscrit à ce jour au seul Jean-Luc Mélenchon, mais les positions de ses anciens partisans fluctuent : demande de référendum, refus de vote ou abstention… Pendant de temps, les ex-partisans du « oui » reconduisent – c’est naturel – leur choix. Le débat est feutré, courtois, maîtrisé – il n’en est pas moins présent. L’autre piège est celui de l’inconsistance. Il s’agirait de montrer que le PS, se réfugiant par hypothèse dans une solution commode mais faible – l’abstention – serait incapable de prendre une position et de s’y tenir, ferait passer la tactique avant les convictions, bref, à mille lieues de se refonder, rechuterait en retrouvant le chemin des synthèses – très – molles. Pas évident…
Ces pièges existent, il ne faut pas le nier. Mais entre les deux inconvénients, il faut choisir le moindre. J’ai donné mon sentiment : je pense que le PS a tout à gagner à assumer ses convictions, à voter « oui » quand il pense « oui », à s’affirmer dans le débat public, j’ai la conviction que l’abstention, sur un texte médiocre mais qui permet de sortir l’Europe de l’ornière, nous coûterait plus que la ratification. J’ajoute que pour moi la demande d’un référendum – logique même si je ne la crois pas fondée – n’est pas de nature à  justifier un refus de vote. C’est mon sentiment, je l’ai donné, je m’y tiens, je le défendrai dans le débat du Parti socialiste. Et j’espère convaincre. Mais je demande à chacun – et je me mets dans le lot – de ne pas ouvrir de nouvelle guerre sur ce traité qui ne le mérite pas. Sur le TCE, parce que j’avais participé à son élaboration, parce qu’il était selon moi le socle de l’Europe politique à laquelle je crois, je n’éprouvais aucune gêne à assumer ce texte comme pleinement conforme à mes idées et à mes idéaux, à considérer qu’il était un progrès majeur pour l’Europe, à m’impliquer sans réserve. Sur le traité modificatif, mon souci est légèrement différent : que le PS ne fasse pas obstacle à sa ratification, mais aussi qu’il ne participe pas, aux côtés de Sarkozy, aux louanges du traité. C’est sur cette ligne de crête que je vais évoluer. Je tenterai, avec d’autres, d’emmener le parti socialiste, tout le parti socialiste, vers ce que j’ai appelé un « oui critique » – je persiste à penser, contrairement à ce qu’a dit François Rebsamen, que c’est la meilleure formule – je le ferai avec toute ma force de conviction. Mais ce n’est pas, je l’avoue, une question aussi vitale, aussi principielle qu’en 2005. C’est juste une affaire de raison : je souhaite qu’elle l’emporte, enfin, chez les socialistes.


DU TOC !

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 22/10/2007 à 17:58
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Le gouvernement de Nicolas Sarkozy compte depuis ce matin un nouveau membre, et pas n’importe lequel, l’ancien sélectionneur du XV de France, Bernard Laporte, désormais secrétaire d’État aux sports. Ce n’est pas un événement, mais c’est un révélateur du n’importe quoi, de la pipolisation et du copinage qui règnent à la tête de l’État. Car cette nomination est baroque, absurde, de A à Z, c’est du toc !
Baroque sur la forme d’abord. Car, on l’oublie, Bernard Laporte prend aujourd’hui des fonctions qui lui ont été confiées… au lendemain des élections législatives, en juin. Il s’agissait, à ma connaissance, d’une première dans l’histoire de la République, une entrée au gouvernement à jouissance différée. C’était, paraît-il, pour la bonne cause : l’entraîneur du XV de France allait nous faire gagner la coupe du monde de Rugby, il fallait le laisser à sa tâche. Comme tout le monde, j’ai bien sûr espéré qu’il réussirait. Mais alors, pourquoi en faire un ministre ? Le sport est-il une cause si misérable pour les pouvoirs publics qu’il puisse attendre quatre mois sans ministre ? Il y avait là un fait du prince invraisemblable, qui aurait dû choquer partout ailleurs que dans notre beau pays, tétanisé par la sarkozie aigue. Bon, quand on aime, on ne compte pas, je le sais. Mais tout de même… Voilà que le nouveau secrétaire d’État, à la veille de rejoindre son poste, décrit la haute idée qu’il s’en fait : « c’est un travail dont j’espère qu’il me plaira, s’il ne me plaît, je m’en vais ». Incroyable ! Le service de la République serait donc un « boulot » comme un autre, l’État un employeur comme un autre. La privatisation des fonctions publiques, la logique managériale – dans ce qu’elle a de plus sordide d’ailleurs – ont décidément, avec Nicolas Sarkozy, envahi tout le champ politique. Je dois devenir réac : ça me choque.
Mais cette nomination est surtout absurde sur le fond. Passe encore que Bernard Laporte n’ait pas connu les résultats escomptés et que la France ait fini la coupe du monde par un naufrage face à l’Argentine : cela peut arriver, et le « droit à l’erreur », jadis théorisé par Lionel Jospin, fait partie de la politique. Plus grave peut-être est sa responsabilité dans l’échec : le personnage, l’entraîneur sont controversés, jusque dans l’équipe de France. Sans être un spécialiste – bien qu’appartenant à cette belle nation française qui compte, comme chacun sait, 60 millions de sélectionneurs – je n’ai jamais été convaincu par le discours, le style, le type de jeu proposés par Laporte. Mais il aurait été, c’est vrai, un héros si l’équipe de France avait réédité contre les Anglais le hold-up réussi face à des All Blacks une fois de plus paralysés par la coupe du monde.
Non, ce qui est en cause, c’est le hiatus entre l’éthique de Bernard Laporte et celle d’un membre du gouvernement. Le secrétaire d’État est un homme d’affaire plus que d’État, et un vorace : restaurants festifs, casinos, publicités en tous genres qui en font un véritable homme-sandwich. Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il choisi une telle image pour le sport français ? À cause de footings communs, d’une énergie paroxystique partagée, d’une absence de formalisme voire de scrupule identique, d’un verbe haut et sans précautions ? Parce qu’on est « potes » ? Tout cela à la fois sans doute. Cela fait peut-être un copain, un meneur d’hommes, pas un ministre. Enfin, il y a la cerise sur le gâteau, le rapport de la Direction nationale des enquêtes fiscales (DNEF) révélé par l’« Équipe magazine », sur les sociétés de Bernard Laporte, à commencer par sa chaîne de restaurants « Olé Bodéga ». La lecture est édifiante : des associés qui « puisent à l’infini dans la caisse » (sic !), des doubles comptabilités, des abus de biens sociaux, d’éventuels avoirs à l’étranger… Ce n’est pas rien ! Peut-il simplement , dans ces conditions, prendre ses fonctions ? Bien sûr, il y a la présomption d’innocence : elle doit lui bénéficier, comme à tout citoyen – et l’on sait, heureusement, que certains hommes politiques injustement mis en cause ont été lavés de tout opprobre. Mais il y aussi, il y a surtout le doute, fort, puissant, qui devrait faire appliquer au nouveau ministre, s’il avait une conscience civique, et au Président de la République – qu’à vrai dire on sent embarrassé et nettement moins emballé par le « loser » suspect que par le héros potentiel – une forme de « principe de précaution » : cette nomination, contestable, qui a déjà beaucoup attendu, ne s’impose pas, le plus sage serait un délai, à tout le moins – jusqu’à ce que la situation soit éclaircie. Ce n’est pas ce qui est arrivé, bien sûr. Demain, M. Laporte sera, à l’Assemblée nationale, au banc du gouvernement, mercredi à son premier conseil des ministres. Je ne le connais pas, il n’est pas sans qualités, je lui souhaite la réussite. Mais je ne suis pas fier de cette péripétie.
Anecdote, me direz-vous ? Sans doute, mais pas seulement. Pour moi, c’est plutôt un symbole de ce qui ne va pas dans l’étrange République de M. Sarkozy, celle des people, de la confusion des pouvoirs, de la collusion entre les intérêts privés et publics, de la présidentialisation à outrance. Je ressens, face à cela, de la colère, une vague nausée, et de l’inquiétude. Croyez-moi : cela va mal finir.


GRÈVE

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/10/2007 à 18:43
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19 octobre 2007

GRÈVE

La grève des transports du 18 octobre a été exceptionnellement suivie –plus qu’en 2003, davantage même qu’en 1995. Certes, la force de ce mouvement était prévue, même si son ampleur a dépassé les attentes des syndicats comme du gouvernement. Il demeure que cette mobilisation modifie la donne, parce qu’elle éclaire la réalité sociale d’un jour nouveau.

Imperceptiblement, le climat politique et social est en train d’évoluer. Nicolas SARKOZY est sorti de l’état de grâce, sans tomber encore dans le rejet. Pourquoi ? Sans doute y a-t-il eu, dans la démarche du pouvoir, trop d’arrogance, de confiance en soi. Le Président de la République est, chacun le sait, un professionnel de l’auto-congratulation, il ne respecte pas grand chose, ni grand monde. Il considère ses opposants comme quantité négligeable, ne met pas vraiment en mouvement son gouvernement, dont il a totalement marginalisé le Premier ministre, il fait tout, il veut tout –car il pense que le volontarisme est la clé de tout. Il communique beaucoup, à coup de slogans, de phrases courtes et percutantes, de messages simplificateurs, souvent populistes. Jusqu’à présent, tout lui a réussi. Mais il a surestimé la magie de son verbe -lassant- et oublié la société. Or, avec la réforme des régimes spéciaux, nous sortons des cadeaux fiscaux offerts aux plus riches pour entrer dans les efforts demandés aux plus modestes.

Ce qui est en cause ici, je le dis depuis plusieurs semaines, est au moins autant la méthode que le fond. Je suis frappé par la grande responsabilité des dirigeants syndicaux, toutes organisations confondues. Bernard THIBAUT lui-même pourtant à la tête de la centrale supposée la plus radicale, disait hier ne pas contester la nécessité de la réforme des régimes spéciaux. Nul n’ignore les problèmes de financement et d’équité existant, chacun sait devoir les affronter, les syndicats y sont disponibles. Pourquoi, alors, le conflit ? Parce que le gouvernement a choisi, comme à l’accoutumée avec la droite, de proposer un texte tout ficelé et refuse d’ouvrir de vraies négociations. Xavier BERTRAND, toujours roublard, avait vendu la mèche : il escomptait un mouvement important, mais limité dans le temps, contre lequel l’opinion se retournerait, ce qui permettrait au projet de passer en force. La réussite de la grève, sa bonne tolérance par les Français, ont déjoué ce scénario.

J’ai l’impression que le pouvoir, ce matin, a pris conscience de ce nouveau rapport de force, sans forcément encore s’y résigner. On connaît l’issue proposée par les syndicats. Ouvrir une vraie négociation. Tout mettre sur la table. Réformer les régimes spéciaux, oui, mais en prenant vraiment en compte les spécificités des entreprises, des métiers, la pénibilité des tâches, les inégalités d’espérance de vie. Cela me paraît raisonnable. Et il serait bon que le gouvernement, entendant le message de la grève, accepte de procéder ainsi. Que se passerait-il s’il ne le faisait pas ? Plusieurs risques menacent. Il y a, d’abord, le durcissement du mouvement social, encouragé par la mobilisation du 18 octobre. Il y a, ensuite, la possibilité d’un refus de l’opinion, d’une opposition entre les Français et les grévistes. Il y a, aussi, l’éventualité du départ d’une « grève par procuration » -après tout, les choses n’avaient pas démarré de façon très différente en 1995, avec un gouvernement fort, un projet largement approuvé, qui sont sortis en lambeaux d’un long conflit. Car il y a enfin, et surtout, la perspective d’un de ces bras de fer sociaux dont nous avons le secret, qui se terminent certes par la défaite de l’un ou l’autre des protagonistes –le mouvement social en 2003, sur les lois FILLON, le gouvernement VILLEPIN sur le CPE en 2006- sans que quiconque soit en réalité vraiment renforcé.

La France est dans une situation fragile. Son économie est sous-productive, malgré de brillantes performances de beaucoup d’entreprises, ses finances publiques sont en berne, sa cohésion sociale est chancelante. Le pays a besoin de réformes, personne ne le nie. Mais je l’ai dit, je le répète, il a plus besoin d’un nouveau compromis économique et social que d’une rupture libérale et inégale, imposée par la loi et la force. Ce mouvement  nous rappelle que toute la France n’est pas sarkoziste, que la vision du monde du Président n’est pas la seule. J’espère que celui-ci aura la sagesse de comprendre qu’il est malsain de toujours jouer sur la fibre individualiste ou d’opposer les Français les uns aux autres, de voir enfin le peuple dans sa complexité et non à partir d’une grille de lecture toute faite. S’il y parvient, il deviendra vraiment Président. Sinon, il demeurera ce qu’il est, un leader politique habile, rusé, actif, nourri de techniques de communication efficaces, mais plein de trucs et sans vision. Le pire, après tout, n’est jamais certain…


Commission d’enquête

Catégorie : Assemblée nationale,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 17/10/2007 à 18:44
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La Commission d’enquête sur la libération des infirmières bulgares et du médecin d’origine palestinienne emprisonnés en Libye s’installe aujourd’hui. Comme prévu, j’en assumerai la présidence. C’est un travail parlementaire lourd, auquel je vais largement me consacrer pendant 4  mois. Au moment où commence cette enquête, je veux être clair sur plusieurs points controversés.

1) Cette Commission n’est pas, ne doit pas être, un lieu de polémique. Il n’y a pas, d’un côté, ceux qui revendiquent la libération des infirmières et ceux qui la critiquent, ce n’est pas pour l’opposition une façon de faire de l’anti-sarkozisme. Comme tout le monde, je me réjouis de la libération de ces femmes et de cet homme, arrêtés, emprisonnés, torturés pendant si longtemps par le régime libyen. Une Commission d’enquête n’est pas un tribunal, le pouvoir n’est pas accusé, il s’agit de faire le clair sur un certain nombre de zones d’ombre, et notamment sur la nature, la destination, l’ampleur des contreparties liées à cette libération. Pour cela, chacun doit jouer son rôle. L’opposition ne doit pas être l’inquisition, mais elle a le devoir d’être aiguë dans ses questions, pointue dans sa maîtrise des dossiers. La majorité, quant à elle, devrait éviter de se borner à dire « tout va bien Madame la marquise », « on est les meilleurs », « tout est connu », et jouer pleinement le jeu de l’enquête. Ce n’est pas gagné, j’en suis conscient. C’est pourquoi je m’efforcerai d’être un Président à la fois impartial et soucieux de la vérité.

2) Cette Commission n’est pas la « commission Cécilia ». Je sais qu’il s’agit là du seul sujet qui passionne les médias dans cette affaire, et je le regrette un peu. Parce que ce témoignage, c’est clair, n’est pas le plus important : j’attends beaucoup plus, par exemple, de celui de Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, ou du fils du Colonel Kadhafi. Pourtant, il y a là une question de principe qui, en République, ne peut pas être évacuée d’un revers de main. Je résume. Mme Sarkozy – l’ex Mme SARKOZY semble-t-il désormais – a participé activement à la libération des infirmières et du médecin, il serait invraisemblable qu’une Commission d’enquête consacrée à ce sujet ne souhaite pas l’entendre : il s’agirait, tout simplement, d’une démission. Rien, sur le plan juridique, ne s’oppose à son témoignage : elle n’a pas de statut particulier, n’est pas un pouvoir, elle peut donc tout à fait être entendue. Dès lors, comme tout citoyen, elle pourrait être contrainte à témoigner si elle s’y refusait, car il s’agit là d’un devoir. Toutefois, je l’ai dit, compte tenu de la situation, très particulière, je ne crois pas opportun – ce serait un peu ridicule et ressemblerait à de l’acharnement – d’avoir recours à ces moyens de contrainte : je ne le ferai pas. Si, au final, elle se dérobait – ou si l’UMP bloquait cette convocation à partir d’une argumentation nécessairement spécieuse – je leur en laisserais la responsabilité, et le déplorerais.

3) Le cas du Président de la République est différent, et me laisse un peu perplexe. Le Président, pour sa part, est le chef de l’exécutif, et n’a donc pas la possibilité d’être entendu par une Commission d’enquête. Et pourtant, alors que celle-ci ne peut pas le convoquer, il souhaite la rencontrer! Sans être exagérément formaliste, je m’interroge : au nom de la séparation des pouvoirs, qui ne la concerne pas, Mme Sarkozy refuserait de témoigner devant la Commission d’enquête ; malgré la séparation des pouvoirs, qui lui interdit de le faire, M. Sarkozy voudrait nous parler. Cherchez vous-même l’erreur… à moins qu’il n’y en ait deux. Il y a décidément, en ce moment, quelque chose d’étrange dans la démocratie française.

4) Alors qu’allons-nous faire ? Eh bien, tout simplement, travailler. La Commission d’enquête procédera, tous les jeudis à partir du 8 novembre, à des auditions. Elle entendra, comme je l’ai souhaité, toutes les parties concernées : les infirmières bulgares, les autorités libyennes, toutes les personnalités françaises impliquées – ministres, ambassadeurs, conseillers, « envoyés personnels », industriels, les représentants de l’Union européenne, les dirigeants du Qatar. Ces auditions seront ouvertes à la presse et télévisées : je m’en réjouis, car la transparence est la clé d’une enquête objective. Le rapport, rédigé par le Président de la Commission des affaires étrangères, Axel Poniatowski – un homme fin qui, me semble-t-il, a sincèrement envie de faire un bon travail – sera remis début février.

Pour moi, l’exercice n’est pas anodin. Il ne produira sans doute pas de résultats spectaculaires ou croustillants. Ce n’est pas son objet. Il mettra toutefois au jour des faits qui restent encore très approximativement connus – le processus de décision, les conditions de conclusion des contrats, la nature des relations franco-libyennes, qui se sont spectaculairement, trop sans doute, embellies. Il permettra surtout de sortir, enfin, les affaires étrangères du domaine réservé, d’une forme de « grand secret », de les soumettre, via la représentation nationale, au contrôle public. Le résultat n’est pas acquis. Il faudra pour réussir du doigté, de l’entêtement, de l’équilibre, car les risques ne manquent pas : agressivité déplacée des uns, fermeture d’esprit bestiale des autres, superficialité de tous. Je souhaite que le Parlement soit à la hauteur de sa responsabilité, de son pouvoir et m’emploierai, à ma place, pour qu’il le soit.