Dans les médias

Colère

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 08/10/2007 à 15:55
Commentaires fermés

Les journalistes et certains politiques discutent doctement de l’ouverture. Beaucoup font l’éloge de l’habileté de Nicolas Sarkozy, comprennent les ministres qui se sont laissé séduire par ses offres. D’autres plaignent ou moquent le « pauvre » Parti socialiste, tombé si bas, parfois considéré comme mort.
Je me suis déjà exprimé là-dessus à maintes reprises vous connaissez mon sentiment : l’opération a été bien jouée, elle est tout bénéfice pour le Président – si ce n’est qu’elle commence à irriter sérieusement dans les rangs de l’UMP, frustrée et amère – elle n’amène rien, aucune inflexion, dans la conduite de la politique, elle s’apparente plus au ralliement qu’à la coalition. Les comportements sont différents : énervé contre sa famille d’origine chez Bernard Kouchner, parfois distancié avec le pouvoir chez Martin Hirsch, franchement engagé à droite chez Jean-Marie Bockel, discret chez Eric Besson, peu utilisé, ou Fadela Amara, fusionnée avec Christine Boutin, assez libre et digne chez Jean-Pierre Jouyet. D’autres encore, on le sent, piaffent de rejoindre ces rangs et de jouir des récompenses qu’ils permettent : c’est à l’évidence le cas de Jack Lang, hélas, dont les appels du pied à Sarkozy sont d’une exceptionnelle lourdeur, dont les signes de complaisance se multiplient. Tout cela, au fond, est anecdotique et perd l’essentiel de vue.
L’essentiel, c’est qu’un homme de gauche authentique ne devrait pas, ne peut pas participer à un tel gouvernement. Car c’est un gouvernement de droite, parfois de droite dure, qui donne des gages consistants à l’électorat de Jean-Marie Le Pen, qui a permis son succès. On s’était à juste titre indigné, pendant la campagne électorale, de l’idée d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. L’amalgame faisait peur. Une fois élu, Nicolas Sarkozy l’a compris, qui a certes créé ce ministère, mais en lui accolant des mots plus rassurants – « intégration », « co-développement ». Il a choisi un de ses proches, Brice Hortefeux, pour l’occuper, et celui-ci n’a pas manqué, jusqu’à ces dernières semaines, d’habileté : physiquement, il ressemble à Michel Poniatowski, qui savait manier la provocation, politiquement il a su donner l’image de la modération. Mais les masques sont tombés avec la loi sur l’immigration.
Cette loi est avant tout une œuvre de communication et un acte de défiance envers les étrangers. Comment comprendre, autrement, qu’une quatrième loi intervienne sur ce sujet en cinq ans ? La visée est transparente : il s’agit d’inscrire l’immigration, sans arrêt, en haut de l’agenda politique, de durcir encore les conditions de séjour sur le territoire français, de limiter le regroupement familial pour les immigrés en situation régulière. C’est plus qu’une loi inutile, une mauvaise loi, un projet néfaste. Là-dessus est venu se greffer un amendement lamentable, l’amendement Mariani, exigeant des tests ADN en guise de preuve de paternité. Maintenant, on découvre une disposition qui interdit l’hébergement d’urgence aux sans-abri en situation irrégulière.
Alors je suis en colère. En colère contre ce gouvernement qui tourne le dos aux traditions universalistes françaises, qui ignore l’éthique, qui ressuscite des émotions dangereuses. En colère contre le Premier ministre, qui voit dans l’amendement ADN un « détail ». Quelle maladresse, quelle négligence ! D’abord parce que ce mot, depuis les propos de Jean-Marie Le Pen sur la Shoah, ne peut être utilisé sans précaution. Ensuite parce que, non, cet amendement n’est pas un détail, il est essentiel. Je ne soupçonne pas François Fillon de complaisance à l’égard de l’extrême droite, pas même de l’absence de scrupules à cet endroit de Nicolas Sarkozy, mais je lui demande de peser ses mots, de penser aux symboles, en l’occurrence de corriger son propos. En colère contre cette loi qui distingue, dans la misère humaine, entre les Français et les étrangers, entre ceux-ci selon les statuts légaux, là où on doit asile et protection à tous ceux qui souffrent de la faim et de la pauvreté. Il faut impérativement retirer à la fois l’amendement ADN et l’article 21 de la loi. En colère, enfin, contre ces amis d’hier qui, soit parce qu’ils ont retrouvé un rôle politique, soit parce qu’ils adhérent à la totalité ou à une partie de la politique de Nicolas Sarkozy, sont heureux dans leur peau de ministre. Car on sait maintenant ce qu’est ce pouvoir, et ce qu’est cette ouverture. Ils ne peuvent pas rester longtemps dans ce gouvernement, s’il leur reste un brin de leur idéal. Je sais hélas qu’ils ne m’entendront pas.
PS : Colère, aussi, contre Jacques Julliard, du « Nouvel observateur », qui a osé confondre DSK avec tous les ralliés qui consentent au « retour au bercail atlantique, à l’absolution donnée à Bush pour sa politique irakienne, au durcissement envers les immigrés », avec les « Kouchner, Besson, Attali, Allègre, Lang, Jouyet », à l’exception de Védrine, dont le rapport serait « impeccable et sans concession ». Ah bon ? Le directeur général du FMI, proposé par les Européens, désigné par les pays émergents, ne serait qu’un « collaborateur » du Président français… ça n’a pas de sens. Quelle déception pour moi, qui estime tant l’historien, le syndicaliste, l’intellectuel, le journaliste qu’est Jacques Julliard ! Car il y a, en peu de mots, de la confusion et de l’amertume, de l’amalgame et de la rancune envers ceux qui n’ont pas, comme lui, épousé d’emblée la cause de Ségolène Royal, de la stigmatisation de ceux qui lui déplaisent et la protection de ses amis. J’attends de Julliard plus d’objectivité, plus de lucidité. J’espère qu’il y reviendra.

Be Sociable, Share!