PARTI DÉMOCRATE

Walter Veltroni, le maire de Rome, a été élu hier, à l’issue d’une primaire ouverte, à laquelle ont participé 3 millions de personnes, secrétaire du nouveau Parti démocrate, résultant de la fusion entre les démocrates de gauche (DS, héritiers lointains du PCI) et la Marguerite (DL, issus de la démocratie chrétienne). Cet événement n’est pas transposable en France. Il peut, il doit toutefois nous inspirer quelques réflexions.
3 millions de participants, plus de deux millions de voix pour Veltroni, tout d’abord. Cela montre qu’il demeure en Italie une passion pour la politique, « un peuple de gauche » – et de centre gauche – mobilisable. Les socialistes français se sont, eux aussi, engagés dans la voie des primaires, mais ils sont restés au milieu du gué. Certes, le parti a été ouvert, élargi par les « adhérents à 20 euros ». Mais le corps électoral demeure étroit, 300 000 personnes tout au plus, et la base sociale pas assez étendue. J’ai la conviction, depuis longtemps, que les seules primaires possibles sont des primaires ouvertes. Là où des primaires contrôlées, à la française, créent de la discorde et restent peu légitimes, les primaires à l’italienne permettent une large mobilisation et donnent au vainqueur une puissante capacité de rassemblement. C’est pourquoi, pour la désignation du candidat du PS en 2012, je plaide pour un retour en arrière – un choix plus maîtrisé, plus cohérent avec  la vie du parti, bref la coïncidence des responsabilités de Premier secrétaire et de candidat – soit pour un bond en avant – le vote de tous les citoyens prêts à s’investir aux côtés de la gauche.
Un parti démocrate à la française est-il possible et souhaitable ? Ni l’un ni l’autre, probablement. Cette fusion naît, en effet des limites de chacune de ses composantes. La DS n’a jamais su récupérer les forces du PCI (Parti communiste italien), qui s’expriment aussi, notamment, à travers « Refondation communiste » : ce parti, stagnant à un niveau honorable, mais en dessous de 20 %, ne peut gouverner qu’en coalition. Ayant jadis repoussé le communisme, il a sauté l’étape du socialisme pour migrer directement vers le centre-gauche. La Marguerite, elle, représente au plus 15 % des voix, celles qui, dans la défunte démocratie chrétienne, n’ont pas opté pour la droite ou l’alliance avec Berlusconi : ce mouvement ne peut pas non plus s’imposer seul. Il fallait donc conjuguer deux faiblesses pour bâtir une force capable de peser plus de 30 % à toutes les élections, ce que le positionnement au centre des deux formations permettait.
Le cas français est très différent. Le Parti socialiste, tout d’abord, n’est pas au centre mais à gauche. Il a, depuis le Congrès de Tours en 1920, assumé le combat contre l’idéologie communiste et incarné le socialisme démocratique. Il cherche sa voie, mais n’a pas honte de son identité. De plus, il pèse en général plus de 25 % des voix – même si sa base est fragile – et a pu, à plusieurs reprises, mode de scrutin aidant, exercer le pouvoir seul ou en position très dominante au sein de coalitions. Ses alliés historiques, en outre, sont  à gauche eux aussi. Le Modem, de son côté, est une création récente, au périmètre incertain – 18 % à la présidentielle, 8 % aux législatives – aux idées imprécises et à la stratégie opportuniste – contre Sarkozy à l’échelle nationale, seul à Paris, avec l’UMP à Pau ou Angers. Son choix de l’opposition est donc partiel et peu lisible : il semble y avoir, chez Bayrou, plus d’ambition personnelle et d’animosité anti-sarkoziste que de vrai penchant à gauche. Dès lors un rassemblement à l’italienne n’aurait pas grand sens : il n’a ni vraie nécessité électorale, ni assise intellectuelle, il serait plus que prématuré, insensé.
Le pari italien, au demeurant, est loin d’être gagné d’avance, car de nombreuses incertitudes subsistent. Walter Veltroni sera-t-il pour Prodi un soutien ou un concurrent, voire les deux à la fois ? Est-il souhaitable qu’il n’y ait pas en Italie – seul grand pays d’Europe dans ce cas de figure – un parti d’inspiration socialiste ? Où vont siéger les membres du Parti démocrate au Parlement européen ? Les forces des deux partis constituant le PD vont-elles s’additionner ou se diluer ? Cette fusion ne va-t-elle pas ouvrir, à gauche, un espace pour une sorte de « Links partei », comme en Allemagne ? La partie n’est pas jouée, la messe n’est pas dite – mauvais jeu de mots qui rappelle que l’option laïque du nouveau parti risque d’être approximative. N’ignorons pas ces ambiguïtés.
Faut-il, pour autant rejeter l’expérience ? Non ! Je l’ai dit, d’abord pour les vertus des primaires. Ensuite, parce que c’était sans doute le seul moyen pour le centre gauche italien de résister au berlusconisme à nouveau menaçant. À défaut, il serait demeuré pulvérisé et donc impuissant. C’est pourquoi il faut se réjouir de cette naissance, et accepter le nouveau parti, certes composite, comme le partenaire légitime du PS, mais aussi du PSE. On connaît, enfin, mon intérêt pour l’Italie. J’ai depuis longtemps l’intuition que Nicolas Sarkozy, dans une deuxième partie de quinquennat beaucoup plus dure, cherchera à formaliser une coalition conservatrice, allant jusqu’à flirter avec un FN relooké par Marine Le Pen – comme « Alliance nationale » en Italie l’a été par Gianfranco Fini. Je continue donc de garder ouverte la perspective d’une large coalition progressiste, dont les centristes ne seraient pas exclus – même si cela ne saurait passer par une dissolution du PS dans un parti démocrate.