GRÈVE

19 octobre 2007

GRÈVE

La grève des transports du 18 octobre a été exceptionnellement suivie –plus qu’en 2003, davantage même qu’en 1995. Certes, la force de ce mouvement était prévue, même si son ampleur a dépassé les attentes des syndicats comme du gouvernement. Il demeure que cette mobilisation modifie la donne, parce qu’elle éclaire la réalité sociale d’un jour nouveau.

Imperceptiblement, le climat politique et social est en train d’évoluer. Nicolas SARKOZY est sorti de l’état de grâce, sans tomber encore dans le rejet. Pourquoi ? Sans doute y a-t-il eu, dans la démarche du pouvoir, trop d’arrogance, de confiance en soi. Le Président de la République est, chacun le sait, un professionnel de l’auto-congratulation, il ne respecte pas grand chose, ni grand monde. Il considère ses opposants comme quantité négligeable, ne met pas vraiment en mouvement son gouvernement, dont il a totalement marginalisé le Premier ministre, il fait tout, il veut tout –car il pense que le volontarisme est la clé de tout. Il communique beaucoup, à coup de slogans, de phrases courtes et percutantes, de messages simplificateurs, souvent populistes. Jusqu’à présent, tout lui a réussi. Mais il a surestimé la magie de son verbe -lassant- et oublié la société. Or, avec la réforme des régimes spéciaux, nous sortons des cadeaux fiscaux offerts aux plus riches pour entrer dans les efforts demandés aux plus modestes.

Ce qui est en cause ici, je le dis depuis plusieurs semaines, est au moins autant la méthode que le fond. Je suis frappé par la grande responsabilité des dirigeants syndicaux, toutes organisations confondues. Bernard THIBAUT lui-même pourtant à la tête de la centrale supposée la plus radicale, disait hier ne pas contester la nécessité de la réforme des régimes spéciaux. Nul n’ignore les problèmes de financement et d’équité existant, chacun sait devoir les affronter, les syndicats y sont disponibles. Pourquoi, alors, le conflit ? Parce que le gouvernement a choisi, comme à l’accoutumée avec la droite, de proposer un texte tout ficelé et refuse d’ouvrir de vraies négociations. Xavier BERTRAND, toujours roublard, avait vendu la mèche : il escomptait un mouvement important, mais limité dans le temps, contre lequel l’opinion se retournerait, ce qui permettrait au projet de passer en force. La réussite de la grève, sa bonne tolérance par les Français, ont déjoué ce scénario.

J’ai l’impression que le pouvoir, ce matin, a pris conscience de ce nouveau rapport de force, sans forcément encore s’y résigner. On connaît l’issue proposée par les syndicats. Ouvrir une vraie négociation. Tout mettre sur la table. Réformer les régimes spéciaux, oui, mais en prenant vraiment en compte les spécificités des entreprises, des métiers, la pénibilité des tâches, les inégalités d’espérance de vie. Cela me paraît raisonnable. Et il serait bon que le gouvernement, entendant le message de la grève, accepte de procéder ainsi. Que se passerait-il s’il ne le faisait pas ? Plusieurs risques menacent. Il y a, d’abord, le durcissement du mouvement social, encouragé par la mobilisation du 18 octobre. Il y a, ensuite, la possibilité d’un refus de l’opinion, d’une opposition entre les Français et les grévistes. Il y a, aussi, l’éventualité du départ d’une « grève par procuration » -après tout, les choses n’avaient pas démarré de façon très différente en 1995, avec un gouvernement fort, un projet largement approuvé, qui sont sortis en lambeaux d’un long conflit. Car il y a enfin, et surtout, la perspective d’un de ces bras de fer sociaux dont nous avons le secret, qui se terminent certes par la défaite de l’un ou l’autre des protagonistes –le mouvement social en 2003, sur les lois FILLON, le gouvernement VILLEPIN sur le CPE en 2006- sans que quiconque soit en réalité vraiment renforcé.

La France est dans une situation fragile. Son économie est sous-productive, malgré de brillantes performances de beaucoup d’entreprises, ses finances publiques sont en berne, sa cohésion sociale est chancelante. Le pays a besoin de réformes, personne ne le nie. Mais je l’ai dit, je le répète, il a plus besoin d’un nouveau compromis économique et social que d’une rupture libérale et inégale, imposée par la loi et la force. Ce mouvement  nous rappelle que toute la France n’est pas sarkoziste, que la vision du monde du Président n’est pas la seule. J’espère que celui-ci aura la sagesse de comprendre qu’il est malsain de toujours jouer sur la fibre individualiste ou d’opposer les Français les uns aux autres, de voir enfin le peuple dans sa complexité et non à partir d’une grille de lecture toute faite. S’il y parvient, il deviendra vraiment Président. Sinon, il demeurera ce qu’il est, un leader politique habile, rusé, actif, nourri de techniques de communication efficaces, mais plein de trucs et sans vision. Le pire, après tout, n’est jamais certain…