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DU TOC !

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 22/10/2007 à 17:58
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Le gouvernement de Nicolas Sarkozy compte depuis ce matin un nouveau membre, et pas n’importe lequel, l’ancien sélectionneur du XV de France, Bernard Laporte, désormais secrétaire d’État aux sports. Ce n’est pas un événement, mais c’est un révélateur du n’importe quoi, de la pipolisation et du copinage qui règnent à la tête de l’État. Car cette nomination est baroque, absurde, de A à Z, c’est du toc !
Baroque sur la forme d’abord. Car, on l’oublie, Bernard Laporte prend aujourd’hui des fonctions qui lui ont été confiées… au lendemain des élections législatives, en juin. Il s’agissait, à ma connaissance, d’une première dans l’histoire de la République, une entrée au gouvernement à jouissance différée. C’était, paraît-il, pour la bonne cause : l’entraîneur du XV de France allait nous faire gagner la coupe du monde de Rugby, il fallait le laisser à sa tâche. Comme tout le monde, j’ai bien sûr espéré qu’il réussirait. Mais alors, pourquoi en faire un ministre ? Le sport est-il une cause si misérable pour les pouvoirs publics qu’il puisse attendre quatre mois sans ministre ? Il y avait là un fait du prince invraisemblable, qui aurait dû choquer partout ailleurs que dans notre beau pays, tétanisé par la sarkozie aigue. Bon, quand on aime, on ne compte pas, je le sais. Mais tout de même… Voilà que le nouveau secrétaire d’État, à la veille de rejoindre son poste, décrit la haute idée qu’il s’en fait : « c’est un travail dont j’espère qu’il me plaira, s’il ne me plaît, je m’en vais ». Incroyable ! Le service de la République serait donc un « boulot » comme un autre, l’État un employeur comme un autre. La privatisation des fonctions publiques, la logique managériale – dans ce qu’elle a de plus sordide d’ailleurs – ont décidément, avec Nicolas Sarkozy, envahi tout le champ politique. Je dois devenir réac : ça me choque.
Mais cette nomination est surtout absurde sur le fond. Passe encore que Bernard Laporte n’ait pas connu les résultats escomptés et que la France ait fini la coupe du monde par un naufrage face à l’Argentine : cela peut arriver, et le « droit à l’erreur », jadis théorisé par Lionel Jospin, fait partie de la politique. Plus grave peut-être est sa responsabilité dans l’échec : le personnage, l’entraîneur sont controversés, jusque dans l’équipe de France. Sans être un spécialiste – bien qu’appartenant à cette belle nation française qui compte, comme chacun sait, 60 millions de sélectionneurs – je n’ai jamais été convaincu par le discours, le style, le type de jeu proposés par Laporte. Mais il aurait été, c’est vrai, un héros si l’équipe de France avait réédité contre les Anglais le hold-up réussi face à des All Blacks une fois de plus paralysés par la coupe du monde.
Non, ce qui est en cause, c’est le hiatus entre l’éthique de Bernard Laporte et celle d’un membre du gouvernement. Le secrétaire d’État est un homme d’affaire plus que d’État, et un vorace : restaurants festifs, casinos, publicités en tous genres qui en font un véritable homme-sandwich. Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il choisi une telle image pour le sport français ? À cause de footings communs, d’une énergie paroxystique partagée, d’une absence de formalisme voire de scrupule identique, d’un verbe haut et sans précautions ? Parce qu’on est « potes » ? Tout cela à la fois sans doute. Cela fait peut-être un copain, un meneur d’hommes, pas un ministre. Enfin, il y a la cerise sur le gâteau, le rapport de la Direction nationale des enquêtes fiscales (DNEF) révélé par l’« Équipe magazine », sur les sociétés de Bernard Laporte, à commencer par sa chaîne de restaurants « Olé Bodéga ». La lecture est édifiante : des associés qui « puisent à l’infini dans la caisse » (sic !), des doubles comptabilités, des abus de biens sociaux, d’éventuels avoirs à l’étranger… Ce n’est pas rien ! Peut-il simplement , dans ces conditions, prendre ses fonctions ? Bien sûr, il y a la présomption d’innocence : elle doit lui bénéficier, comme à tout citoyen – et l’on sait, heureusement, que certains hommes politiques injustement mis en cause ont été lavés de tout opprobre. Mais il y aussi, il y a surtout le doute, fort, puissant, qui devrait faire appliquer au nouveau ministre, s’il avait une conscience civique, et au Président de la République – qu’à vrai dire on sent embarrassé et nettement moins emballé par le « loser » suspect que par le héros potentiel – une forme de « principe de précaution » : cette nomination, contestable, qui a déjà beaucoup attendu, ne s’impose pas, le plus sage serait un délai, à tout le moins – jusqu’à ce que la situation soit éclaircie. Ce n’est pas ce qui est arrivé, bien sûr. Demain, M. Laporte sera, à l’Assemblée nationale, au banc du gouvernement, mercredi à son premier conseil des ministres. Je ne le connais pas, il n’est pas sans qualités, je lui souhaite la réussite. Mais je ne suis pas fier de cette péripétie.
Anecdote, me direz-vous ? Sans doute, mais pas seulement. Pour moi, c’est plutôt un symbole de ce qui ne va pas dans l’étrange République de M. Sarkozy, celle des people, de la confusion des pouvoirs, de la collusion entre les intérêts privés et publics, de la présidentialisation à outrance. Je ressens, face à cela, de la colère, une vague nausée, et de l’inquiétude. Croyez-moi : cela va mal finir.

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