CASSE-TÊTE

Dieu, que la question européenne est compliquée pour les socialistes : un vrai casse-tête ! À vous lire, je le comprends encore mieux. J’avoue chercher mon chemin et veux vous l’expliquer.
J’ai donné, dans « le Monde » mon opinion. Pour de nombreuses raisons, il me semble que les socialistes devraient, sans enthousiasme mais sans difficulté, ratifier le traité modificatif. Ce n’est pas un grand traité : pour ceux qui, comme moi, ont fait ardemment campagne pour le « oui » au TCE, ce texte est d’une faible ambition, il a perdu au passage la volonté constitutionnelle, la perspective englobante qui caractérisaient celui-ci. Il s’agit cette fois, vraiment, d’un « règlement intérieur » de l’Union à 27, des procédures de décision dont celle-ci a besoin, il est davantage un « Nice plus » qu’une « Constitution moins ». Rien – ou peu de chose – dans ce qu’il contient ne pose problème, rien – ou si peu – n’est de nature à entraîner. Alors le plus cohérent, le plus simple aussi, est de laisser passer ce texte, sans crier au génie, sans donner à Nicolas Sarkozy le satisfecit qu’il s’accorde comme à l’accoutumée : « nous l’avions rêvé, nous l’avons fait ». Ce texte n’est pas un rêve, mais il doit devenir une réalité. Sur cette base nous devrions, nous pourrions, nous concentrer sur l’essentiel : notre projet pour une Europe en panne.
Oui, tout devrait être simple, mais rien ne l’est. Car la politique et l’histoire sont là. L’histoire d’abord. Nous ne pouvons oublier – ce serait une faute – que les Français ont voté « non » le 29 mai 2005, que l’électorat socialiste, les couches populaires ont aussi rejeté le TCE en majorité. Je suis un démocrate, et non pas un de ces technos qui considèrent que, si le peuple prend des décisions qui lui déplaisent, il faut changer le peuple. Passer du « non » au « oui », sur un texte certes très différent, mais aussi, reconnaissons-le, reprenant de larges pans du précédent, n’est pas simple. Le risque d’incompréhension existe, l’amalgame comme d’habitude menace, ce dans une période préélectorale, avec l’approche des municipales, où la surenchère est toujours présente. C’est une difficulté qu’il ne faut pas ignorer. Il y a aussi la politique. Nicolas Sarkozy, comme certains de ses prédécesseurs, cherche à instrumentaliser l’Europe dans le débat politique interne. Il traverse, c’est clair, une période plus délicate : premiers doutes sur sa politique, grogne à l’UMP, mouvement social, soucis privés… Il est tenté – plus que tenté en fait – de redorer son blason par la glorification de son action européenne. Pour cela, il nous tend deux pièges. Le premier est celui de la division, dans lequel les socialistes sont toujours prêts à tomber à pieds joints. Ce scénario paraît hélas reparti. Certes le « non » a reculé, circonscrit à ce jour au seul Jean-Luc Mélenchon, mais les positions de ses anciens partisans fluctuent : demande de référendum, refus de vote ou abstention… Pendant de temps, les ex-partisans du « oui » reconduisent – c’est naturel – leur choix. Le débat est feutré, courtois, maîtrisé – il n’en est pas moins présent. L’autre piège est celui de l’inconsistance. Il s’agirait de montrer que le PS, se réfugiant par hypothèse dans une solution commode mais faible – l’abstention – serait incapable de prendre une position et de s’y tenir, ferait passer la tactique avant les convictions, bref, à mille lieues de se refonder, rechuterait en retrouvant le chemin des synthèses – très – molles. Pas évident…
Ces pièges existent, il ne faut pas le nier. Mais entre les deux inconvénients, il faut choisir le moindre. J’ai donné mon sentiment : je pense que le PS a tout à gagner à assumer ses convictions, à voter « oui » quand il pense « oui », à s’affirmer dans le débat public, j’ai la conviction que l’abstention, sur un texte médiocre mais qui permet de sortir l’Europe de l’ornière, nous coûterait plus que la ratification. J’ajoute que pour moi la demande d’un référendum – logique même si je ne la crois pas fondée – n’est pas de nature à  justifier un refus de vote. C’est mon sentiment, je l’ai donné, je m’y tiens, je le défendrai dans le débat du Parti socialiste. Et j’espère convaincre. Mais je demande à chacun – et je me mets dans le lot – de ne pas ouvrir de nouvelle guerre sur ce traité qui ne le mérite pas. Sur le TCE, parce que j’avais participé à son élaboration, parce qu’il était selon moi le socle de l’Europe politique à laquelle je crois, je n’éprouvais aucune gêne à assumer ce texte comme pleinement conforme à mes idées et à mes idéaux, à considérer qu’il était un progrès majeur pour l’Europe, à m’impliquer sans réserve. Sur le traité modificatif, mon souci est légèrement différent : que le PS ne fasse pas obstacle à sa ratification, mais aussi qu’il ne participe pas, aux côtés de Sarkozy, aux louanges du traité. C’est sur cette ligne de crête que je vais évoluer. Je tenterai, avec d’autres, d’emmener le parti socialiste, tout le parti socialiste, vers ce que j’ai appelé un « oui critique » – je persiste à penser, contrairement à ce qu’a dit François Rebsamen, que c’est la meilleure formule – je le ferai avec toute ma force de conviction. Mais ce n’est pas, je l’avoue, une question aussi vitale, aussi principielle qu’en 2005. C’est juste une affaire de raison : je souhaite qu’elle l’emporte, enfin, chez les socialistes.