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INSOLENCE

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/10/2007 à 17:56
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Invité d’« à vous de juger » hier soir sur France 2 chez Arlette Chabot, en face notamment de Fadela Amara et Laurent Wauquiez, membres du gouvernement de Nicolas Sarkozy. Je vous laisse juge, naturellement, de la qualité du débat, et bien sûr de ma propre prestation. Pour ma part, je crois avoir fait mon travail, celui d’un opposant qui, sans grossièreté aucune, ne concède rien. Mais c’est du thème de la discussion, du sarkozisme et du style de ses défenseurs, dont je veux vous parler.

Je n’ai rien contre Fadela Amara et Laurent Wauquiez, ils sont jeunes, ils sont de leur temps, ils ne sont pas antipathiques – plutôt même le contraire, hors antenne. Et pourtant, ils me paraissent illustratifs du climat de l’époque, de l’ambiance de la sarkozie. Je cherche le bon mot pour les caractériser : arrogance ? mépris ? En définitive, je parlerais d’insolence. Qu’ils sont heureux, ces jeunes gens, d’être dans le carrosse du pouvoir ! Ce n’est pas en soi anormal, je suis d’une certaine façon passé par là, ministre à 39 ans en 1997. Ce qui l’est, c’est cette jubilation superficielle, ce bonheur sans recul, comme si diriger la France – un devoir, un honneur – était un jeu. Il n’y a, dans leur attitude, aucun respect. De la fascination pour leur chef, du plaisir d’être à ses côtés, de la satisfaction d’appartenir à une « bande », oui, du respect, non. Pas de respect pour les idées et les principes : vieilleries que la République, la séparation de la vie privée et de la vie publique… Pas de respect pour le chef du gouvernement, oublié, négligé, comme si seul « Nicolas » comptait : il a fallu que je leur rappelle l’existence de François Fillon et qu’Alain Duhamel souligne son rôle pour qu’ils s’en souviennent. Pas de respect pour l’opposition – pauvre PS, caricaturé, vilipendé par une Fadela Amara si heureuse d’être là qu’elle en oublie la loi sur l’immigration, les tests ADN, les appels du pied à l’extrême droite, les crypto fachos qui rôdent autour du pouvoir et non autour de la rue de Solférino. Pas de respect pour l’UMP, vieux machin ringard, qui n’a rien compris, n’a qu’à suivre la voie ouverte par le leader suprême. Pas de respect, même, pour la fonction présidentielle, réduite par le parler pauvre du sur-surdiplômé Wauquiez – imitant involontairement le Laurent Fabius du début des années 80 – à une tête d’épingle – « un peu » d’égalité, « un peu » de modernité. Oui, insolence, absence de profondeur : il y avait là de quoi m’énerver, j’ai rongé mon frein et essayé de répliquer, conscient en même temps de la fantastique complaisance de l’époque envers cette politique toute en mouvement et sans principe directeur.

C’est ça, le sarkozisme : un blairisme appauvri. De l’action, de la « triangulation », de la communication, du « spining », mais sans la vision qui animait les créateurs du « New Labour », sans les valeurs qui habitaient Tony Blair. « What counts is what works », ce qui compte, c’est ce qui marche, le slogan est le même. Mais la personnalité et le charme du leader sont moins forts, mais les équipes sont plus faibles – David Martinon n’est pas Alastair Campbell, Henri Guaino n’est pas Peter Mandelson, Christine Lagarde n’est pas Gordon Brown – et tout cela n’a pas de vraie colonne vertébrale. Ce pouvoir pêche par insolence, il se complaît de sa force, il ne voit pas les nuages qui arrivent : la société qui se réveille, les déceptions qui naissent, le Parlement qui grogne, la lassitude qui gagne. Alors, il ne faut pas, pour la gauche, se décourager, mais travailler, travailler, travailler encore. Définir son opposition – ni complaisante, ni frontale, mais tranchante et juste. Repenser sa stratégie, son projet, son discours. Hier, je ne crois pas avoir fait de fautes, je ne sais pas si tous mes arguments étaient déjà audibles. Peut-être est-il encore un peu tôt. Mais cela ne me dérange pas, je continue. Comme Giscard dans les années 70, Sarkozy, pour reprendre la formule de Raymond Aron, « ne sait pas que l’histoire est tragique ». Stéphane Fuchs a eu raison de faire le parallèle avec les deux premières années de Bill Clinton, entre 1992 et 1994, confondant le pouvoir avec la suite de la campagne électorale. Nous y sommes, et cette séquence finira mal.Mais Sarkozy n’est pas Clinton, encore faudra-t-il, pour le défaire en 2012, que les socialistes ne se trouvent pas dans la situation de Bob Dole et des Républicains en 1996. Oui, il y a encore du boulot !

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