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Tapis Rouge

Catégorie : Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 30/10/2007 à 17:54
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Le colonel Kadhafi, chef de l’État libyen, sera donc reçu en visite officielle en France par Nicolas Sarkozy, en décembre, 34 ans après son dernier séjour dans notre pays… en 1973. Cette invitation est, à mon sens, tout à fait symptomatique.
Elle éclaire d’un jour différent la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Certes, je ne ferai pas au Président de la République le mauvais procès de penser que les préoccupations humanitaires étaient absentes de son engagement dans ce dossier, affirmé dès la campagne présidentielle. On ne dira jamais assez à quel point cette libération fut une bonne nouvelle, un heureux événement. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai tenu à ce que les premières auditions publiques de la Commission d’enquête, le 8 novembre, soient consacrées aux infirmières, qui viendront à Paris. Mais il est désormais évident que cette motivation louable n’était pas unique – et, je le crains, pas même prioritaire. On voit en effet à quel point la volonté de renouer avec le régime libyen, partenaire il est vrai stratégique en Méditerranée et en Afrique, pays pétrolier qui est demeuré riche malgré l’embargo et a retrouvé le chemin de l’expansion depuis la fin de celui-ci, a pesé dans l’attitude des autorités françaises. Il y a eu, on le sait, des accords de défense, des contrats militaires. Il y a eu, aussi, des promesses nucléaires. Il y a, on le sent, l’espoir de réussir avec la Libye ce qui a été raté avec le Maroc : la vente, enfin, du performant mais coûteux Rafale. Il y a, pour couronner le tout, une réconciliation politique complète, éclatante, avec le colonel Kadhafi, à qui la France de Nicolas Sarkozy déroule le tapis rouge. Cette consécration montre, à qui pouvait encore en douter, l’utilité, la nécessité même d’une Commission d’enquête, destinée à démêler, dans cette affaire, les aspects humanitaires, militaires, industriels et politico-diplomatiques.
Cette invitation montre aussi la nature de la politique étrangère française. La rupture était, dans ce domaine aussi, annoncée. L’avènement du sarkozisme devait  marquer l’ouverture d’une nouvelle ère, celle d’une diplomatie plus éthique, davantage soucieuse des principes démocratiques, attachée aux droits de l’homme, refusant  la compromission avec les régimes douteux, promouvant une nouvelle politique africaine. Cet épisode s’oppose terme à terme à cette ambition proclamée. Il est en effet révélateur d’une approche réaliste, hyper-réaliste, voire cynique des relations internationales. Certes, le colonel Kadhafi n’est plus le « guide » d’un « État voyou », mis au ban de la communauté internationale, objet d’un embargo depuis 1992, accusé de terrorisme pour la participation  probable des services libyens dans les attentats du boeing de la PanAm au dessus de Lockerbie en 1988 et du DC10 d’UTA au-dessus du Niger en 1989. Depuis 2003, la situation de la Libye s’est progressivement normalisée, sous l’impulsion des  Etats-Unis, l’Union européenne levant à son tour l’embargo en 2004. La France met aujourd’hui ses pas dans ceux des Américains. Peu importe que le colonel Kadhafi soit un dictateur. Peu importe que toute la lumière n’ait pas été faite sur les attentats terroristes qui lui sont imputés. Peu importe même qu’avant d’être libérés, les infirmières bulgares et le médecin palestinien aient été emprisonnés, torturés, condamnés à tort, maintenus dans les geôles pendant plus de 8 ans et demi. C’est l’intérêt économique et politique qui prédomine, c’est la stratégie qui compte, et la France s’apprête à rendre un  vibrant hommage de la vertu au vice. Après Omar Bongo, Nicolas Sarkozy s’est trouvé un nouvel ami en Afrique : le discours de Dakar n’étant décidément pas un  hasard.
Tout cela, je l’avoue, ne m’enthousiasme guère. Je ne suis pas un naïf : la diplomatie n’est pas, ne peut pas être totalement idéaliste, elle doit prendre en compte les intérêts du pays. Mais sauf à verser dans le cynisme le plus sordide, elle doit aussi s’ancrer sur des principes. Je n’ai jamais pensé que Nicolas Sarkozy était homme à s’arrêter durablement à de tels «détails». En revanche, je suis attristé de voir Bernard Kouchner, jadis si critique envers Kadhafi, cautionner cette démarche de son nom, de son prestige. Il reste décidément un chemin pour inventer une politique étrangère différente, plus démocratique, plus transparente, plus éthique sans être éthérée, celui qu’avec quelques amis j’avais esquissé dans un petit ouvrage paru en 2006 à la Fondation Jean-Jaurès «La France dans un monde dangereux». Je ne renonce pas à le tracer.

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