Dans les médias

SALAIRE

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 31/10/2007 à 17:52
Commentaires fermés

Ainsi, les crédits de l’Élysée vont, en 2008, être multipliés par 3, passant de 32,292 Millions d’euros à plus de 100 Millions d’euros. Le salaire du Président, quant à lui, va être augmenté de 140% : fixé jusqu’à présent à 101 500 euros annuels, il va être porté à 228 000 euros, soit 19 000 euros bruts mensuels. Est-ce une affaire ? À mon sens, oui et non à la fois.
Non, d’une certaine façon, car il y a là une opération transparence qui n’est pas en soi malvenue. Depuis des années, les socialistes, notamment par la voix du député René Dosière, réclament un vrai budget lisible, contrôlable, pour l’Élysée. L’augmentation de la dotation de la Présidence met fin à une hypocrisie, car elle fait la vérité sur ce budget, en y réintégrant plus de 50 millions d’euros de dépenses, surtout en personnel – on parle de 800 personnes – prises en charge jusqu’alors par divers ministères. Je trouve cela plutôt bénéfique. De même, il n’était pas sain que la rémunération du Président de la République soit si faible, inférieure à celle d’un ministre – environ 140 000 euros par an – et davantage encore à celle du Premier ministre – plus de 230 000 euros par an. Elle devient comparable à celle des autres chefs d’État – 342 500 euros pour le Président des États-Unis, 272 400 euros pour la chancelière allemande, 261 200 euros pour le Premier ministre britannique. Là encore, c’est la fin d’une hypocrisie, qui menait à une dérive. Car il n’est pas bon que le Président de la République soit payé comme un cadre supérieur, et surtout c’est une fiction : cette rémunération, dans ces conditions, n’est que l’« argent de poche », le Président vit en réalité « sur la bête », tous frais, de toute nature, y compris très privés, payés. Il fallait assainir cette situation.
Pour autant, je comprends le malaise que suscite cette annonce, pour trois raisons. Il y a d’abord, les inquiétudes des Français sur leur pouvoir d’achat. Beaucoup d’entre eux perçoivent, souvent avec raison, sa stagnation ou sa baisse, et en souffrent. Il est difficilement admissible, dans ces conditions, que le premier d’entre eux se fixe comme priorité la multiplication par plus de deux du sien. Il y a là, sans tomber dans la démagogie, un symbole qui choque, à juste titre. Je sais que Nicolas Sarkozy – il l’a montré dès son installation, par sa croisière à Malte sur le yacht de Bolloré, l’a confirmé à plusieurs reprises, notamment lors de ses vacances aux États-Unis, ne cesse en réalité de le montrer par la « pipolisation » de sa fonction – entretient ce qu’il est convenu d’appeler un « rapport décomplexé » avec l’argent. Il aurait toutefois du faire, en l’occurrence, preuve d’un peu de retenue. Il y a, en outre, une seconde provocation dans ce comportement : est-ce vraiment là la juste application du principe « travailler plus pour gagner plus », sans arrêt mis en avant depuis 2007 ? On sait que Nicolas Sarkozy est un homme actif, voire hyper-actif, que sa présidence marque un changement de rythme avec celle de son prédécesseur. Mais nous ne sommes tout de même pas passé du roi fainéant à superman ! Le « travailler plus », dès lors, est accessoire : ce qui compte, on le voit, c’est de gagner – beaucoup – plus. L’argument méritocratique en sort affaibli.
Ce qui me gêne le plus est, en réalité autre chose. Je crains, en réalité que la transparence soit bidon. D’un côté, il y a l’augmentation du salaire du Président : celle-ci est affichée, nette, tangible. Mais je ne crois pas qu’il y aura, de l’autre, les contreparties nécessaires. La logique voudrait qu’avec une rémunération désormais au niveau de celle de ses homologues, Nicolas Sarkozy prenne en charge ses dépenses privées – à commencer par les vacances : c’est ce que font, par exemple, les ministres, dont les salaires ont cru à cet effet en 2002, après la suppression des « fonds secrets » par le gouvernement de Lionel Jospin. Je suis convaincu qu’il n’en sera rien, que le contrôle parlementaire ne sera pas renforcé, qu’il s’agira là purement et simplement d’un accroissement de la « liste civile » du monarque républicain – de moins en moins républicain d’ailleurs – qu’est le Président français. L’opacité, la confusion des genres, la non-séparation entre la sphère publique et la sphère privée resteront, j’en suis sûr, la règle. Nicolas Sarkozy ne s’est d’ailleurs, avec la brutale franchise qui le caractérise, engagé à rien… Si les choses doivent se passer ainsi – ce qui me paraît pour le moins probable – alors cette augmentation serait tout simplement inadmissible. Le pire n’est pas sûr. Avec Sarkozy, il est hélas fréquent.

Be Sociable, Share!