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Articles de novembre 2007


LE CONGRÈS DU PS (2) : COMMENT RÉUSSIR ?

Catégorie : Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 28/11/2007 à 17:21
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Comment, dans l’état préoccupant du PS, devant l’ampleur des écueils qui nous entourent, réussir le Congrès de 2008 ? Comment Socialisme et démocratie peut-il y contribuer ? On m’objectera, à juste titre, que l’enjeu est encore lointain, que la situation est encore confuse, voire de manière plus rhétorique qu’il y a d’autres urgences. Je ne les néglige pas, je tente avec mes modestes moyens de participer à une opposition intelligente, de réfléchir sur la société, d’intervenir dans le débat public. Ce blog n’y suffisant pas – même s’il m’est utile, et s’il l’est je l’espère aussi pour vous – je prépare un petit ouvrage, tourné vers l’avenir, qui sera publié après les municipales. Mais ce Congrès doit être pensé bien en amont, il se noue déjà en partie, il ne faut pas prendre de retard. Alors, que faire ? pour moi, ce Congrès doit être à la fois un Congrès de clarification et un Congrès de reconstruction, que Socialisme et démocratie doit aborder avec des idées simples.
Je souhaite un Congrès de clarification. Il ne sera pas encore temps, en 2008, de présenter notre projet pour 2012. Ce serait trop tôt, cela demandera beaucoup de travail. En revanche, il nous faut, dès 2008, être clair sur nos orientations, affirmer enfin – je l’ai dit hier – ce que signifie un réformisme de gauche conséquent. Avec DSK, avec beaucoup d’autres, je défends dans le PS, depuis des années, une attitude que nous avons qualifiée de social-démocrate – même si nous n’ignorons pas que la social-démocratie traditionnelle est en crise, qu’elle doit être dépassée, voire réinventée. Il s’agit, en clair, de nous libérer du surmoi gauchiste qui paralyse la gauche française, du splendide isolement qui caractérise trop souvent le socialisme français, de faire vivre un socialisme du réel, intégré dans la famille européenne. Pour cela, nous devons affirmer de nouvelles conciliations – entre l’individuel et le collectif, entre l’État et le marché, entre la Nation et l’internationalisme, entre la sécurité et la liberté, le tout en poursuivant nos idéaux de justice et de réduction des inégalités. Cette nouvelle social-démocratie ne doit pas être abstraite, elle doit permettre d’affronter les problèmes d’aujourd’hui : la compétitivité dans la mondialisation, la préparation de l’avenir à travers la connaissance, le futur de l’État providence – ce que Jean-Marie Le Guen appelle le passage à une société de prévoyance – et de l’État régalien, la redistribution des richesses, l’immigration, la construction de l’Europe, la régulation monétaire et financière internationale, l’instauration d’un nouveau multilatéralisme… Sur tous ces sujets, je crois les esprits socialistes mûrs pour des choix cohérents : chacun en effet a compris que les explications commodes de nos défaites lors des dernières élections présidentielles – en 2002 nous aurions perdu pour n’avoir pas été assez à gauche, en 2007 parce que nous n’aurions pas choisi la bonne candidate – étaient pour le moins courtes. En vérité, nous ne l’avons pas emporté faute d’avoir embrassé la réalité d’aujourd’hui avec nos valeurs. N’en restons pas aux synthèses inconsistantes, avançons, proposons, bâtissons une plateforme de travail ambitieuse, sortons de l’ambiguïté. Bref que ce Congrès, comme le dit Alain Bergounioux, lance enfin la vraie rénovation, pas le « renouveau Canada Dry » qu’on nous sert depuis longtemps déjà.
J’espère aussi, en 2008, un Congrès de reconstruction. La refondation ne peut être l’œuvre d’un seul Congrès, la tâche est beaucoup trop vaste, elle exige un travail en profondeur et dans la durée. Ce que je préconise, c’est donc la mise en place, en 2008, d’une direction nouvelle, resserrée, animée d’un esprit collectif, dirigée par un bon capitaine, dont la mission serait de conduire un vrai programme de reconstruction pour un Parti socialiste nouveau. Nous en connaissons le cahier des charges, qui pour moi doit comprendre cinq chapitres :
• une pensée socialiste revisitée, capable de sous-tendre un projet ambitieux et réaliste.
• une nouvelle stratégie d’alliances, susceptible de permettre un rassemblement de toute la gauche et, au-delà, des progressistes.
• un engagement européen enfin commun, concret, résolu
• un discours, une rhétorique pouvant entraîner, compréhensible et comprise
• une organisation modernisée, dans toutes ses dimensions : militantisme, rapports avec la « société civile » et les intellectuels, maîtrise des nouveaux outils de communication, désignation du candidat à la présidentielle par des primaires ouvertes.
Ce parti rénové devra conserver ce qui fait sa spécificité – l’expression et la représentation des idées à la proportionnelle – et retrouver les moyens d’une autorité – évidemment juste ! – qui s’est un peu perdue. Pourquoi, sur cette base, ne pas conclure un vrai contrat de reconstruction, dont la mise en œuvre, sur trois ans, permettrait ensuite la désignation de notre candidat dans les meilleures conditions ?
Que doit faire Socialisme et démocratie dans ce Congrès ? Allons vers ce rendez-vous compliqué avec des idées simples ! Plusieurs d’entre vous – et je sais que cette interrogation va bien au-delà des lecteurs de ce blog – se sont émus de contacts pris ici et là, préludes supposés d’alliances internes perçues par certains comme contre-nature. Je veux, là-dessus, être clair. Tout le parti, toutes ses familles, sont en mouvement. Toutes veulent se décloisonner, se parler. Alors ne boudons aucun contact, menons-les au contraire sans tabous, sans préjugés. Pour ma part, je rencontre volontiers aussi bien Ségolène Royal que Bertrand Delanoë, Arnaud Montebourg que Manuel Valls, François Rebsamen que Vincent Peillon, Martine Aubry que Benoît Hamon – peu d’amis de Laurent Fabius, je l’avoue. Mais, pour aller plus loin que l’échange platonique et amical – progrès, déjà, par rapport à une période antérieure cloisonnée par les hostilités réciproques – je mets et mettrai toujours en avant deux critères liés à ma conception de ce Congrès, c’est-à-dire de l’avenir du PS : pouvons-nous partager des idées pour la vraie rénovation, avons-nous la même conception de la reconstruction du parti ? Pour être crédible, efficace et plus que cela, moteur, Socialisme et démocratie ne doit pas craindre de s’affirmer. Depuis La Rochelle, je ne cesse de le dire, je le redis ici à nouveau : nous devons nous mettre en situation – contrairement à ce que nous n’avons pas osé, à tort, faire à Dijon et au Mans – de déposer, en vue du Congrès de 2008, une contribution générale rassemblant nos idées, allant au-delà des analyses – justes – du « Manifeste » pour formuler des solutions, de soumettre une motion, seuls ou avec d’autres, au vote des militants, de présenter le cas échéant un candidat au poste de Premier secrétaire. Cela suppose avant tout de travailler, beaucoup, notamment à travers une fondation dont je poursuis le projet. Ne tournons pas autour du pot, soyons ouverts sans être ambigus, soyons au travail et déterminés. Moi, en tout cas, je le suis. Complètement.
PS : Un mot court sur le drame de Villiers-le-Bel et la situation des banlieues. Tant de choses ont été dites. Ce qui me frappe, c’est la stagnation, entre 2005 et 2007, de ce problème majeur, c’est l’inertie du pouvoir sarkoziste – déjà là, sur ce terrain, depuis plus de cinq ans – victime de ses provocations. Je veux ici dire, à mon tour, ma solidarité aussi bien avec les familles des jeunes tués – quelles qu’aient été les circonstances de leur mort, elle est insupportable, bête et tragique à la fois – qu’avec les policiers, les pompiers, touchés par d’inadmissibles procédés de guérillas urbaines, avec les élus, les populations enfin. Il y a plus que jamais urgence.


LE CONGRÈS DU PS (1) : CE QU’IL NE FAUT PAS FAIRE

Catégorie : Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 27/11/2007 à 17:26
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Le prochain Congrès du PS, en juin ou plus probablement en novembre 2008, sera décisif. Il est sans doute vain, jusque-là, d’attendre une amélioration majeure de notre situation. Nous pouvons être plus efficaces, plus percutants, plus soudés – que dis-je, nous le devons ! – mais nous ne pouvons pas, d’ici là, trancher les questions majeures qui nous taraudent, effectuer les clarifications nécessaires. C’est pourquoi ce Congrès sera sans doute un des plus importants de notre histoire, car il devra clore proprement un cycle de leadership – les dix années de François Hollande à la tête du PS – un cycle stratégique – celui du parti d’Épinay – et ouvrir une nouvelle époque. Sa réussite est donc essentielle, et ses conditions sont exigeantes. Avant d’en parler, je veux évoquer ce qu’il ne faut pas faire, selon moi : un congrès de désignation, un congrès de confusion, un congrès de stagnation et d’attente.
La tentation d’un Congrès de désignation de notre candidat à l’élection présidentielle, dès 2008, est forte, et je le comprends. Le raisonnement est limpide. Le PS sort d’une longue période d’incertitude dans son leadership. Depuis le retrait de Lionel Jospin, le soir du funeste 21 avril 2002, il est traversé par un long combat irrésolu pour sa direction. François Hollande est un homme de talent, un analyste brillant, un orateur séduisant, il n’a pas su, pas pu ou même peut-être pas voulu s’imposer comme le chef incontesté des socialistes. Alors qu’en toute logique sa fonction aurait dû faire de lui notre candidat à l’élection présidentielle, il n’est pas parvenu à en réunir tous les attributs. Il a neutralisé les « présidentiables » – Laurent Fabius, qu’il a ringardisé, DSK, qu’il a caractérisé dans un positionnement social-libéral, Lionel Jospin, qui n’a pu revenir – mais a finalement été doublé sur le fil par la figure étrangement charismatique, mais pour le moins imprévue et parfois imprévisible, de Ségolène Royal. La défaite de celle-ci à la présidentielle, avec un score honorable, n’a pas suffi à rassembler le parti autour d’elle. D’autres postulants, comme Bertrand Delanoë, apparaissent sans encore clairement se distinguer. Et une nouvelle génération, elle aussi talentueuse mais incertaine, affirme ses ambitions dans un relatif désordre. Ce paysage a pour les militants socialistes, pour nos électeurs, quelque chose de désespérant, il nourrit l’image d’un parti divisé et flottant, il suscite l’envie d’en finir, avec une idée faussement évidente à la clé : que le PS trouve, enfin, un chef !
Ce n’est en réalité pas si simple, pour deux raisons liées. D’abord, parce qu’il n’y a pas, aujourd’hui, une personnalité socialiste qui s’impose incontestablement, sinon naturellement. Si cela était le cas, elle serait déjà à la tête du parti, François Hollande lui aurait laissé les rênes au lendemain des législatives de juin, comme Henri Emmanuelli l’avait fait avec élégance, mais aussi avec réalisme, pour Lionel Jospin en 1995. Les présidentiables les plus courus désormais, Bertrand Delanoë et Ségolène Royal, ont tous deux des atouts et des handicaps, aucun ne s’est encore imposé, d’autres – je pense évidemment à DSK, qui depuis Washington n’oublie pas la France – restent en lice. Ensuite parce que, de ce fait même, une confrontation prématurée pour la présidentielle produirait plus d’ambiguïté que de clarté. Qui, en effet, l’emporterait ? Je n’en sais rien, le vote militant serait sans doute très partagé. Mais ce que je sais, c’est que celui qui aurait apparemment gagné aurait eu une victoire à la Pyrrhus. Ce ne serait pas la fin, mais l’ouverture du match, un match en plusieurs rounds, le premier ouvrant immédiatement un processus de revanche, cette bataille permanente risquant fort d’impuissanter le candidat du PS en 2012 et de faire le jeu de Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas raisonnable, cela ne me paraît être de l’intérêt d’aucun des protagonistes. Je crois, sincèrement, hautement préférable de l’éviter.
Autre écueil à éviter : un congrès de confusion – je dirais même, un congrès de confusion de plus. Les deux congrès de la précédente mandature ont été, dans des styles bien différents, tous deux ratés, ou plutôt tous deux insuffisants. Le Congrès de Dijon avait sa part de nécessité : il fallait garantir la pérennité et la crédibilité du PS. Mais il a aussi eu sa part d’artifice : face à des « rénovateurs » qui avaient étrangement – et un peu contre leur nature – brandi un étendard vaguement gauchiste et néo-protectionniste, s’est affirmé une majorité « réformiste »… qui n’a pas défini le sens de ce mot, ne lui a pas donné de contenu. L’ovation faite à un Bernard Thibaut stupéfait résumait à elle seule cette ambiguïté. Le Congrès du Mans fut celui d’une fausse synthèse, d’une réconciliation feinte entre les partisans du « oui » et du « non » au TCE, autour d’un Premier secrétaire qui sentait déjà que l’heure de sa candidature présidentielle, cherchée à travers un référendum interne hasardeux, était passée, mais refusait encore de l’avouer et de se l’avouer. Là encore, il y avait une logique – afficher l’unité du parti un an avant l’élection suprême – et beaucoup d’hypocrisie – cette synthèse était à l’évidence factice, elle a éclaté lors du récent vote du bureau national sur le traité modificatif. Nous ne devons, en 2008, reproduire aucun de ces exercices. Il faudra, au contraire, donner enfin du contenu, du sens au « réformisme de gauche » et ne pas craindre de faire apparaître des clivages. Sinon, nous achèverions de nous décrédibiliser.
Enfin, refusons un Congrès de stagnation et d’attente. A défaut d’une désignation, souhaité par d’aucuns, ou d’une clarification, refusée par beaucoup, pourrait apparaître la tentation d’un nouveau Congrès vide, préservant tous les possibles sans trancher quoi que ce soit. En sortirait une majorité aussi vaste que vague, une direction aussi composite qu’impuissante, un Premier secrétaire convenant à tous et à tout, ne gênant personne – ni à gauche, ni à droite d’ailleurs – le tout pour repousser à plus tard les choix, pour laisser sa chance à chacun. Cette formule a peut-être ses mérites – elle laisse tout ouvert – mais elle a un inconvénient majeur : elle impose au PS deux ans de surplace supplémentaires, deux années perdues de plus, elle nous ferait prendre un retard considérable, probablement définitif. Ne faisons pas de hollandisme sans Hollande : ce serait la même chose en pire. Alors, que faire ? J’en parlerai demain.


Précision sur le régime de retraite des députés

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 27/11/2007 à 17:22
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Un certain nombre d’entre vous sur ce blog ont souhaité connaître le régime de retraite des députés. Dans un souci de transparence, je vous en indique les principales composantes:
• Ce régime est alimenté par deux sources de financement: un prélèvement sur l’indemnité parlementaire, et une subvention inscrite au budget de l’Assemblée nationale.
• Le prélèvement sur l’indemnité parlementaire du député est obligatoire. Il s’élève à 15,8% pour les trois premiers mandats, c’est-à-dire les quinze premières années où le député siège.
• Le droit de pension est ouvert à tout député âgé de 60 ans ne détenant aucun mandat dans une autre assemblée du parlement.
• Sous certaines conditions – relatives au nombre d’enfants – le député peut voir sa pension majorée (majoration plafonnée).
• La pension est réversible au conjoint survivant et aux orphelins ou enfants à charge, sous certaines conditions.
• Le montant versé à partir de 60 ans, à un député ayant siégé 5 ans, est de 1570 euros bruts par mois.
Pour être plus complet, on peut indiquer:
• Que ce régime présente des particularités par rapport aux autres régimes de retraite. Obligatoirement affiliés au fonds de Sécurité sociale de l’Assemblée, les élus ne sont, par exemple, pas contraints à une durée minimale de cotisation pour avoir droit à leur retraite (durée fixée à quinze ans dans la fonction publique). S’ils doivent, depuis 2003, justifier de 40 annuités pour toucher, dès 60 ans, une retraite à taux plein, certaines années donnent lieu à des majorations de cotisations (cotisation double pendant quinze ans, puis 1,5 fois pendant cinq ans, acquittement d’une cotisation simple les 2,5 années suivantes, ce qui représente en réalité 22,5 annuités). De nombreux élus justifient ce régime par la précarité du siège (la durée moyenne d ‘exercice d’un député et de sept ans et demi).
• Qu’une réforme partielle du régime a eu lieu début novembre: le bureau de l’Assemblée a mis fin cet automne aux cotisations parallèles pour les députés issus du privé qui ont cessé leur activité professionnelle. Il a aussi décidé de supprimer la faculté qu’ils ont de faire liquider leur retraite à partir de 55 ans avec une décote.


« LE PS EST-IL MORT » ?

Catégorie : Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/11/2007 à 17:29
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Les médias ont une rafraîchissante habitude, ils écrivent tous le même papier, font tous le même reportage au même moment. Cela s’appelle un « marronnier ». Celui de cette semaine concerne le PS, pour eux au mieux « inaudible », au pire « mort ». Cela me donne l’occasion de tenir ma promesse, parler en détail de mon parti et de la sensibilité social-démocrate que j’y défends. Je vais même y consacrer la semaine.
Alors, le PS est-il mort, comme le titrait hier le « Parisien » à la une ? Je serais malhonnête de prétendre qu’il est en pleine forme – on ne me croirait d’ailleurs pas. Les signes de son malaise se multiplient en effet. Parmi les plus récentes, je citerai notre discrétion pendant les grèves ou le demi-succès du forum d’Avignon sur le socialisme et la Nation. Je nuancerai, pour ma part, le pronostic, car ces deux événements ont leur explication. Le PS, en effet, n’était pas un acteur direct du conflit sur les retraites, qui contournait le Parlement, et opposait frontalement le pouvoir aux syndicats, eux-mêmes depuis plus d’un siècle totalement indépendants – du moins en théorie, la CGT ne l’a pas toujours été du PC, la CFDT a été brièvement liée au PS – des partis politiques. Et la part belle a été faite dans les médias à l’extrême gauche et à la nouvelle coqueluche, Olivier Besancenot. Quant au forum d’Avignon, je ne crois pas qu’il faille grossir le procès fait aux « ténors » de n’y avoir pas assisté. Je ne sais pas si je suis une de ces tessitures, mais je n’y ai pas été, et n’en éprouve aucune culpabilité. François Hollande avait souhaité, à juste titre, confier la maîtrise de ces forums à de nouveaux visages – le choix de Jean-Jacques Urvoas sur le premier était d’ailleurs tout à fait heureux, il est concret et brillant – et n’a confié aucune responsabilité à ceux qui, d’ordinaire, en exercent dans ces circonstances. Aurait-il fallu, dans ces conditions, faire de la figuration, même intelligente ? Pour ma part, j’ai estimé que non, et ce n’est pas pour désavouer une direction à laquelle j’appartiens et dont je suis solidaire. Mais le résultat est là, qui souligne à la fois le mérite et les limites de la démarche : cette rénovation-là est utile, elle ne peut être fondamentale, elle n’a d’ailleurs pas mobilisé le PS dans ses profondeurs, elle s’apparente plus à un placebo qu’à une thérapie de choc. Par-delà ces épiphénomènes, certes fâcheux, il faut donc creuser plus avant pour faire un juste diagnostic de la situation du parti.
Pour moi, l’état du PS est grave, mais pas fatal, à côté de certaines faiblesses logiques apparaissent des pathologies plus fondamentales. J’insisterai d’abord sur les difficultés logiques du PS. Car en réalité, ce qui serait anormal c’est qu’il soit aujourd’hui en pleine forme, alors qu’il vient de subir sa troisième défaite consécutive à l’élection présidentielle, que la droite a aussi emporté les élections législatives – notre sursaut du deuxième tour ne doit pas le faire oublier. Il y a, en politique, des facteurs cycliques : les premiers mois, parfois même les premières années, qui suivent une défaite, sont cruels pour le camp battu. La droite n’était pas flambante six mois après 1981, le PS ne brillait guère en 1986, Chirac était déprimé en 1988, la gauche était au fond du trou en 1993 – et pourtant tous ont emporté les élections suivantes. Je me souviens notamment de 1995, après la « défaite d’avenir » de Lionel Jospin, de ce que l’on disait du PS pendant la grande grève contre le plan Juppé : il était déjà inaudible, voire défunt… et nous avons, contre toute attente, quatre ans après notre pire débâcle historique, gagné en 1997. Faut-il pour autant, comme le disait François Hollande dans l’« Est Républicain » de vendredi, « attendre la prochaine », en l’occurrence compter sur le succès, que j’espère et attends, de la gauche aux municipales – ou plutôt la sanction logique des promesses non tenues de Sarkozy sur le pouvoir d’achat ? Je ne le crois pas, l’attentisme nous a permis de gagner les régionales et les européennes de 2004, il n’a pas suffi à nous faire conquérir la Présidence de la République en 2007. Mais cet élément de relativisme ne doit pas pour autant être oublié.
J’en vois aussi un autre : le PS est aujourd’hui, forcément, au milieu du gué. Au lendemain de la défaite de 2007, nous étions confrontés à un choix entre deux solutions imparfaites : changer de direction, alors qu’aucun leadership ne s’imposait incontestablement, au risque de laisser s’installer un désordre, ou maintenir François Hollande à la tête du parti, en ouvrant un processus de travail, sans ignorer que celui-ci ne pouvait être parfaitement satisfaisant. La direction actuelle, nécessairement, est perçue comme intérimaire, expédiant les affaires courantes, et François Hollande, malgré tout son talent, est atteint du « syndrome du canard boiteux » décrit par les politologues américains, qui touche tous les sortants qui ne se représentent pas. Il est toujours là, actif, présent, mais en même temps il n’est déjà plus là, la course à la succession est ouverte, son autorité est nécessairement affaiblie. Entre deux inconvénients, nous avons sans doute choisi le moindre. Mais il n’est pas possible dans ces conditions de parler d’une voix forte. Seul le prochain Congrès du PS nous donnera – s’il est réussi – un nouvel élan.
Je suis bien sûr davantage préoccupé de nos pathologies fondamentales. J’en ai déjà parlé ici. Le PS paie sa paresse idéologique et son classicisme organisationnel. Là où Sarkozy a méthodiquement bâti une machine de guerre, nous n’avons pas su construire une pensée cohérente, un discours convaincant, mettre en place les outils modernes de la conquête du pouvoir national au XXIe siècle. Nous n’avons pas tranché nos ambiguïtés, explicité notre vision du monde et de l’Europe, approfondi notre projet pour la France, redéfini et rajeuni le militantisme socialiste. Ces lacunes sont anciennes : elles remontent, pour moi, à la fin du gouvernement Jospin, qui n’a jamais ouvert la « nouvelle étape », annoncée, de son action, mais a terminé dans la gestion, elles se sont aggravées entre 2002 et 2007, années pendant lesquelles nous avons vogué de congrès tactiques en synthèses molles, sans oublier les divisions inutiles sur l’Europe.
Là réside le danger vital. Sommes nous une autre SFIO, finissant dans une interminable agonie – les grandes formations politiques disparaissent aussi – ou saurons-nous nous refonder à nouveau ? Le creux de la vague passera, le leadership changera en son temps, mais cela sera de peu d’effet si nous ne savons pas nous remettre au travail, collectivement, sur l’essentiel. Ce n’est pas acquis. Demain, je reviendrai sur le Congrès de 2008 – ce qu’il ne doit pas être – puis mercredi ou jeudi sur ce qu’il doit être. Pour aujourd’hui, je conclurai sur l’état du PS en paraphrasant Mark Twain : ça ne va pas fort, mais l’annonce de sa mort est très prématurée.


VERS LA SORTIE

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 22/11/2007 à 17:37
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Après neuf jours de grève, la sortie du conflit se profile enfin. Les négociations ont commencé à la SNCF et à la RATP, les syndicats y trouvent des points de satisfaction – curieusement deux « préalables » à des discussions, les 40 annuités et la décote, n’en sont plus – à l’exception de Sud Rail, enfermé dans une surenchère gauchiste. La reprise du travail n’est pas encore d’actualité, elle prendra même du temps, de lamentables sabotages abîment l’image du mouvement, mais la fin de celui-ci approche. Il est temps d’en tirer les premières leçons. J’en vois trois.
1) Cette grève était évitable. Son issue aurait en effet pu, et du, être un point de départ. De quoi s’agit-il, en effet ? La réforme s’imposera : l’harmonisation de la durée de cotisation à 40 ans sera la règle, les difficultés financières et le souci de l’équité le justifient. Mais des aménagements seront heureusement trouvés dans le cadre des entreprises – avantages salariaux, prise en compte de la pénibilité de certains métiers, différences d’espérance de vie… Il n’est pas dit, au demeurant, que dans ces conditions la réforme ne soit pas coûteuse pour les finances publiques. Il n’y aura donc ni vainqueurs, ni vaincus, même s’il y a de l’amertume partout, à commencer chez les usagers. Tout ça pour ça… : je crois vraiment qu’il eût mieux valu, enfin, accepter une vraie négociation en amont, un « Grenelle économique et social » plutôt que de laisser se dérouler ce bras de fer aux résultats attendus.
2) C’est pourquoi je crois la responsabilité de Nicolas Sarkozy et du gouvernement engagée. Il y a eu, au sein du pouvoir, diverses lignes et diverses phases. À la tentation initiale d’une confrontation sociale victorieuse a succédé l’espoir vain de l’escamotage du conflit. Pendant celui-ci, les pouvoirs publics ont laissés souffler le chaud et le froid : timides aventures, affirmation de « préalables », appel à une dynamique de « reprise », promesse du Président de « tenir » devant les maires de France, ouverture finale de discussions sans tabou. Tout cela n’est pas très lisible, pas très rationnel, donc pas très intelligent. Ce conflit, qu’il a au départ voulu, a embarrassé Sarkozy- preuve en est qu’il s’est prudemment caché pendant l’essentiel de son déroulement. Il illustre une des faiblesses de ce Président : il ne sait jamais s’il doit être un « dur » ou un rassembleur, s’il parle à tous les Français ou à sa base de droite. C’est la raison pour laquelle son socle de confiance se réduit, doucement mais sûrement. L’état de grâce touche à sa fin, l’ouverture a fait long feu, le soutien de Sarkozy rejoint celui de l’élection présidentielle – l’UMP et au-delà la droite. Je crois aussi que le doute s’installe petit à petit sur les qualités réelles du Chef de l’État : son dynamisme est incontestable, son énergie ne faiblit pas, mais sa vision n’apparaît pas, sa constance est faible, le chemin qu’il veut pour la France manque de rectitude. Cela illustre ma thèse : les Français ont élu, en 2007, un homme politique conservateur, doué incontestablement… mais pas forcément un homme d’État. On dit beaucoup que Sarkozy change la fonction présidentielle : sans doute, en partie, mais il me semble surtout qu’il la façonne, provisoirement, à sa mesure, et ne suis pas sûr qu’il la grandisse.
3) En effet, ce qui me frappe six mois après l’élection, c’est le désordre semé par le sarkozisme. Désordre dans les comptes publics, plombés par le paquet fiscal. Désordre dans la rue, avec la multiplication des mouvements sociaux – cheminots, étudiants, fonctionnaires, professions de justice. Désordre dans les esprits, troublés par l’activisme désordonné du pouvoir. Les Français ont vu, dans la campagne de 2007, une opportunité, celle d’un changement d’époque, de génération aussi. Ils se sont passionnés pour cette confrontation, ont cru dans le Président élu. Je sens revenir aujourd’hui la morosité, l’inquiétude devant l’avenir, la révolte sociale de beaucoup des Français, leur déception face aux promesses non tenues, à commencer par celle du pouvoir d’achat. Ces signaux d’échec, qui révèlent aussi la crise psychologique et morale du pays, je l’avoue, m’inquiètent.
PS : 3 bricoles, 1 réflexion.
1) Je lis bien tous vos commentaires, mais préfère consacrer le temps – non négligeable – que me prend ce blog à l’écriture de post plutôt qu’à des réponses à des questions précises – que d’ailleurs vous échangez avec talent.
2) Le débat sur les photos me passionne et me fait rire : il sera vite tranché.
3) La polémique sur facebook me fascine : j’y suis, j’y reste… pour le moment.
4) Je comprends les interrogations sur la stratégie de SD. J’y reviendrai plus en détail prochainement. Disons, pour résumer mon point de vue, que si je comprends, dans un parti en crise, où chacun cherche sa voie, revisite ses fondamentaux, toutes les recherches de convergence, je reste attaché à l’identité de SD, et à une vraie rénovation du PS, sans excès de tactique. Nous avons vocation, je l’ai dit dès La Rochelle, à déposer une contribution générale au Congrès – nous n’avions pas osé le faire à Dijon ou au Mans – à présenter – avec d’autres ou seuls, c’est selon – une motion, à proposer un candidat au poste de Premier secrétaire. Pour réussir le plus compliqué, faisons simple, c’est plus clair.


LE SIXIEME JOUR

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/11/2007 à 17:38
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Xavier Bertrand, le machiniste social du gouvernement, François Fillon, droit dans ses bottes, et Nicolas Sarkozy, génial inventeur du conflit sur les régimes spéciaux – joliment appelés par « Libération », « le bon, la brute et le patron » – avaient fait un rêve : la grève devait s’arrêter presque avant d’avoir commencé, l’ouverture de Bernard Thibaut, favorable à des négociations tripartites dans les entreprises, devait débloquer la situation. Patatras ! La grève entame son 6e jour, et même si la sortie de crise semble se profiler doucement à partir de mercredi, ce conflit long, dur, marquera le début du quinquennat. Je n’ai pas voulu en faire une analyse distanciée, mais suis resté prudent, tant la situation a été et reste mouvante, tant l’alchimie sociale est complexe. Mon approche, toutefois, et même mon pressentiment, ne sont pas démentis : cette grève, évitable, aura été coûteuse pour tous les acteurs du jeu économique et social français.
Chacun, en effet, souffre. C’est d’abord, bien sûr, le cas des usagers, qui supportent avec stoïcisme, courage et plutôt bonhomie, une situation pénible : les grèves des transports font mal, d’autant plus qu’il n’y a pas cette fois d’adhésion, en quelque sorte « par procuration », de la population. Les syndicats ne sortent pas non plus gagnants de la confrontation, même si celle-ci pourrait, sur le long terme, marquer un tournant. La CFDT – il est vrai peu influente depuis 1995 à la SNCF – s’est retirée du conflit rapidement, et l’attention s’est concentrée sur la CGT. Comme en 1995 encore, mais il était alors le leader des cheminots, Bernard Thibaut aura été l’homme clé. Il a mis en œuvre la stratégie réformiste – qui ne va toutefois pas jusqu’à la signature d’accords – de sa confédération, ouvert un espace pour la négociation, mais il s’est heurté à la radicalité de la base, incarnée par Didier Le Reste, lui-même confronté à la surenchère impitoyable de Sud. Cette opposition aura-t-elle fragilisé ou renforcé le secrétaire général de la CGT ? Il est trop tôt pour le dire, mais la lisibilité du paysage syndical n’est pas d’emblée améliorée.
Et Sarkozy, et le gouvernement ? Ils paient, eux aussi, les pots cassés d’une stratégie incertaine. Le pouvoir, en effet, a semblé flotter. Il attendait le conflit, il l’a même provoqué, convaincu qu’il était du soutien à sa réforme, tablant sur la révolte des usagers. À l’approche de la grève, il a fait machine arrière, conscient qu’il était que celle-ci allait intervenir dans un contexte économique et politique plus compliqué pour lui qu’il ne l’escomptait. Depuis six jours, il n’a cessé de donner des signaux contradictoires, refusant la négociation en exigeant le « préalable » de la reprise du travail, puis lui ouvrant la porte en se contentant d’évoquer une « dynamique ». En réalité, il est à la peine, un indice le prouve à l’évidence : Sarkozy, l’omniprésent, se cache comme un vulgaire Chirac, craignant sans doute de payer le prix d’une expression délicate, soit trop provocante, soit inutile. Le Président espérait sans doute un fort soutien populaire, il recule au contraire dans les sondages, pour avoir négligé une donnée : la lucidité des Français, qui ont sanctionné son incapacité à trouver une issue à la grève, et lui imputent justement une forte responsabilité dans son déclenchement. Les yeux s’ouvrent, petit à petit : Sarkozy est un homme de droite, pas un rassembleur, il n’est pas un magicien, il n’est pas forcément un poids lourd, il est plus un apprenti-sorcier qu’un homme d’État. La maigre manifestation de la droite anti-gréviste ne l’aura pas rassuré, la fermeté des étudiants et l’entrée en jeu des fonctionnaires l’inquiètent sans doute.
Ce conflit, enfin, est coûteux pour l’économie et pour le dialogue social. Il commence, par sa durée, à perturber la machine économique, et pas seulement les entreprises concernées, qui mettront de toute façon un certain temps à repartir. Il montre surtout l’incapacité à faire fonctionner, en France, une démocratie sociale efficace. Car, enfin, la situation aurait pu être toute autre, les paramètres d’une solution étaient connus. Il y avait, d’abord, le principe d’une réforme, que le PS ne conteste pas : le passage à 40 annuités pour tous. Il y avait ensuite, les marges de manœuvre pour une négociation : la pénibilité, la spécificité des tâches, les inégalités d’espérance de vie, l’ampleur de la décote… Il y avait, enfin, la méthode : la discussion, sincère, ouverte, si possible en amont. La proposition d’un « Grenelle économique et social », dans ce contexte, n’eût pas été un gadget, mais la prise en compte, nécessaire, de la nécessité d’une culture de la négociation en France. À la fin du conflit, nous aurons sans doute la réforme. Beaucoup des justes revendications des salariés auront été satisfaites. Mais la grève aura été le prix à payer pour le refus de négociation de Sarkozy, pour son approche bravache et approximative du tissu social. Dès son discours sur le modèle social, j’avais prédit cette confrontation stérile, et plaidé, en lieu et place de ce thatchérisme mou, pour un nouveau compromis social français. Faut-il, comme le disait jadis Maurice Thorez, comme l’a affirmé hier Manuel Valls, « savoir terminer une grève » ? Bien sûr, mais le tout est de savoir quand ! Au point où nous en sommes, il faut prendre le temps nécessaire pour consolider les avancées conquises. Mais ce conflit montre, à nouveau, la nocivité de l’aventure sarkozienne.


SARKOZY : QUEL EUROPÉEN ?

Catégorie : Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 16/11/2007 à 17:39
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Difficile de commenter à chaud le conflit qui se déroule et se poursuit. Ses différentes phases montrent, en effet, des contradictions que j’avais pressenties. Le pouvoir sarkoziste, d’abord, n’est pas aussi assuré de lui-même qu’il avait affirmé l’être. Après avoir recherché la confrontation, tenté le passage en force, il a craint la jonction des mouvements sociaux – régimes spéciaux, fonctionnaires, étudiants – et surtout senti le risque de l’impopularité. La politique économique et sociale qu’il conduit, en effet, suscite de plus en plus de scepticisme : croissance faible, mensonge sur le pouvoir d’achat, perspectives moroses, finances publiques dégradées.Et ses ministres – Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Rachida Dati, de plus en plus cassante et maladroite – sont exposés et souffrent. Le gouvernement a donc tenté une ouverture, donné du « grain à moudre » – enfin – après avoir fermé la porte à toute négociation en amont.
Les syndicats, de leur côté, abordaient ce test social avec prudence, voire crainte, conscients qu’ils étaient de l’impopularité potentielle des grèves et du faible soutien au refus de la réforme. Bernard Thibaut a tenté un virage spectaculaire, ouvrant la possibilité, exclue jusqu’alors, d’une négociation tripartite dans les entreprises, et ce dès le premier jour du conflit. La mue réformiste de la CGT semblait ainsi se confirmer, la confédération s’affirmant comme un partenaire constructif et central pour le gouvernement. Elle est contestée par une base plus réactive, en colère, dont chacun avait sous-estimé la combativité et l’attachement à ses régimes de retraite. Il n’y aura donc, au final, ni vainqueurs, ni vaincus – peut-être même que des vaincus, un gouvernement ballotté, des confédérations bousculées, une base radicalisée. Et le PS ? Comme prévu…
Quelques mots, un peu tardifs, sur le discours de Nicolas Sarkozy au Parlement européen, mardi 13 novembre. Un élément positif, d’abord, le respect ainsi témoigné au Parlement européen, lieu majeur du débat démocratique en Europe, longtemps avant la présidence française. Le Président a promis de s’y rendre 3 à 4 fois pendant celle-ci : s’il tient parole, c’est bien. Le discours lui-même laisse des sensations plus mêlées. Il y a, chez Nicolas Sarkozy, un engagement européen plutôt heureux, dont je me félicite. Jacques Chirac, son prédécesseur, était un Européen converti, respectable, raisonnable. Mais celui-ci croyait beaucoup plus aux relations bilatérales entre les « grands de ce monde », entre les « chefs », il n’avait aucun attachement, aucune estime pour les institutions européennes. Sarkozy appartient à une autre génération, il n’a pas d’expérience européenne, il connaît peu et mal la matière, mais il l’aborde, au moins, avec fougue. Tant mieux, je ne m’en plains pas. Et je ne peux que trouver bienvenue son ode à l’Europe comme espace de vie, son plaidoyer pour une Europe qui ne soit pas une « machine », sa charge contre l’unanimité, pour la démocratie à travers le vote. Par ailleurs, je ne trouve pas tabou d’évoquer une protection européenne, à condition de ne pas succomber à la tentation protectionniste bien sûr.
Mais d’autres élans, quasi populistes, me déplaisent. Je n’aime pas, d’abord, l’autosatisfaction constante dont il fait preuve, son éloge de la « politique » – sa politique. Non, je ne crois pas que le « traité simplifié soit une victoire politique de l’Europe sur elle-même, une victoire de la conscience européenne qui s’exprime dans la politique » ! C’est pire que de l’immodestie, c’est une erreur. Ce traité – tout sauf simplifié – ne restera pas dans l’histoire, il est le règlement intérieur, la boîte à outils institutionnelle de l’UE élargie, il n’est pas l’expression d’une ambition politique, à la limite il est celle d’une combinaison politique. Je n’ai pas non plus été enthousiasmé par le plaidoyer pro domo du Président sur sa volonté de remettre la France au cœur de la construction européenne – non parce que j’en conteste la pertinence, mais parce que j’en critique la méthode. Quelle arrogance, quelle suffisance dans cet amoncellement de « j’ai fait », quel mépris des autres, quel ridicule dans l’affirmation « j’ai engagé une politique de réformes qui n’a pas de précédent depuis 1958 » !
Il y a dans ce panégyrique l’aveu d’un orgueil immense, démesuré, un narcissisme débridé. Ce Président aime l’Europe, oui, mais si elle lui ressemble, si elle l’écoute, il la considère un peu comme un de ses nouveaux jouets, il n’hésite pas à en négliger les règles, à en bousculer les codes, il croit qu’il a toujours raison, seul contre tous. Ce mélange fera-t-il de lui un grand Européen ? Dans ce domaine, comme dans d’autres, on peut attendre de ce diable d’homme le meilleur – parfois – et le pire – souvent.


ET LA GAUCHE, DANS TOUT ÇA ?

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 13/11/2007 à 17:40
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La France s’apprête à entrer dans l’épreuve de force sociale, dont l’issue apparaît très indécise. Nicolas Sarkozy est à la fois fort – il semble soutenu par une majorité de Français sur la réforme des régimes spéciaux, la perspective de la grève n’est guère populaire – et faible – sa politique économique et sociale est mal perçue, sa popularité s’effrite, son style lasse. Il veut tenir – c’est son côté thatchérien – mais reste attentif à l’évolution du mouvement. Les syndicats sont à la fois déterminés et contraints, leur unité reste fragile, eux aussi avancent avec prudence. Et la gauche, dans tout ça ?
Le moins qu’on puisse dire est qu’elle se cherche encore. Il y aura bien, aujourd’hui, un déjeuner du « comité de liaison » de la gauche, rassemblant les familles de l’ex-gauche plurielle. Se voir n’est jamais inutile. Mais les contradictions et les points de friction sont nombreux. D’abord, sur le terrain idéologique, l’homogénéité – c’est un euphémisme – est loin d’être au rendez-vous : sur l’Europe, sur la vision de l’économie et de la société, le patrimoine commun est mince. La perspective des municipales, ensuite, est à la fois un cadre obligé et une source de crispations. Cadre obligé, parce que l’unité de la gauche – plus facile et naturelle à vrai dire à l’échelle locale que sur le plan national – est la condition de la victoire, le plus souvent, et sera la règle générale. Mais source de crispations aussi, car les conflits entre le PS et le PC, en Seine Saint-Denis, avec le MRC, dans le 11e arrondissement de Paris voire à Belfort, sont plus nombreux qu’à l’ordinaire, et expriment de vraies fractures. Sur le conflit social lui-même, des nuances existent, car si toute la gauche refuse la brutalité de la démarche du pouvoir, sa méthode du fait accompli, le PS est plus enclin que ses partenaires à comprendre le principe d’une réforme, même s’il en refuse les modalités. Le déjeuner fera image. Mais la digestion ne sera peut-être pas facile.
Le PS, de son côté, reste dans l’embarras. Il est le cœur de l’opposition, plus fort à gauche, comme l’écrivent Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, qu’il l’a jamais été, mais dans une gauche plus faible que jamais. Il est en appui du mouvement social, mais dans la réserve, à la fois du fait du respect de l’indépendance syndicale et parce qu’il a le devoir d’articuler des propositions. Il est fidèle à sa stratégie d’alliance à gauche, tout en en mesurant le prix à payer, le poids de ce « surmoi gauchiste » qui l’empêche de faire sa mue idéologique. Le risque est que ce parti – le mien -, seul refuge de l’espoir de changement pour le pays, apparaisse à la fois incertain et divisé – il l’est – peu audible de ce fait, et ne représente pas la grande force collective dont la gauche a besoin. Je ne veux pas, je ne peux pas être trop sévère avec le PS, ni même avec sa direction – j’en suis, et un minimum de solidarité ne nuit pas. Mais je ne voudrais pas non plus que l’approche des municipales et du Congrès de 2008 ne nous détourne du travail, indispensable et qui tarde, de refondation de notre pensée, de notre discours et de notre organisation. Ici et là, des initiatives sont prises – par exemple, la rencontre de quatre composantes autour de Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, pour créer un « axe du renouveau » ou la réunion des amis de Manuel Valls – des retours s’esquissent – Ségolène Royal a ainsi, manifestement, décidé de revenir sur le devant de la scène socialiste – des stratégies s’installent – la détermination de Bertrand Delanoë est évidente, la décision de François Hollande de se lancer à l’assaut du Conseil général de Corrèze est significative. J’observe tout ça avec intérêt, toujours, avec philosophie aussi. La tactique n’est pas méprisable, le PS est divers et cela doit être respecté, ça fait partie de son code génétique, même si cela irrite.
Pourtant, je m’en tiens à des idées simples, préalables à tout mouvement. Le PS aura besoin, le moment venu, d’une majorité, d’une direction. Il ne devrait pas, à mon sens, désigner un candidat à la présidentielle dès 2008 : ce serait prématuré, et le risque serait, paradoxalement, d’ouvrir une longue période de confrontation interne, donc d’instabilité, car les conditions d’émergence d’un leadership incontestable n’existent pas encore. Il ne me paraît dès lors pas illégitime que tous ceux qui sont attachés à la conception d’un parti pluraliste, démocratique, ferme à gauche mais moderne, qui refusent l’option présidentialiste, se parlent. Mais tout – je dis bien tout – doit être subordonné à un impératif catégorique : une vraie rénovation de nos idées, un socialisme authentiquement nouveau, fier de ses valeurs, ancré dans sa tradition historique, à la fois démocrate et républicain, internationaliste, européen, politiquement libéral et économiquement régulateur, partisan d’un État stratège, attaché à la justice et à l’égalité, pensant la société telle qu’elle est, post social-démocrate en un mot. Autrement dit, la tactique ne doit pas bloquer l’exigence intellectuelle – l’inverse serait stérile, et même suicidaire. Ce sera ma ligne de conduite.
En attendant, dans les jours qui viennent, le PS doit être mobilisé, solidaire, et en proposition. Une idée, simplement : puisque nous sommes favorables au principe d’une réforme, mais hostiles au diktat, pourquoi ne pas revenir à l’idée de Dominique Strauss-Kahn, dans son pacte de l’Élysée, celle d’un « Grenelle économique et social ». Je ne vois pas d’autre sortie par le haut à la confrontation sociale qui commence.