Comment, dans l’état préoccupant du PS, devant l’ampleur des écueils qui nous entourent, réussir le Congrès de 2008 ? Comment Socialisme et démocratie peut-il y contribuer ? On m’objectera, à juste titre, que l’enjeu est encore lointain, que la situation est encore confuse, voire de manière plus rhétorique qu’il y a d’autres urgences. Je ne les néglige pas, je tente avec mes modestes moyens de participer à une opposition intelligente, de réfléchir sur la société, d’intervenir dans le débat public. Ce blog n’y suffisant pas – même s’il m’est utile, et s’il l’est je l’espère aussi pour vous – je prépare un petit ouvrage, tourné vers l’avenir, qui sera publié après les municipales. Mais ce Congrès doit être pensé bien en amont, il se noue déjà en partie, il ne faut pas prendre de retard. Alors, que faire ? pour moi, ce Congrès doit être à la fois un Congrès de clarification et un Congrès de reconstruction, que Socialisme et démocratie doit aborder avec des idées simples.
Je souhaite un Congrès de clarification. Il ne sera pas encore temps, en 2008, de présenter notre projet pour 2012. Ce serait trop tôt, cela demandera beaucoup de travail. En revanche, il nous faut, dès 2008, être clair sur nos orientations, affirmer enfin – je l’ai dit hier – ce que signifie un réformisme de gauche conséquent. Avec DSK, avec beaucoup d’autres, je défends dans le PS, depuis des années, une attitude que nous avons qualifiée de social-démocrate – même si nous n’ignorons pas que la social-démocratie traditionnelle est en crise, qu’elle doit être dépassée, voire réinventée. Il s’agit, en clair, de nous libérer du surmoi gauchiste qui paralyse la gauche française, du splendide isolement qui caractérise trop souvent le socialisme français, de faire vivre un socialisme du réel, intégré dans la famille européenne. Pour cela, nous devons affirmer de nouvelles conciliations – entre l’individuel et le collectif, entre l’État et le marché, entre la Nation et l’internationalisme, entre la sécurité et la liberté, le tout en poursuivant nos idéaux de justice et de réduction des inégalités. Cette nouvelle social-démocratie ne doit pas être abstraite, elle doit permettre d’affronter les problèmes d’aujourd’hui : la compétitivité dans la mondialisation, la préparation de l’avenir à travers la connaissance, le futur de l’État providence – ce que Jean-Marie Le Guen appelle le passage à une société de prévoyance – et de l’État régalien, la redistribution des richesses, l’immigration, la construction de l’Europe, la régulation monétaire et financière internationale, l’instauration d’un nouveau multilatéralisme… Sur tous ces sujets, je crois les esprits socialistes mûrs pour des choix cohérents : chacun en effet a compris que les explications commodes de nos défaites lors des dernières élections présidentielles – en 2002 nous aurions perdu pour n’avoir pas été assez à gauche, en 2007 parce que nous n’aurions pas choisi la bonne candidate – étaient pour le moins courtes. En vérité, nous ne l’avons pas emporté faute d’avoir embrassé la réalité d’aujourd’hui avec nos valeurs. N’en restons pas aux synthèses inconsistantes, avançons, proposons, bâtissons une plateforme de travail ambitieuse, sortons de l’ambiguïté. Bref que ce Congrès, comme le dit Alain Bergounioux, lance enfin la vraie rénovation, pas le « renouveau Canada Dry » qu’on nous sert depuis longtemps déjà.
J’espère aussi, en 2008, un Congrès de reconstruction. La refondation ne peut être l’œuvre d’un seul Congrès, la tâche est beaucoup trop vaste, elle exige un travail en profondeur et dans la durée. Ce que je préconise, c’est donc la mise en place, en 2008, d’une direction nouvelle, resserrée, animée d’un esprit collectif, dirigée par un bon capitaine, dont la mission serait de conduire un vrai programme de reconstruction pour un Parti socialiste nouveau. Nous en connaissons le cahier des charges, qui pour moi doit comprendre cinq chapitres :
• une pensée socialiste revisitée, capable de sous-tendre un projet ambitieux et réaliste.
• une nouvelle stratégie d’alliances, susceptible de permettre un rassemblement de toute la gauche et, au-delà, des progressistes.
• un engagement européen enfin commun, concret, résolu
• un discours, une rhétorique pouvant entraîner, compréhensible et comprise
• une organisation modernisée, dans toutes ses dimensions : militantisme, rapports avec la « société civile » et les intellectuels, maîtrise des nouveaux outils de communication, désignation du candidat à la présidentielle par des primaires ouvertes.
Ce parti rénové devra conserver ce qui fait sa spécificité – l’expression et la représentation des idées à la proportionnelle – et retrouver les moyens d’une autorité – évidemment juste ! – qui s’est un peu perdue. Pourquoi, sur cette base, ne pas conclure un vrai contrat de reconstruction, dont la mise en œuvre, sur trois ans, permettrait ensuite la désignation de notre candidat dans les meilleures conditions ?
Que doit faire Socialisme et démocratie dans ce Congrès ? Allons vers ce rendez-vous compliqué avec des idées simples ! Plusieurs d’entre vous – et je sais que cette interrogation va bien au-delà des lecteurs de ce blog – se sont émus de contacts pris ici et là, préludes supposés d’alliances internes perçues par certains comme contre-nature. Je veux, là-dessus, être clair. Tout le parti, toutes ses familles, sont en mouvement. Toutes veulent se décloisonner, se parler. Alors ne boudons aucun contact, menons-les au contraire sans tabous, sans préjugés. Pour ma part, je rencontre volontiers aussi bien Ségolène Royal que Bertrand Delanoë, Arnaud Montebourg que Manuel Valls, François Rebsamen que Vincent Peillon, Martine Aubry que Benoît Hamon – peu d’amis de Laurent Fabius, je l’avoue. Mais, pour aller plus loin que l’échange platonique et amical – progrès, déjà, par rapport à une période antérieure cloisonnée par les hostilités réciproques – je mets et mettrai toujours en avant deux critères liés à ma conception de ce Congrès, c’est-à-dire de l’avenir du PS : pouvons-nous partager des idées pour la vraie rénovation, avons-nous la même conception de la reconstruction du parti ? Pour être crédible, efficace et plus que cela, moteur, Socialisme et démocratie ne doit pas craindre de s’affirmer. Depuis La Rochelle, je ne cesse de le dire, je le redis ici à nouveau : nous devons nous mettre en situation – contrairement à ce que nous n’avons pas osé, à tort, faire à Dijon et au Mans – de déposer, en vue du Congrès de 2008, une contribution générale rassemblant nos idées, allant au-delà des analyses – justes – du « Manifeste » pour formuler des solutions, de soumettre une motion, seuls ou avec d’autres, au vote des militants, de présenter le cas échéant un candidat au poste de Premier secrétaire. Cela suppose avant tout de travailler, beaucoup, notamment à travers une fondation dont je poursuis le projet. Ne tournons pas autour du pot, soyons ouverts sans être ambigus, soyons au travail et déterminés. Moi, en tout cas, je le suis. Complètement.
PS : Un mot court sur le drame de Villiers-le-Bel et la situation des banlieues. Tant de choses ont été dites. Ce qui me frappe, c’est la stagnation, entre 2005 et 2007, de ce problème majeur, c’est l’inertie du pouvoir sarkoziste – déjà là, sur ce terrain, depuis plus de cinq ans – victime de ses provocations. Je veux ici dire, à mon tour, ma solidarité aussi bien avec les familles des jeunes tués – quelles qu’aient été les circonstances de leur mort, elle est insupportable, bête et tragique à la fois – qu’avec les policiers, les pompiers, touchés par d’inadmissibles procédés de guérillas urbaines, avec les élus, les populations enfin. Il y a plus que jamais urgence.
Articles de novembre 2007
Précision sur le régime de retraite des députés
Un certain nombre d’entre vous sur ce blog ont souhaité connaître le régime de retraite des députés. Dans un souci de transparence, je vous en indique les principales composantes:
• Ce régime est alimenté par deux sources de financement: un prélèvement sur l’indemnité parlementaire, et une subvention inscrite au budget de l’Assemblée nationale.
• Le prélèvement sur l’indemnité parlementaire du député est obligatoire. Il s’élève à 15,8% pour les trois premiers mandats, c’est-à-dire les quinze premières années où le député siège.
• Le droit de pension est ouvert à tout député âgé de 60 ans ne détenant aucun mandat dans une autre assemblée du parlement.
• Sous certaines conditions – relatives au nombre d’enfants – le député peut voir sa pension majorée (majoration plafonnée).
• La pension est réversible au conjoint survivant et aux orphelins ou enfants à charge, sous certaines conditions.
• Le montant versé à partir de 60 ans, à un député ayant siégé 5 ans, est de 1570 euros bruts par mois.
Pour être plus complet, on peut indiquer:
• Que ce régime présente des particularités par rapport aux autres régimes de retraite. Obligatoirement affiliés au fonds de Sécurité sociale de l’Assemblée, les élus ne sont, par exemple, pas contraints à une durée minimale de cotisation pour avoir droit à leur retraite (durée fixée à quinze ans dans la fonction publique). S’ils doivent, depuis 2003, justifier de 40 annuités pour toucher, dès 60 ans, une retraite à taux plein, certaines années donnent lieu à des majorations de cotisations (cotisation double pendant quinze ans, puis 1,5 fois pendant cinq ans, acquittement d’une cotisation simple les 2,5 années suivantes, ce qui représente en réalité 22,5 annuités). De nombreux élus justifient ce régime par la précarité du siège (la durée moyenne d ‘exercice d’un député et de sept ans et demi).
• Qu’une réforme partielle du régime a eu lieu début novembre: le bureau de l’Assemblée a mis fin cet automne aux cotisations parallèles pour les députés issus du privé qui ont cessé leur activité professionnelle. Il a aussi décidé de supprimer la faculté qu’ils ont de faire liquider leur retraite à partir de 55 ans avec une décote.
VERS LA SORTIE
Après neuf jours de grève, la sortie du conflit se profile enfin. Les négociations ont commencé à la SNCF et à la RATP, les syndicats y trouvent des points de satisfaction – curieusement deux « préalables » à des discussions, les 40 annuités et la décote, n’en sont plus – à l’exception de Sud Rail, enfermé dans une surenchère gauchiste. La reprise du travail n’est pas encore d’actualité, elle prendra même du temps, de lamentables sabotages abîment l’image du mouvement, mais la fin de celui-ci approche. Il est temps d’en tirer les premières leçons. J’en vois trois.
1) Cette grève était évitable. Son issue aurait en effet pu, et du, être un point de départ. De quoi s’agit-il, en effet ? La réforme s’imposera : l’harmonisation de la durée de cotisation à 40 ans sera la règle, les difficultés financières et le souci de l’équité le justifient. Mais des aménagements seront heureusement trouvés dans le cadre des entreprises – avantages salariaux, prise en compte de la pénibilité de certains métiers, différences d’espérance de vie… Il n’est pas dit, au demeurant, que dans ces conditions la réforme ne soit pas coûteuse pour les finances publiques. Il n’y aura donc ni vainqueurs, ni vaincus, même s’il y a de l’amertume partout, à commencer chez les usagers. Tout ça pour ça… : je crois vraiment qu’il eût mieux valu, enfin, accepter une vraie négociation en amont, un « Grenelle économique et social » plutôt que de laisser se dérouler ce bras de fer aux résultats attendus.
2) C’est pourquoi je crois la responsabilité de Nicolas Sarkozy et du gouvernement engagée. Il y a eu, au sein du pouvoir, diverses lignes et diverses phases. À la tentation initiale d’une confrontation sociale victorieuse a succédé l’espoir vain de l’escamotage du conflit. Pendant celui-ci, les pouvoirs publics ont laissés souffler le chaud et le froid : timides aventures, affirmation de « préalables », appel à une dynamique de « reprise », promesse du Président de « tenir » devant les maires de France, ouverture finale de discussions sans tabou. Tout cela n’est pas très lisible, pas très rationnel, donc pas très intelligent. Ce conflit, qu’il a au départ voulu, a embarrassé Sarkozy- preuve en est qu’il s’est prudemment caché pendant l’essentiel de son déroulement. Il illustre une des faiblesses de ce Président : il ne sait jamais s’il doit être un « dur » ou un rassembleur, s’il parle à tous les Français ou à sa base de droite. C’est la raison pour laquelle son socle de confiance se réduit, doucement mais sûrement. L’état de grâce touche à sa fin, l’ouverture a fait long feu, le soutien de Sarkozy rejoint celui de l’élection présidentielle – l’UMP et au-delà la droite. Je crois aussi que le doute s’installe petit à petit sur les qualités réelles du Chef de l’État : son dynamisme est incontestable, son énergie ne faiblit pas, mais sa vision n’apparaît pas, sa constance est faible, le chemin qu’il veut pour la France manque de rectitude. Cela illustre ma thèse : les Français ont élu, en 2007, un homme politique conservateur, doué incontestablement… mais pas forcément un homme d’État. On dit beaucoup que Sarkozy change la fonction présidentielle : sans doute, en partie, mais il me semble surtout qu’il la façonne, provisoirement, à sa mesure, et ne suis pas sûr qu’il la grandisse.
3) En effet, ce qui me frappe six mois après l’élection, c’est le désordre semé par le sarkozisme. Désordre dans les comptes publics, plombés par le paquet fiscal. Désordre dans la rue, avec la multiplication des mouvements sociaux – cheminots, étudiants, fonctionnaires, professions de justice. Désordre dans les esprits, troublés par l’activisme désordonné du pouvoir. Les Français ont vu, dans la campagne de 2007, une opportunité, celle d’un changement d’époque, de génération aussi. Ils se sont passionnés pour cette confrontation, ont cru dans le Président élu. Je sens revenir aujourd’hui la morosité, l’inquiétude devant l’avenir, la révolte sociale de beaucoup des Français, leur déception face aux promesses non tenues, à commencer par celle du pouvoir d’achat. Ces signaux d’échec, qui révèlent aussi la crise psychologique et morale du pays, je l’avoue, m’inquiètent.
PS : 3 bricoles, 1 réflexion.
1) Je lis bien tous vos commentaires, mais préfère consacrer le temps – non négligeable – que me prend ce blog à l’écriture de post plutôt qu’à des réponses à des questions précises – que d’ailleurs vous échangez avec talent.
2) Le débat sur les photos me passionne et me fait rire : il sera vite tranché.
3) La polémique sur facebook me fascine : j’y suis, j’y reste… pour le moment.
4) Je comprends les interrogations sur la stratégie de SD. J’y reviendrai plus en détail prochainement. Disons, pour résumer mon point de vue, que si je comprends, dans un parti en crise, où chacun cherche sa voie, revisite ses fondamentaux, toutes les recherches de convergence, je reste attaché à l’identité de SD, et à une vraie rénovation du PS, sans excès de tactique. Nous avons vocation, je l’ai dit dès La Rochelle, à déposer une contribution générale au Congrès – nous n’avions pas osé le faire à Dijon ou au Mans – à présenter – avec d’autres ou seuls, c’est selon – une motion, à proposer un candidat au poste de Premier secrétaire. Pour réussir le plus compliqué, faisons simple, c’est plus clair.
LE SIXIEME JOUR
Xavier Bertrand, le machiniste social du gouvernement, François Fillon, droit dans ses bottes, et Nicolas Sarkozy, génial inventeur du conflit sur les régimes spéciaux – joliment appelés par « Libération », « le bon, la brute et le patron » – avaient fait un rêve : la grève devait s’arrêter presque avant d’avoir commencé, l’ouverture de Bernard Thibaut, favorable à des négociations tripartites dans les entreprises, devait débloquer la situation. Patatras ! La grève entame son 6e jour, et même si la sortie de crise semble se profiler doucement à partir de mercredi, ce conflit long, dur, marquera le début du quinquennat. Je n’ai pas voulu en faire une analyse distanciée, mais suis resté prudent, tant la situation a été et reste mouvante, tant l’alchimie sociale est complexe. Mon approche, toutefois, et même mon pressentiment, ne sont pas démentis : cette grève, évitable, aura été coûteuse pour tous les acteurs du jeu économique et social français.
Chacun, en effet, souffre. C’est d’abord, bien sûr, le cas des usagers, qui supportent avec stoïcisme, courage et plutôt bonhomie, une situation pénible : les grèves des transports font mal, d’autant plus qu’il n’y a pas cette fois d’adhésion, en quelque sorte « par procuration », de la population. Les syndicats ne sortent pas non plus gagnants de la confrontation, même si celle-ci pourrait, sur le long terme, marquer un tournant. La CFDT – il est vrai peu influente depuis 1995 à la SNCF – s’est retirée du conflit rapidement, et l’attention s’est concentrée sur la CGT. Comme en 1995 encore, mais il était alors le leader des cheminots, Bernard Thibaut aura été l’homme clé. Il a mis en œuvre la stratégie réformiste – qui ne va toutefois pas jusqu’à la signature d’accords – de sa confédération, ouvert un espace pour la négociation, mais il s’est heurté à la radicalité de la base, incarnée par Didier Le Reste, lui-même confronté à la surenchère impitoyable de Sud. Cette opposition aura-t-elle fragilisé ou renforcé le secrétaire général de la CGT ? Il est trop tôt pour le dire, mais la lisibilité du paysage syndical n’est pas d’emblée améliorée.
Et Sarkozy, et le gouvernement ? Ils paient, eux aussi, les pots cassés d’une stratégie incertaine. Le pouvoir, en effet, a semblé flotter. Il attendait le conflit, il l’a même provoqué, convaincu qu’il était du soutien à sa réforme, tablant sur la révolte des usagers. À l’approche de la grève, il a fait machine arrière, conscient qu’il était que celle-ci allait intervenir dans un contexte économique et politique plus compliqué pour lui qu’il ne l’escomptait. Depuis six jours, il n’a cessé de donner des signaux contradictoires, refusant la négociation en exigeant le « préalable » de la reprise du travail, puis lui ouvrant la porte en se contentant d’évoquer une « dynamique ». En réalité, il est à la peine, un indice le prouve à l’évidence : Sarkozy, l’omniprésent, se cache comme un vulgaire Chirac, craignant sans doute de payer le prix d’une expression délicate, soit trop provocante, soit inutile. Le Président espérait sans doute un fort soutien populaire, il recule au contraire dans les sondages, pour avoir négligé une donnée : la lucidité des Français, qui ont sanctionné son incapacité à trouver une issue à la grève, et lui imputent justement une forte responsabilité dans son déclenchement. Les yeux s’ouvrent, petit à petit : Sarkozy est un homme de droite, pas un rassembleur, il n’est pas un magicien, il n’est pas forcément un poids lourd, il est plus un apprenti-sorcier qu’un homme d’État. La maigre manifestation de la droite anti-gréviste ne l’aura pas rassuré, la fermeté des étudiants et l’entrée en jeu des fonctionnaires l’inquiètent sans doute.
Ce conflit, enfin, est coûteux pour l’économie et pour le dialogue social. Il commence, par sa durée, à perturber la machine économique, et pas seulement les entreprises concernées, qui mettront de toute façon un certain temps à repartir. Il montre surtout l’incapacité à faire fonctionner, en France, une démocratie sociale efficace. Car, enfin, la situation aurait pu être toute autre, les paramètres d’une solution étaient connus. Il y avait, d’abord, le principe d’une réforme, que le PS ne conteste pas : le passage à 40 annuités pour tous. Il y avait ensuite, les marges de manœuvre pour une négociation : la pénibilité, la spécificité des tâches, les inégalités d’espérance de vie, l’ampleur de la décote… Il y avait, enfin, la méthode : la discussion, sincère, ouverte, si possible en amont. La proposition d’un « Grenelle économique et social », dans ce contexte, n’eût pas été un gadget, mais la prise en compte, nécessaire, de la nécessité d’une culture de la négociation en France. À la fin du conflit, nous aurons sans doute la réforme. Beaucoup des justes revendications des salariés auront été satisfaites. Mais la grève aura été le prix à payer pour le refus de négociation de Sarkozy, pour son approche bravache et approximative du tissu social. Dès son discours sur le modèle social, j’avais prédit cette confrontation stérile, et plaidé, en lieu et place de ce thatchérisme mou, pour un nouveau compromis social français. Faut-il, comme le disait jadis Maurice Thorez, comme l’a affirmé hier Manuel Valls, « savoir terminer une grève » ? Bien sûr, mais le tout est de savoir quand ! Au point où nous en sommes, il faut prendre le temps nécessaire pour consolider les avancées conquises. Mais ce conflit montre, à nouveau, la nocivité de l’aventure sarkozienne.
SARKOZY : QUEL EUROPÉEN ?
Difficile de commenter à chaud le conflit qui se déroule et se poursuit. Ses différentes phases montrent, en effet, des contradictions que j’avais pressenties. Le pouvoir sarkoziste, d’abord, n’est pas aussi assuré de lui-même qu’il avait affirmé l’être. Après avoir recherché la confrontation, tenté le passage en force, il a craint la jonction des mouvements sociaux – régimes spéciaux, fonctionnaires, étudiants – et surtout senti le risque de l’impopularité. La politique économique et sociale qu’il conduit, en effet, suscite de plus en plus de scepticisme : croissance faible, mensonge sur le pouvoir d’achat, perspectives moroses, finances publiques dégradées.Et ses ministres – Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Rachida Dati, de plus en plus cassante et maladroite – sont exposés et souffrent. Le gouvernement a donc tenté une ouverture, donné du « grain à moudre » – enfin – après avoir fermé la porte à toute négociation en amont.
Les syndicats, de leur côté, abordaient ce test social avec prudence, voire crainte, conscients qu’ils étaient de l’impopularité potentielle des grèves et du faible soutien au refus de la réforme. Bernard Thibaut a tenté un virage spectaculaire, ouvrant la possibilité, exclue jusqu’alors, d’une négociation tripartite dans les entreprises, et ce dès le premier jour du conflit. La mue réformiste de la CGT semblait ainsi se confirmer, la confédération s’affirmant comme un partenaire constructif et central pour le gouvernement. Elle est contestée par une base plus réactive, en colère, dont chacun avait sous-estimé la combativité et l’attachement à ses régimes de retraite. Il n’y aura donc, au final, ni vainqueurs, ni vaincus – peut-être même que des vaincus, un gouvernement ballotté, des confédérations bousculées, une base radicalisée. Et le PS ? Comme prévu…
Quelques mots, un peu tardifs, sur le discours de Nicolas Sarkozy au Parlement européen, mardi 13 novembre. Un élément positif, d’abord, le respect ainsi témoigné au Parlement européen, lieu majeur du débat démocratique en Europe, longtemps avant la présidence française. Le Président a promis de s’y rendre 3 à 4 fois pendant celle-ci : s’il tient parole, c’est bien. Le discours lui-même laisse des sensations plus mêlées. Il y a, chez Nicolas Sarkozy, un engagement européen plutôt heureux, dont je me félicite. Jacques Chirac, son prédécesseur, était un Européen converti, respectable, raisonnable. Mais celui-ci croyait beaucoup plus aux relations bilatérales entre les « grands de ce monde », entre les « chefs », il n’avait aucun attachement, aucune estime pour les institutions européennes. Sarkozy appartient à une autre génération, il n’a pas d’expérience européenne, il connaît peu et mal la matière, mais il l’aborde, au moins, avec fougue. Tant mieux, je ne m’en plains pas. Et je ne peux que trouver bienvenue son ode à l’Europe comme espace de vie, son plaidoyer pour une Europe qui ne soit pas une « machine », sa charge contre l’unanimité, pour la démocratie à travers le vote. Par ailleurs, je ne trouve pas tabou d’évoquer une protection européenne, à condition de ne pas succomber à la tentation protectionniste bien sûr.
Mais d’autres élans, quasi populistes, me déplaisent. Je n’aime pas, d’abord, l’autosatisfaction constante dont il fait preuve, son éloge de la « politique » – sa politique. Non, je ne crois pas que le « traité simplifié soit une victoire politique de l’Europe sur elle-même, une victoire de la conscience européenne qui s’exprime dans la politique » ! C’est pire que de l’immodestie, c’est une erreur. Ce traité – tout sauf simplifié – ne restera pas dans l’histoire, il est le règlement intérieur, la boîte à outils institutionnelle de l’UE élargie, il n’est pas l’expression d’une ambition politique, à la limite il est celle d’une combinaison politique. Je n’ai pas non plus été enthousiasmé par le plaidoyer pro domo du Président sur sa volonté de remettre la France au cœur de la construction européenne – non parce que j’en conteste la pertinence, mais parce que j’en critique la méthode. Quelle arrogance, quelle suffisance dans cet amoncellement de « j’ai fait », quel mépris des autres, quel ridicule dans l’affirmation « j’ai engagé une politique de réformes qui n’a pas de précédent depuis 1958 » !
Il y a dans ce panégyrique l’aveu d’un orgueil immense, démesuré, un narcissisme débridé. Ce Président aime l’Europe, oui, mais si elle lui ressemble, si elle l’écoute, il la considère un peu comme un de ses nouveaux jouets, il n’hésite pas à en négliger les règles, à en bousculer les codes, il croit qu’il a toujours raison, seul contre tous. Ce mélange fera-t-il de lui un grand Européen ? Dans ce domaine, comme dans d’autres, on peut attendre de ce diable d’homme le meilleur – parfois – et le pire – souvent.

