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ÉTAT DE DÉSABUSEMENT

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 05/11/2007 à 17:47
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Sondage IFOP hier, dans le Journal du dimanche. Si la présidentielle avait lieu aujourd’hui, les Français rééliraient Nicolas Sarkozy, avec un écart légèrement accentué (55% / 45%). Ils ne croient pourtant pas que son élection ait amélioré la situation du pays (59% non / 38% oui). Bien sûr, ce sondage est sorti de tout contexte, il n’a pas grand sens, et pourtant il y a là une vraisemblance, un paradoxe, qui méritent réflexion.
Regardons, d’abord, les résultats du premier tour virtuel.La gauche est toujours à son plus bas (35%), mais avec une chute du score prêté à Ségolène Royal (22%) et une percée de Besancenot (7%). Le FN continue sa chute, Le Pen va inexorablement vers la retraite (9%). Sarkozy y est toujours haut (35%) et, surprise, Bayrou existe encore (17%) et représente pour la gauche socialiste un challenge toujours vivace. Peu de choses ont changé, les tendances lourdes sont là, alors que les Français jettent un regard déjà affirmé et lucide sur la politique de Sarkozy, qu’ils semblent voir moins comme une rupture réussie que comme une occasion manquée. Comment comprendre tout cela ? Je vois, pour ma part, deux explications.
Nicolas Sarkozy, tout d’abord, n’est plus dans l’état de grâce, il n’est pas encore dans l’état de disgrâce ou le rejet : il est dans une sorte d’état de désabusement. J’ai la conviction que nos concitoyens ont jaugé – peut-être déjà jugé – le personnage pour ce qu’il est, un chef de bande, un aventurier politique à l’énergie inlassable, un Président d’un nouveau type, mais pas, à cette date, un homme d’État. La politique suivie depuis six mois a montré ses limites : financièrement coûteuse, économiquement peu efficace, socialement injuste, suractive mais aussi brouillonne et dispersée. L’activisme présidentiel montre aussi ses limites : les trucs de « com » se voient, le Président semble – déjà – parfois s’ennuyer, il ne parvient pas à donner à son discours de la constance, à son personnage de l’épaisseur. Le doute, je le crois, s’insinue : est-ce de cela, aujourd’hui, dont la France a besoin ? Voilà pourquoi il déçoit. Et pourtant, oui, il serait réélu, je le crois aussi. Parce que nos concitoyens n’aiment pas se désavouer – pas si tôt en tout cas. Parce que le mouvement sarkoziste bluffe encore. Parce qu’il occupe tout l’espace. Et surtout parce qu’il n’y a pas d’offre politique alternative, susceptible de faire contrepoids ou d’attirer.
Là est pour moi la deuxième explication : la gauche va toujours mal, très mal. Ségolène Royal, donnée à 22% au premier tour, n’est pas seule en cause : elle ne bénéficie plus de l’effet « vote utile », là est sans doute l’étiage socialiste. À 45% au second tour, elle ne profite pas non plus d’un vote « anti-sarko » largement émoussé, ou d’une révolte centriste – si cet oxymore a un sens. Elle paie, tout simplement, la colère de la majorité des Français – je dis bien la colère – contre la gauche et le PS. La société s’interroge, le mouvement social s’ébranle, le pouvoir prend des décisions alarmantes et provocantes – l’augmentation de 140% du salaire du Président – il se débat laborieusement, parfois spectaculairement aussi, dans l’étrange affaire de l’Arche de Zoé : rien n’y fait, le PS reste impopulaire, en tout cas peu crédible.
Pourquoi ? Selon moi, il doit réfléchir à la fois à sa manière de s’opposer, de proposer et de parler. Le ton de l’opposition d’abord : il ne s’agit pas d’être, comme le disait jadis Laurent Fabius, frontal, moins encore complaisant ou complice, il faut être tranchant, aigu, pointu. La capacité de proposition, ensuite : elle doit être nette, affirmée, lisible, sans concession ni sectarisme – je souhaite que ce soit le cas sur le traité modificatif européen, j’y reviendrai demain alors que le Bureau national du PS doit se prononcer. Le discours, enfin : il faut qu’il soit direct, compréhensible, clair, qu’il parle aux couches moyennes et populaires, qu’il cesse d’être crypté ou autocentré.
Tout cela n’existe pas, jusqu’alors, et ça se voit. Le PS n’est pas assez uni, pas assez discipliné, pas assez cohérent, et ça se voit aussi. J’attends déjà ceux d’entre vous qui d’ordinaire en tirent des conclusions radicales – en finir avec ce parti selon eux ringard et irritant, créer une formation sociale-libérale, un Parti démocrate à la française. Inlassablement, je leur répète que la solution n’est pas là, que ce dont la France a besoin, c’est d’un grand parti post social-démocrate, interclassiste, européen, internationaliste, capable d’attirer sur sa gauche, mais aussi sur sa droite – eh oui, ce n’est pas avec une gauche à 35% que nous l’emporterons demain. Telle est, au fond l’utilité de ce sondage : il confirme que Sarkozy n’est pas superman, il rappelle que la route est longue et difficile pour les socialistes. Bon signal d’alarme, finalement.

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