VEILLÉE D’ARMES

Cette semaine sera, chacun le sait, le premier tournant social du quinquennat. À partir de demain soir, des grèves unitaires – au moins au départ –, reconductibles vont toucher le secteur des transports, et sans doute partiellement paralyser la France. Personne, par définition, ne connaît l’ampleur du mouvement, qui ne sera en tout cas pas négligeable, voire massive, ni sa durée. Mais on discerne, déjà, ce qu’est la stratégie du pouvoir.
Six mois après son élection, Nicolas Sarkozy, toujours trop seul sur la scène, est davantage à la peine. Le choc de confiance sur lequel il tablait ne s’est pas produit. La croissance demeure très insuffisante. Le paquet fiscal apparaît maintenant pour ce qu’il est – financièrement coûteux, socialement injuste, économiquement inefficace. Le budget 2008 est sans perspectives. Surtout, l’inquiétude sur le pouvoir d’achat grandit, sans qu’il soit aisé d’y trouver une réponse. Et les mouvements sociaux – fonctionnaires, étudiants, salariés des régimes spéciaux – s’ébrouent, au risque de se coaguler. Petit à petit, le jugement des Français s’installe. Ils restent impressionnés par le dynamisme, le rythme, la vitesse même de Sarkozy, ils continuent de le créditer d’une volonté et d’une capacité d’agir, ils ne voient dans l’opposition aucune alternative à l’horizon, ils sont mal à l’aise face à son style bonapartiste, mais certes pas nostalgiques du monarchisme constitutionnel un peu ramolli d’avant, ils ont aussi compris que les promesses de la campagne se seraient pas tenues, qu’ils n’allaient pas travailler plus pour gagner plus, que les résultats se faisaient attendre. La France, qui s’était incontestablement réveillée à l’occasion d’une consultation démocratique exceptionnellement mobilisatrice, la présidentielle de 2007, retombe dans la morosité, l’apathie. Sarkozy est une bête politique, un homme d’expérience, il le sait, il le sent, il a besoin d’une victoire sociale pour remobiliser son camp à l’occasion des municipales. Voilà pourquoi, sur les régimes spéciaux de retraite, il a choisi la provocation, l’affrontement, voire le pourrissement.
Personne – presque personne, car il y a toujours des combattants de l’arrière-garde – ne nie la nécessité d’une réforme des régimes spéciaux. Je l’ai dit, écrit, c’est une question d’équité, c’est un problème de financement. Je n’interviens pas ici sur le fond – les paramètres d’une négociation sont connus : la durée de cotisation, la spécificité des métiers et des entreprises, la pénibilité, l’espérance de vie – mais sur la méthode, toujours décisive dans le domaine social. Il y a forcément, sur un tel sujet, des divergences d’approche, des confrontations, entre ceux qui défendent les droits acquis, fussent-ils en évolution, et ceux qui souhaitent des « réformes », qui se traduisent le plus souvent par des efforts non partagés. Mais je n’ai pas vu, dans les semaines écoulées, de crispations définitives : les syndicats, au contraire, me paraissaient disponibles pour de vraies négociations. Or il est de plus en plus évident que le gouvernement n’en veut pas.
Il y a eu, la semaine dernière, les déclarations de François Fillon, annonçant que ses nouvelles propositions seraient « les dernières ». Il y a, ce matin, celle de Xavier Bertrand, disant qu’il voulait bien recevoir Bernard Thibaut, mais pas « pour rien ». Tout se passe, en vérité, comme si un mouvement dur était souhaité et même provoqué – la CFDT notamment, n’y participe pas de gaieté de cœur, mais parce qu’elle y a été forcée par la fermeture d’esprit du gouvernement. Le calcul est grossier. Il y a, d’abord, un premier signal adressé à l’électorat de droite : la promesse de réformer les régimes spéciaux, en les faisant passer à 40 annuités de cotisations, sera tenue, Sarkozy « tiendra ». Il y a, ensuite, la volonté de jouer l’opinion, guère favorable aux régimes spéciaux, gênée par les grèves, contre le mouvement social. Il y a, en un mot, la volonté de briser celui-ci, de lui faire subir une défaite, d’obtenir une de ces victoires de la réaction dont la droite dure, comme en 68, raffole, et au passage de piéger la gauche, condamnée soit à soutenir sans nuance une cause impopulaire, soit à se couper d’une base sociale exaspérée et divisée. Je ne sais pas si cette manœuvre, annoncée, aboutira. Mais je sais, en revanche, que cette façon de gouverner n’est pas la bonne. Elle atteint la cohésion sociale et accroît le pessimisme économique, alors que la compétitivité française reste désespérément faible. Elle discrédite, une fois de plus, le dialogue social en considérant la négociation comme un superflu ou un simulacre. Elle interdit une réforme partagée, au risque de dévaloriser ce concept, devenu synonyme de sacrifice. Je ne sais pas comment les choses vont tourner. La répétition du mouvement de 1995 est improbable, mais pas exclue si on n’offre pas aux grévistes une sortie par le haut. La défaite en rase campagne n’est pas certaine, elle ne serait un succès pour personne. Tout cela est de mauvaise méthode, il ne peut rien en sortir de bon. Le sarkozisme est, décidément, plus un tacticisme politique pour une droite relookée qu’une vision pour la France.