ET LA GAUCHE, DANS TOUT ÇA ?

La France s’apprête à entrer dans l’épreuve de force sociale, dont l’issue apparaît très indécise. Nicolas Sarkozy est à la fois fort – il semble soutenu par une majorité de Français sur la réforme des régimes spéciaux, la perspective de la grève n’est guère populaire – et faible – sa politique économique et sociale est mal perçue, sa popularité s’effrite, son style lasse. Il veut tenir – c’est son côté thatchérien – mais reste attentif à l’évolution du mouvement. Les syndicats sont à la fois déterminés et contraints, leur unité reste fragile, eux aussi avancent avec prudence. Et la gauche, dans tout ça ?
Le moins qu’on puisse dire est qu’elle se cherche encore. Il y aura bien, aujourd’hui, un déjeuner du « comité de liaison » de la gauche, rassemblant les familles de l’ex-gauche plurielle. Se voir n’est jamais inutile. Mais les contradictions et les points de friction sont nombreux. D’abord, sur le terrain idéologique, l’homogénéité – c’est un euphémisme – est loin d’être au rendez-vous : sur l’Europe, sur la vision de l’économie et de la société, le patrimoine commun est mince. La perspective des municipales, ensuite, est à la fois un cadre obligé et une source de crispations. Cadre obligé, parce que l’unité de la gauche – plus facile et naturelle à vrai dire à l’échelle locale que sur le plan national – est la condition de la victoire, le plus souvent, et sera la règle générale. Mais source de crispations aussi, car les conflits entre le PS et le PC, en Seine Saint-Denis, avec le MRC, dans le 11e arrondissement de Paris voire à Belfort, sont plus nombreux qu’à l’ordinaire, et expriment de vraies fractures. Sur le conflit social lui-même, des nuances existent, car si toute la gauche refuse la brutalité de la démarche du pouvoir, sa méthode du fait accompli, le PS est plus enclin que ses partenaires à comprendre le principe d’une réforme, même s’il en refuse les modalités. Le déjeuner fera image. Mais la digestion ne sera peut-être pas facile.
Le PS, de son côté, reste dans l’embarras. Il est le cœur de l’opposition, plus fort à gauche, comme l’écrivent Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, qu’il l’a jamais été, mais dans une gauche plus faible que jamais. Il est en appui du mouvement social, mais dans la réserve, à la fois du fait du respect de l’indépendance syndicale et parce qu’il a le devoir d’articuler des propositions. Il est fidèle à sa stratégie d’alliance à gauche, tout en en mesurant le prix à payer, le poids de ce « surmoi gauchiste » qui l’empêche de faire sa mue idéologique. Le risque est que ce parti – le mien -, seul refuge de l’espoir de changement pour le pays, apparaisse à la fois incertain et divisé – il l’est – peu audible de ce fait, et ne représente pas la grande force collective dont la gauche a besoin. Je ne veux pas, je ne peux pas être trop sévère avec le PS, ni même avec sa direction – j’en suis, et un minimum de solidarité ne nuit pas. Mais je ne voudrais pas non plus que l’approche des municipales et du Congrès de 2008 ne nous détourne du travail, indispensable et qui tarde, de refondation de notre pensée, de notre discours et de notre organisation. Ici et là, des initiatives sont prises – par exemple, la rencontre de quatre composantes autour de Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, pour créer un « axe du renouveau » ou la réunion des amis de Manuel Valls – des retours s’esquissent – Ségolène Royal a ainsi, manifestement, décidé de revenir sur le devant de la scène socialiste – des stratégies s’installent – la détermination de Bertrand Delanoë est évidente, la décision de François Hollande de se lancer à l’assaut du Conseil général de Corrèze est significative. J’observe tout ça avec intérêt, toujours, avec philosophie aussi. La tactique n’est pas méprisable, le PS est divers et cela doit être respecté, ça fait partie de son code génétique, même si cela irrite.
Pourtant, je m’en tiens à des idées simples, préalables à tout mouvement. Le PS aura besoin, le moment venu, d’une majorité, d’une direction. Il ne devrait pas, à mon sens, désigner un candidat à la présidentielle dès 2008 : ce serait prématuré, et le risque serait, paradoxalement, d’ouvrir une longue période de confrontation interne, donc d’instabilité, car les conditions d’émergence d’un leadership incontestable n’existent pas encore. Il ne me paraît dès lors pas illégitime que tous ceux qui sont attachés à la conception d’un parti pluraliste, démocratique, ferme à gauche mais moderne, qui refusent l’option présidentialiste, se parlent. Mais tout – je dis bien tout – doit être subordonné à un impératif catégorique : une vraie rénovation de nos idées, un socialisme authentiquement nouveau, fier de ses valeurs, ancré dans sa tradition historique, à la fois démocrate et républicain, internationaliste, européen, politiquement libéral et économiquement régulateur, partisan d’un État stratège, attaché à la justice et à l’égalité, pensant la société telle qu’elle est, post social-démocrate en un mot. Autrement dit, la tactique ne doit pas bloquer l’exigence intellectuelle – l’inverse serait stérile, et même suicidaire. Ce sera ma ligne de conduite.
En attendant, dans les jours qui viennent, le PS doit être mobilisé, solidaire, et en proposition. Une idée, simplement : puisque nous sommes favorables au principe d’une réforme, mais hostiles au diktat, pourquoi ne pas revenir à l’idée de Dominique Strauss-Kahn, dans son pacte de l’Élysée, celle d’un « Grenelle économique et social ». Je ne vois pas d’autre sortie par le haut à la confrontation sociale qui commence.