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SARKOZY : QUEL EUROPÉEN ?

Catégorie : Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 16/11/2007 à 17:39
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Difficile de commenter à chaud le conflit qui se déroule et se poursuit. Ses différentes phases montrent, en effet, des contradictions que j’avais pressenties. Le pouvoir sarkoziste, d’abord, n’est pas aussi assuré de lui-même qu’il avait affirmé l’être. Après avoir recherché la confrontation, tenté le passage en force, il a craint la jonction des mouvements sociaux – régimes spéciaux, fonctionnaires, étudiants – et surtout senti le risque de l’impopularité. La politique économique et sociale qu’il conduit, en effet, suscite de plus en plus de scepticisme : croissance faible, mensonge sur le pouvoir d’achat, perspectives moroses, finances publiques dégradées.Et ses ministres – Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Rachida Dati, de plus en plus cassante et maladroite – sont exposés et souffrent. Le gouvernement a donc tenté une ouverture, donné du « grain à moudre » – enfin – après avoir fermé la porte à toute négociation en amont.
Les syndicats, de leur côté, abordaient ce test social avec prudence, voire crainte, conscients qu’ils étaient de l’impopularité potentielle des grèves et du faible soutien au refus de la réforme. Bernard Thibaut a tenté un virage spectaculaire, ouvrant la possibilité, exclue jusqu’alors, d’une négociation tripartite dans les entreprises, et ce dès le premier jour du conflit. La mue réformiste de la CGT semblait ainsi se confirmer, la confédération s’affirmant comme un partenaire constructif et central pour le gouvernement. Elle est contestée par une base plus réactive, en colère, dont chacun avait sous-estimé la combativité et l’attachement à ses régimes de retraite. Il n’y aura donc, au final, ni vainqueurs, ni vaincus – peut-être même que des vaincus, un gouvernement ballotté, des confédérations bousculées, une base radicalisée. Et le PS ? Comme prévu…
Quelques mots, un peu tardifs, sur le discours de Nicolas Sarkozy au Parlement européen, mardi 13 novembre. Un élément positif, d’abord, le respect ainsi témoigné au Parlement européen, lieu majeur du débat démocratique en Europe, longtemps avant la présidence française. Le Président a promis de s’y rendre 3 à 4 fois pendant celle-ci : s’il tient parole, c’est bien. Le discours lui-même laisse des sensations plus mêlées. Il y a, chez Nicolas Sarkozy, un engagement européen plutôt heureux, dont je me félicite. Jacques Chirac, son prédécesseur, était un Européen converti, respectable, raisonnable. Mais celui-ci croyait beaucoup plus aux relations bilatérales entre les « grands de ce monde », entre les « chefs », il n’avait aucun attachement, aucune estime pour les institutions européennes. Sarkozy appartient à une autre génération, il n’a pas d’expérience européenne, il connaît peu et mal la matière, mais il l’aborde, au moins, avec fougue. Tant mieux, je ne m’en plains pas. Et je ne peux que trouver bienvenue son ode à l’Europe comme espace de vie, son plaidoyer pour une Europe qui ne soit pas une « machine », sa charge contre l’unanimité, pour la démocratie à travers le vote. Par ailleurs, je ne trouve pas tabou d’évoquer une protection européenne, à condition de ne pas succomber à la tentation protectionniste bien sûr.
Mais d’autres élans, quasi populistes, me déplaisent. Je n’aime pas, d’abord, l’autosatisfaction constante dont il fait preuve, son éloge de la « politique » – sa politique. Non, je ne crois pas que le « traité simplifié soit une victoire politique de l’Europe sur elle-même, une victoire de la conscience européenne qui s’exprime dans la politique » ! C’est pire que de l’immodestie, c’est une erreur. Ce traité – tout sauf simplifié – ne restera pas dans l’histoire, il est le règlement intérieur, la boîte à outils institutionnelle de l’UE élargie, il n’est pas l’expression d’une ambition politique, à la limite il est celle d’une combinaison politique. Je n’ai pas non plus été enthousiasmé par le plaidoyer pro domo du Président sur sa volonté de remettre la France au cœur de la construction européenne – non parce que j’en conteste la pertinence, mais parce que j’en critique la méthode. Quelle arrogance, quelle suffisance dans cet amoncellement de « j’ai fait », quel mépris des autres, quel ridicule dans l’affirmation « j’ai engagé une politique de réformes qui n’a pas de précédent depuis 1958 » !
Il y a dans ce panégyrique l’aveu d’un orgueil immense, démesuré, un narcissisme débridé. Ce Président aime l’Europe, oui, mais si elle lui ressemble, si elle l’écoute, il la considère un peu comme un de ses nouveaux jouets, il n’hésite pas à en négliger les règles, à en bousculer les codes, il croit qu’il a toujours raison, seul contre tous. Ce mélange fera-t-il de lui un grand Européen ? Dans ce domaine, comme dans d’autres, on peut attendre de ce diable d’homme le meilleur – parfois – et le pire – souvent.

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