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LE SIXIEME JOUR

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/11/2007 à 17:38
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Xavier Bertrand, le machiniste social du gouvernement, François Fillon, droit dans ses bottes, et Nicolas Sarkozy, génial inventeur du conflit sur les régimes spéciaux – joliment appelés par « Libération », « le bon, la brute et le patron » – avaient fait un rêve : la grève devait s’arrêter presque avant d’avoir commencé, l’ouverture de Bernard Thibaut, favorable à des négociations tripartites dans les entreprises, devait débloquer la situation. Patatras ! La grève entame son 6e jour, et même si la sortie de crise semble se profiler doucement à partir de mercredi, ce conflit long, dur, marquera le début du quinquennat. Je n’ai pas voulu en faire une analyse distanciée, mais suis resté prudent, tant la situation a été et reste mouvante, tant l’alchimie sociale est complexe. Mon approche, toutefois, et même mon pressentiment, ne sont pas démentis : cette grève, évitable, aura été coûteuse pour tous les acteurs du jeu économique et social français.
Chacun, en effet, souffre. C’est d’abord, bien sûr, le cas des usagers, qui supportent avec stoïcisme, courage et plutôt bonhomie, une situation pénible : les grèves des transports font mal, d’autant plus qu’il n’y a pas cette fois d’adhésion, en quelque sorte « par procuration », de la population. Les syndicats ne sortent pas non plus gagnants de la confrontation, même si celle-ci pourrait, sur le long terme, marquer un tournant. La CFDT – il est vrai peu influente depuis 1995 à la SNCF – s’est retirée du conflit rapidement, et l’attention s’est concentrée sur la CGT. Comme en 1995 encore, mais il était alors le leader des cheminots, Bernard Thibaut aura été l’homme clé. Il a mis en œuvre la stratégie réformiste – qui ne va toutefois pas jusqu’à la signature d’accords – de sa confédération, ouvert un espace pour la négociation, mais il s’est heurté à la radicalité de la base, incarnée par Didier Le Reste, lui-même confronté à la surenchère impitoyable de Sud. Cette opposition aura-t-elle fragilisé ou renforcé le secrétaire général de la CGT ? Il est trop tôt pour le dire, mais la lisibilité du paysage syndical n’est pas d’emblée améliorée.
Et Sarkozy, et le gouvernement ? Ils paient, eux aussi, les pots cassés d’une stratégie incertaine. Le pouvoir, en effet, a semblé flotter. Il attendait le conflit, il l’a même provoqué, convaincu qu’il était du soutien à sa réforme, tablant sur la révolte des usagers. À l’approche de la grève, il a fait machine arrière, conscient qu’il était que celle-ci allait intervenir dans un contexte économique et politique plus compliqué pour lui qu’il ne l’escomptait. Depuis six jours, il n’a cessé de donner des signaux contradictoires, refusant la négociation en exigeant le « préalable » de la reprise du travail, puis lui ouvrant la porte en se contentant d’évoquer une « dynamique ». En réalité, il est à la peine, un indice le prouve à l’évidence : Sarkozy, l’omniprésent, se cache comme un vulgaire Chirac, craignant sans doute de payer le prix d’une expression délicate, soit trop provocante, soit inutile. Le Président espérait sans doute un fort soutien populaire, il recule au contraire dans les sondages, pour avoir négligé une donnée : la lucidité des Français, qui ont sanctionné son incapacité à trouver une issue à la grève, et lui imputent justement une forte responsabilité dans son déclenchement. Les yeux s’ouvrent, petit à petit : Sarkozy est un homme de droite, pas un rassembleur, il n’est pas un magicien, il n’est pas forcément un poids lourd, il est plus un apprenti-sorcier qu’un homme d’État. La maigre manifestation de la droite anti-gréviste ne l’aura pas rassuré, la fermeté des étudiants et l’entrée en jeu des fonctionnaires l’inquiètent sans doute.
Ce conflit, enfin, est coûteux pour l’économie et pour le dialogue social. Il commence, par sa durée, à perturber la machine économique, et pas seulement les entreprises concernées, qui mettront de toute façon un certain temps à repartir. Il montre surtout l’incapacité à faire fonctionner, en France, une démocratie sociale efficace. Car, enfin, la situation aurait pu être toute autre, les paramètres d’une solution étaient connus. Il y avait, d’abord, le principe d’une réforme, que le PS ne conteste pas : le passage à 40 annuités pour tous. Il y avait ensuite, les marges de manœuvre pour une négociation : la pénibilité, la spécificité des tâches, les inégalités d’espérance de vie, l’ampleur de la décote… Il y avait, enfin, la méthode : la discussion, sincère, ouverte, si possible en amont. La proposition d’un « Grenelle économique et social », dans ce contexte, n’eût pas été un gadget, mais la prise en compte, nécessaire, de la nécessité d’une culture de la négociation en France. À la fin du conflit, nous aurons sans doute la réforme. Beaucoup des justes revendications des salariés auront été satisfaites. Mais la grève aura été le prix à payer pour le refus de négociation de Sarkozy, pour son approche bravache et approximative du tissu social. Dès son discours sur le modèle social, j’avais prédit cette confrontation stérile, et plaidé, en lieu et place de ce thatchérisme mou, pour un nouveau compromis social français. Faut-il, comme le disait jadis Maurice Thorez, comme l’a affirmé hier Manuel Valls, « savoir terminer une grève » ? Bien sûr, mais le tout est de savoir quand ! Au point où nous en sommes, il faut prendre le temps nécessaire pour consolider les avancées conquises. Mais ce conflit montre, à nouveau, la nocivité de l’aventure sarkozienne.

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