« LE PS EST-IL MORT » ?

Les médias ont une rafraîchissante habitude, ils écrivent tous le même papier, font tous le même reportage au même moment. Cela s’appelle un « marronnier ». Celui de cette semaine concerne le PS, pour eux au mieux « inaudible », au pire « mort ». Cela me donne l’occasion de tenir ma promesse, parler en détail de mon parti et de la sensibilité social-démocrate que j’y défends. Je vais même y consacrer la semaine.
Alors, le PS est-il mort, comme le titrait hier le « Parisien » à la une ? Je serais malhonnête de prétendre qu’il est en pleine forme – on ne me croirait d’ailleurs pas. Les signes de son malaise se multiplient en effet. Parmi les plus récentes, je citerai notre discrétion pendant les grèves ou le demi-succès du forum d’Avignon sur le socialisme et la Nation. Je nuancerai, pour ma part, le pronostic, car ces deux événements ont leur explication. Le PS, en effet, n’était pas un acteur direct du conflit sur les retraites, qui contournait le Parlement, et opposait frontalement le pouvoir aux syndicats, eux-mêmes depuis plus d’un siècle totalement indépendants – du moins en théorie, la CGT ne l’a pas toujours été du PC, la CFDT a été brièvement liée au PS – des partis politiques. Et la part belle a été faite dans les médias à l’extrême gauche et à la nouvelle coqueluche, Olivier Besancenot. Quant au forum d’Avignon, je ne crois pas qu’il faille grossir le procès fait aux « ténors » de n’y avoir pas assisté. Je ne sais pas si je suis une de ces tessitures, mais je n’y ai pas été, et n’en éprouve aucune culpabilité. François Hollande avait souhaité, à juste titre, confier la maîtrise de ces forums à de nouveaux visages – le choix de Jean-Jacques Urvoas sur le premier était d’ailleurs tout à fait heureux, il est concret et brillant – et n’a confié aucune responsabilité à ceux qui, d’ordinaire, en exercent dans ces circonstances. Aurait-il fallu, dans ces conditions, faire de la figuration, même intelligente ? Pour ma part, j’ai estimé que non, et ce n’est pas pour désavouer une direction à laquelle j’appartiens et dont je suis solidaire. Mais le résultat est là, qui souligne à la fois le mérite et les limites de la démarche : cette rénovation-là est utile, elle ne peut être fondamentale, elle n’a d’ailleurs pas mobilisé le PS dans ses profondeurs, elle s’apparente plus à un placebo qu’à une thérapie de choc. Par-delà ces épiphénomènes, certes fâcheux, il faut donc creuser plus avant pour faire un juste diagnostic de la situation du parti.
Pour moi, l’état du PS est grave, mais pas fatal, à côté de certaines faiblesses logiques apparaissent des pathologies plus fondamentales. J’insisterai d’abord sur les difficultés logiques du PS. Car en réalité, ce qui serait anormal c’est qu’il soit aujourd’hui en pleine forme, alors qu’il vient de subir sa troisième défaite consécutive à l’élection présidentielle, que la droite a aussi emporté les élections législatives – notre sursaut du deuxième tour ne doit pas le faire oublier. Il y a, en politique, des facteurs cycliques : les premiers mois, parfois même les premières années, qui suivent une défaite, sont cruels pour le camp battu. La droite n’était pas flambante six mois après 1981, le PS ne brillait guère en 1986, Chirac était déprimé en 1988, la gauche était au fond du trou en 1993 – et pourtant tous ont emporté les élections suivantes. Je me souviens notamment de 1995, après la « défaite d’avenir » de Lionel Jospin, de ce que l’on disait du PS pendant la grande grève contre le plan Juppé : il était déjà inaudible, voire défunt… et nous avons, contre toute attente, quatre ans après notre pire débâcle historique, gagné en 1997. Faut-il pour autant, comme le disait François Hollande dans l’« Est Républicain » de vendredi, « attendre la prochaine », en l’occurrence compter sur le succès, que j’espère et attends, de la gauche aux municipales – ou plutôt la sanction logique des promesses non tenues de Sarkozy sur le pouvoir d’achat ? Je ne le crois pas, l’attentisme nous a permis de gagner les régionales et les européennes de 2004, il n’a pas suffi à nous faire conquérir la Présidence de la République en 2007. Mais cet élément de relativisme ne doit pas pour autant être oublié.
J’en vois aussi un autre : le PS est aujourd’hui, forcément, au milieu du gué. Au lendemain de la défaite de 2007, nous étions confrontés à un choix entre deux solutions imparfaites : changer de direction, alors qu’aucun leadership ne s’imposait incontestablement, au risque de laisser s’installer un désordre, ou maintenir François Hollande à la tête du parti, en ouvrant un processus de travail, sans ignorer que celui-ci ne pouvait être parfaitement satisfaisant. La direction actuelle, nécessairement, est perçue comme intérimaire, expédiant les affaires courantes, et François Hollande, malgré tout son talent, est atteint du « syndrome du canard boiteux » décrit par les politologues américains, qui touche tous les sortants qui ne se représentent pas. Il est toujours là, actif, présent, mais en même temps il n’est déjà plus là, la course à la succession est ouverte, son autorité est nécessairement affaiblie. Entre deux inconvénients, nous avons sans doute choisi le moindre. Mais il n’est pas possible dans ces conditions de parler d’une voix forte. Seul le prochain Congrès du PS nous donnera – s’il est réussi – un nouvel élan.
Je suis bien sûr davantage préoccupé de nos pathologies fondamentales. J’en ai déjà parlé ici. Le PS paie sa paresse idéologique et son classicisme organisationnel. Là où Sarkozy a méthodiquement bâti une machine de guerre, nous n’avons pas su construire une pensée cohérente, un discours convaincant, mettre en place les outils modernes de la conquête du pouvoir national au XXIe siècle. Nous n’avons pas tranché nos ambiguïtés, explicité notre vision du monde et de l’Europe, approfondi notre projet pour la France, redéfini et rajeuni le militantisme socialiste. Ces lacunes sont anciennes : elles remontent, pour moi, à la fin du gouvernement Jospin, qui n’a jamais ouvert la « nouvelle étape », annoncée, de son action, mais a terminé dans la gestion, elles se sont aggravées entre 2002 et 2007, années pendant lesquelles nous avons vogué de congrès tactiques en synthèses molles, sans oublier les divisions inutiles sur l’Europe.
Là réside le danger vital. Sommes nous une autre SFIO, finissant dans une interminable agonie – les grandes formations politiques disparaissent aussi – ou saurons-nous nous refonder à nouveau ? Le creux de la vague passera, le leadership changera en son temps, mais cela sera de peu d’effet si nous ne savons pas nous remettre au travail, collectivement, sur l’essentiel. Ce n’est pas acquis. Demain, je reviendrai sur le Congrès de 2008 – ce qu’il ne doit pas être – puis mercredi ou jeudi sur ce qu’il doit être. Pour aujourd’hui, je conclurai sur l’état du PS en paraphrasant Mark Twain : ça ne va pas fort, mais l’annonce de sa mort est très prématurée.