Dans les médias

Articles de décembre 2007


COMMISSION D’ENQUÊTE (4) : LES CONTREPARTIES

Catégorie : Assemblée nationale,Politique | Par pierre.moscovici | 31/12/2007 à 19:03
Commentaires fermés

Pourquoi, en définitive, les infirmières et le médecin ont-ils été libérés, alors que le colonel Kadhafi, souhaitant livrer des boucs émissaires étrangers à la vindicte populaire pour des fautes qu’ils n’avaient pas commises – innoculer le virus du sida à des enfants – et qui relevaient du système hospitalier libyen, s‘y refusait depuis tant d’années ? Quelles ont été les contreparties qui l’ont permis ? Contreparties : le mot gêne l’Élysée, qui l’a toujours refusé, il est repoussé par la droite, parce qu’il renvoie à l’idée que la France de Sarkozy aurait négocié avec le régime libyen, fait des gestes envers celui-ci, justement réputé peu fréquentable. Et pourtant, il y a bien eu, on s’en doute, de telles discussions, car personne ne prendra Kadhafi pour un philanthrope et Sarkozy pour un naïf ou un idéaliste. Parlons donc des termes de l’échange, des facteurs de la libération. Ils sont selon moi de trois ordres, que les travaux de la Commission ont permis de hiérarchiser avec précision – et de manière un peu différente de ce que j’imaginais au départ.
Premier facteur, la dimension financière. La détention des soignants bulgares s’assimile, en dernière analyse, à une prise d’otages – ce fut d’ailleurs le terme spontanément utilisé par Bernard Kouchner devant la Commission des affaires étrangères en juillet, avant qu’il se ravise. Et qui dit prise d’otages dit, aussi, rançon. La Libye souhaitait l’indemnisation des familles des enfants contaminés à l’hôpital de Benghazi – zone difficile pour le pouvoir – à la hauteur de dix millions de dollars par enfant, elle en a finalement rabattu à un million, elle ne voulait pas l’assumer par elle-même. Ma conviction est, aujourd’hui, que ni la France, ni l’Union européenne n’ont acquitté de rançon. Un mécanisme d’indemnisation a bien été mis en place, il transite par un fonds de l’UE – le fonds Benghazi – mais celui-ci est alimenté par de l’argent libyen, provenant de la fondation Kadhafi dirigée par le fils du colonel. Est-ce à dire que tout est clair et transparent ? Non, bien sûr. Là intervient un acteur dont le rôle restera à jamais mystérieux, le Qatar. Je suis persuadé que celui-ci a financé le fonds Kadhafi et que les autorités françaises n’en ignorent rien – les réponses des conseillers de Sarkozy ont, sur ce point, été d’une discrétion plus que remarquable, exagérée, valant presque un demi-aveu. Mais comment expliquer autrement les remerciements vibrants du Président français pour l’action de l’émirat ?
Deuxième dimension, la dimension militaro-industrielle. Sortie de l’embargo en 2004, la Libye, riche pays pétrolier, est redevenue « fréquentable », et surtout son marché a recommencé à attirer, y compris les marchands d’armes. Des prospections ont alors commencé, dont l’administration française, à travers la Commission interministérielle d’exportation des matériels de guerre, la CIEMG, a été dûment informée. Missiles Milan, corvettes, hélicoptères, remplacement de pièces sur les Mirage jadis vendus par la France, Rafale… : les espérances de nos industriels sont nombreuses. À cela s’est ajoutée la volonté de Sarkozy de vendre du nucléaire civil aux pays arabes, à commencer par la Libye, volonté qui au demeurant ne semble provoquer chez Areva qu’un enthousiasme limité. Y a-t-il eu un « deal », soignants contre armes ? Je ne le crois pas. Beaucoup des contrats signés depuis lors étaient déjà très avancés, la plupart l’auraient été de toute façon. Mais, incontestablement, le règlement de l’affaire des soignants a mis de l’huile dans les rouages : en permettant la normalisation immédiate des relations franco-libyennes – matérialisée par la visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli dès le 25 juillet, accompagnée de la signature de nombreux accords, y compris militaires et nucléaires – elle a constitué, pour reprendre l’expression pudique d’Hervé Morin, un puissant « facteur accélérateur ». La pluie de contrats – dont beaucoup demeurent hypothétiques ou lointains – tombée lors de la visite du colonel Kadhafi à Paris est donc le résultat indirect de la libération des soignants. Elle n’en est toutefois pas, c’est vrai, la contrepartie directe et immédiate.
La clé de cette affaire, en définitive, est politique. Claude Guéant, d’une certaine façon, l’a livrée, confirmant les propos de Marc Pierini. Nicolas Sarkozy avait fait de la libération des soignants un cheval de bataille, animé qu’il était à la fois par une sincérité et par un calcul : voir la France jouer un rôle accru dans la région, y reprendre pied à travers un partenariat encombrant mais influent. Le colonel Kadhafi, de son côté, souhaitait solder ce dossier, nuisible pour son pays, et se voir réhabilité – plus encore que réinséré – par la communauté internationale, prenant ainsi une sorte de revanche sur quinze années d’humiliation. Quel pays mieux que la France, membre permanent du Conseil de sécurité, terre des droits de l’homme, pouvait le lui permettre ?
Ce n’est donc pas un hasard si le contact, au lendemain de l’élection présidentielle française, le 10 mai, est établi à l’initiative du chef des services secrets libyens, et non par la partie française : la Libye a bien choisi la France pour sortir de cette ornière. Que souhaitait, au fond, le colonel Kadhafi ? En résumant sans caricaturer, on peut répondre avec netteté : il voulait être l’hôte de la France, être reçu à Paris, forcer ainsi la porte de l’UE, y acquérir une nouvelle respectabilité. Il avait compris que Sarkozy était disponible, sinon demandeur – là où Chirac, comme nous l’a laissé clairement entendre Philippe Douste-Blazy, avait été, avec son expérience de mammouth, justement réticent – il a fait mouvement, la France s’est engagée. On connaît la suite : les deux visites de Claude Guéant et Cécilia Sarkozy en Libye, la libération des soignants, la visite du Président en Libye, celle de Kadhafi à Paris. Kadhafi à Paris, s’« essuyant les pieds sur le paillasson » de la République française – la formule de Rama Yade était juste, même si elle ne mesurait pas à quel point elle s’appliquait avant tout à son mentor, son bienfaiteur politique, Nicolas Sarkozy : tel est en définitive le véritable prix de la libération des infirmières et du médecin bulgares.
Ce prix est-il, comme l’a écrit Jacques Julliard, trop élevé ? Je laisse chacun d’entre vous en juger, avec ses propres critères. En toute hypothèse, il est cher, très cher, nous l’avons tous mesuré lors de l’invraisemblable séjour du sinistre chef libyen en décembre. Voilà ce que j’espère lire – présenté de façon moins cursive, moins abrupte, plus subtile, plus nuancée sans doute, car il ne s’agit pas d’un blog – dans les conclusions de la Commission d’enquête. Celle-ci aura, je crois, servi de puissant révélateur d’une nouvelle conduite de notre politique étrangère, à la fois efficace à certains égards et aventureuse, sans grands principes et sans règles, volontaire et brouillonne, réaliste et naïve. Elle a aussi montré l’interpénétration des enjeux, des circuits de décision, des acteurs. En ceci, elle a fait œuvre utile. J’espère que le rapport sera le reflet fidèle de ces travaux. Si c’est le cas, je le voterai. Sinon, seul ou avec d’autres, je dirai ma vérité, qui ne diffèrera guère de ce que je viens de vous confier. Sur ce, je vous souhaite une très heureuse année 2008, ainsi qu’à ceux qui vous sont chers.


COMMISSION D’ENQUÊTE (3) : LE MÉCANISME DIPLOMATIQUE

Catégorie : Assemblée nationale,Politique | Par pierre.moscovici | 28/12/2007 à 19:04
Commentaires fermés

Que s’est-il passé, comment a été obtenue la libération des soignants bulgares, quelle est aujourd’hui la nature de nos relations avec le dictateur libyen ? Je vais vous donner ma lecture, en la schématisant beaucoup – je garde certains éléments, bien sûr, pour la fin de nos travaux, qui peuvent donner lieu soit à un vote consensuel du rapport, si celui-ci est suffisamment rigoureux, soit à une abstention de l’opposition, s’il est correct sans être tout à fait satisfaisant, soit à une opinion dissidente, s’il se contente d’une ode à Sarkozy, ce qui n’est hélas pas impossible. Pour cela, je soulignerai six points – trois aujourd’hui sur les ressorts de la libération des soignants, trois plus tard sur les causes de cette issue.
1) Ce dossier est, évidemment et avant tout, une affaire humanitaire. Certains ont voulu, de manière peu raisonnée, voir dans les socialistes les critiques de la libération des infirmières et du médecin. C’est absurde ! Pendant des années, nous nous sommes émus de leur sort, nous avons clamé leur innocence, critiqué le verdict inique de procès arrangés, truqués, réclamé leur liberté. Nous aurions nous aussi accéléré les demandes diplomatiques si Ségolène Royal avait été élue, nous nous sommes réjouis du dénouement de ce drame. Il y a, là-dessus, unanimité de la Commission, et je ne mets pas en doute la sincérité des intentions de Nicolas Sarkozy, qui avait insisté sur ce cas lors de sa campagne électorale et qui l’a cité le soir même de son élection. C’est pourquoi nous avons commencé nos travaux par l’audition des soignants, moment bouleversant qui nous a rappelé qu’ils avaient vécu, pour reprendre l’expression du médecin palestinien, l’« enfer sur la terre », subi des tortures épouvantables dans les prisons libyennes – où ces pratiques existent encore – et que le colonel Kadhafi n’avait rien à faire en France, patrie des droits de l’homme. Cette libération était un objectif important pour notre diplomatie, nous nous réjouissons, je me réjouis, qu’elle ait été obtenue.
2) L’Union européenne a joué un rôle essentiel, mais la France a permis le dénouement de cette affaire. La Libye du colonel Kadhafi, État terroriste dans les années 80, a été mise au ban des nations pendant près de quinze ans, elle a subi un embargo international de 1992 à 2004, date à laquelle il a été levé par l’UE après que Kadhafi ait renoncé aux armes de destruction massive, au terrorisme et à la prolifération nucléaire. C’est l’Union qui a plaidé la cause des soignants bulgares, Mme Ferrero-Waldner s’y étant fortement engagée, les présidences successives y ayant contribué, le représentant de la Commission à Tripoli, M. Pierini, ayant été un soutien et une présence essentiels pour eux. Il fallait, pour dénouer la situation, des accords de coopération entre l’Europe et la Libye : ils étaient pratiquement prêts en mai 2007, le terrain était largement préparé. Et la signature de ces accords, parallèlement à ceux conclus avec la France, était indispensable. Mais, incontestablement, l’élection présidentielle française a permis le déblocage du dossier. Il y a en effet eu alors la rencontre de deux volontés. Celle de Nicolas Sarkozy de régler cette affaire, comme il s’y était engagé, d’en tirer aussi les bénéfices politiques. Celle du colonel Kadhafi – ou en tout cas d’une partie du pouvoir libyen, sans doute plus complexe qu’il n’y paraît – d’en terminer avec cette situation qui ternissait l’image du pays, de lui trouver une solution qui tourne, au contraire, à l’avantage de la Libye et de son « guide ». Dès lors, la France a avancé seule, sans informer dans un premier temps l’UE, en lui cachant même son action, elle l’a fait avec l’énergie, la détermination, l’absence de scrupules aussi, dont est capable la nouvelle équipe dirigeante. Son rôle, pour le meilleur et pour le moins bon, est absolument décisif.
3) La libération des soignants bulgares est un cas d’école de la nouvelle diplomatie sarkozienne. Cette diplomatie, comme l’ensemble de la pratique de ce pouvoir, est résolument personnalisée, elle privilégie l’action « en commando », ignore toutes les procédures républicaines traditionnelles, rangées au magasin des accessoires ou considérées comme des survivances de temps antiques, ceux d’avant la « rupture », d’avant l’« avènement ». Nous avons en effet reçu le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, le ministre de la défense, Hervé Morin, beaucoup de hauts fonctionnaires de leurs ministères, qui auraient du, en bonne logique, se trouver au cœur du dispositif. Tous nous l’ont dit, chacun avec leur style et leur tempérament – douloureux pour Bernard Kouchner, manifestement déjà en désaccord  et qui a reconnu devant nous devoir parfois « avaler son chapeau » face aux initiatives du nouveau patron qu’il s’est choisi, désinvolte pour Morin, trop heureux de se trouver là où il est pour exiger d’y peser réellement : ce dossier n’« était pas le leur », ils n’y ont pas été associés en amont, ils n’ont été avisés de rien avant, ont été informés de peu après, bref ils n’ont été que des figurants ou des spectateurs.
Les vrais acteurs, eux, étaient peu nombreux. Claude Guéant, le très puissant et efficace Secrétaire général de l’Élysée, avait noué avec les Libyens des liens étroits alors qu’il était directeur de cabinet du ministre de l’intérieur : il a été leur interlocuteur central. Cécilia Sarkozy n’a pas été une potiche, pas du tout : elle a participé à toutes les discussions, en a mené certaines, a été la seule à rencontrer Kadhafi en tête-à-tête, Nicolas Sarkozy a décidé, négocié, téléphoné, conseillé par le très expérimenté Jean-David Levitte et à un moindre titre par le jeune et malin Boris Boillon : voilà pour l’essentiel. Cette concentration du pouvoir entre les mains du Président et de quelques conseillers est assumée, avouée, M. Guéant l’a fait en affirmant qu’il fallait savoir « passer par des sherpas ». Elle peut parvenir à des succès, elle est aussi à hauts risques.
Succès et risques : nous avons eu les deux dans cette affaire. Nous le verrons en regardant, après le « comment, le « pourquoi ».


COMMISSION D’ENQUÊTE (2) : DES LIMITES ÉVIDENTES

Catégorie : Assemblée nationale,Politique | Par pierre.moscovici | 27/12/2007 à 19:05
Commentaires fermés

Qu’est-ce qui n’a pas marché comme on pouvait l’espérer dans les travaux de la Commission d’enquête ? Qu’est-ce qui peut, en conséquence, être amélioré à l’avenir ? Il est trop tôt pour le dire tout à fait – le bilan attendra le vote du rapport – mais d’ores et déjà je peux émettre certaines remarques, certains regrets aussi.
Le premier a trait à la difficulté de faire témoigner des invités étrangers. J’avais souhaité, pour ma part, que toutes les parties impliquées soient entendues. Ce fut le cas pour la partie française, essentielle – à une exception près, sur laquelle je reviendrai. Ce fut aussi possible pour l’Union européenne, dont le représentant à Tripoli, M. Pierini, fut pour nous un témoin absolument primordial. Nous avons aussi pu, avec le rapporteur, rencontrer à Bruxelles Mme Ferrero-Waldner, Commissaire chargé des relations extérieures, qui a accepté de nous recevoir, mais a refusé une audition publique en France, craignant de créer un précédent. Cette même limite – compréhensible au demeurant – nous a empêché de recevoir les Présidents successifs de l’UE – Tony Blair, Jean-Claude Juncker, Frank-Walter Steinmeier – qui ont pourtant joué un rôle décisif dans la préparation de la libération des otages. Je l’ai regretté, car j’aurais voulu davantage mettre en valeur le travail des Européens, qui a préparé le terrain à 90 %. Mais les institutions européennes ne souhaitent pas – pas encore – communiquer sur leur action devant des Parlements nationaux. Il y a, là aussi, une culture à changer, ou une tradition à établir. Le cas des Libyens est différent. Nous n’avons pas souhaité entendre le colonel Kadhafi lors de sa visite à Paris – je ne crois pas qu’il serait venu, mais cela aurait été pour lui l’occasion d’une provocation supplémentaire – en revanche nous avons demandé l’audition de son fils Seif el Islam, qui représente le visage « moderne » et peut-être l’avenir du régime et qui, surtout, a beaucoup parlé des contrats conclus entre la France et la Libye. Je n’ai pas, pour être franc, le sentiment que les autorités françaises, à Paris comme à Tripoli, aient fait toutes les diligences pour que nous puissions y parvenir… Nous avons, enfin, invité l’Ambassadeur du Qatar à Paris, pour connaître la nature de la « médiation » de ce pays, évoquée par Sarkozy lui-même. J’attends sa réponse pour la rentrée. Il y a là, en tout cas, des marges d’amélioration.
Il y en a, aussi, dans l’attitude de la majorité. L’UMP, par définition, ne peut être totalement à l’aise avec une Commission d’enquête demandée par l’opposition, dès lors que celle-ci s’interroge, logiquement, sur des actes commis par l’exécutif soutenu par la droite. Je suis persuadé que le parti du Président n’aurait pas accepté cette commission, si son chef ne le lui avait pas demandé. L’UMP n’est jamais sortie de son inconfort. Individuellement, ses membres ont été, ils me l’ont dit, happés par l’exercice, ils s’y sont intéressés et même investis, mais ils n’ont pas su, collectivement, s’abstraire de leur allégeance à l’exécutif. On voit là le chemin qui nous reste à parcourir par rapport à d’autres grandes démocraties, comme la démocratie américaine, dans laquelle les sénateurs ou les représentants ont certes une loyauté partisane, mais aussi, et avant tout, une conception exigeante de leur activité législative et de contrôle.
L’illustration la plus caricaturale de cette limite est, bien sûr, le refus qui m’a été opposé lorsque j’ai souhaité convoquer Cécilia Sarkozy, au titre de ses fonctions d’« envoyée personnelle » du Chef de l’État en Libye. Je dois d’abord préciser la nature de mes pouvoirs en la matière – il m’a en effet souvent été demandé pourquoi je n’avais pas pris seul cette responsabilité. Eh bien, pour une raison très simple : je n’en avais pas le droit. C’est, en effet, le Président de la Commission qui convoque les témoins, mais il a besoin pour cela de l’aval de celle-ci. Or il m’a été refusé par un vote majoritaire de l’UMP et de sa filiale du « Nouveau centre » lorsque j’en ai fait la proposition. Et les arguments utilisés ont atteint, en l’espèce, un sommet de connerie, un himalaya de débilité ! « La séparation des pouvoirs » : mais de quel pouvoir parle-t-on s’agissant d’une personne privée investie d’une mission officielle ? « On sait tout » : précisément pas… c’est l’objet même de la Commission. « Politique spectacle, appétit pour les médias » : incontestablement, ce témoignage aurait fait du bruit, mais cela ne diminue pas sa nécessité. Car celle-ci est évidente : c’est Mme Sarkozy qui, dans un tête-à-tête dont personne n’a pu nous parler, a obtenu de Kadhafi la libération des soignants, M. Levitte, Conseiller diplomatique du Président a souligné son « rôle absolument décisif », M. Guéant, Secrétaire général de l’Élysée, a justement relevé qu’elle avait « personnalisé l’investissement direct du Chef de l’État ». Et pourtant on nous a refusé sa comparution, qui aurait j’en suis sûr mis en valeur sa contribution humanitaire, alors qu’elle-même semblait la souhaiter. Cela a un nom : l’UMP, sur ordre de l’Élysée, a entravé le fonctionnement de la Commission d’enquête, c’est le fait du prince. Et cela restera comme une tache sur nos travaux.
Le rôle du rapporteur va maintenant être décisif, pour la crédibilité de la Commission et d’abord celle de la majorité. Il va devoir tirer les leçons de notre enquête, en présenter les conclusions de manière objective et incisive. Il a les qualités pour le faire – il est aussi le Président UMP de la Commission des affaires étrangères, il est compétent et doté d’un bon jugement – en aura-t-il la liberté ? Je l’espère, mais n’en suis pas certain, car j’imagine les contraintes qu’il subit, les pressions qui pèseront sur lui. Je vous donnerai, pour ma part, ma version des faits.


COMMISSION D’ENQUÊTE (1) : UNE PREMIÈRE RÉUSSIE

Catégorie : Assemblée nationale,Politique | Par pierre.moscovici | 26/12/2007 à 19:06
Commentaires fermés

La Présidence de la Commission d’enquête sur la libération des infirmières bulgares et du médecin d’origine palestinienne détenus pendant huit ans et demi en Libye a été, depuis mon élection comme député du Doubs en juin 2007, ma principale activité parlementaire. Elle a terminé – peu s’en faut en tout cas – ses auditions avant la fin de la session, le rapporteur Axel Poniatowski va écrire ses conclusions, qui seront votées en janvier, le rapport étant rendu public le 5 février. Il est temps d’en tirer les leçons : je veux, pendant cette trêve des fêtes et les vacances parlementaires, vous livrer les miennes.
La première est institutionnelle, elle concerne l’utilité de la démarche. J’ai reçu, au long de ces mois d’enquête, beaucoup de courriers, les uns d’encouragement – je n’en parle pas -, les autres très critiques : « à quoi bon enquêter sur ce sujet », « pourquoi embêter notre Président, si efficace », « laissez tranquille la si gentille Mme Cécilia Sarkozy », « vous auriez dû combattre les turpitudes de la gauche sous Mitterrand », « combien ça coûte »… j’en passe, et des meilleures. Je peux comprendre ces réflexions, je ne les trouve pas illégitimes. Mais je les crois infondées. Il est temps, en effet, que la France devienne une démocratie adulte, dans laquelle les affaires étrangères cessent d’être entourées d’un « grand secret », d’appartenir à un « domaine réservé », en réalité confisqué par quelques acteurs, situés dans le « triangle d’or » Élysée-Quai d’Orsay-Matignon, que l’exécutif puisse, enfin, rendre compte de son action devant le législatif. La libération des soignants bulgares a ému l’opinion, elle s’est produite dans des conditions à certains égards opaques, elle soulevait la question des relations entre la France et un Chef d’État peu recommandable, celle aussi de l’articulation de notre diplomatie avec l’Union européenne. Je n’ai, pour ma part, pas pensé qu’il y avait là un scandale d’État, je n’ai jamais attendu de révélations spectaculaires de l’enquête, mais je pensais qu’elle avait beaucoup à nous apprendre sur la conduite de notre politique étrangère. Eh bien, je n’ai pas été déçu.
Car le travail de la Commission, pour qui l’a suivi, a bel et bien été passionnant. Les socialistes, à mon initiative, avaient demandé sa création, sans peut-être y croire vraiment. Le Président de la République, encore auréolé de ses victoires électorales et pris dans son discours de revalorisation du rôle du Parlement, l’a acceptée – ce qui l’honore plutôt – au grand dam de l’UMP, manifestement embarrassée, en acceptant le principe mais en contestant l’opportunité, attachée qu’elle est à chanter les louanges de super-Sarkozy. Peu croyaient en sa réussite, beaucoup me promettaient du plaisir lorsque j’en ai pris la présidence. Et pourtant, cette première commission d’enquête dans l’histoire de la Ve République en matière de politique étrangère est, en gros, un succès.
Elle l’est, d’abord, grâce à la transparence de ses travaux. Ceux-ci ont été télévisés sur la chaîne parlementaire LCP, ils sont accessibles sur internet, ils ont été très suivis, parfois avec passion, j’en ai reçu de nombreux témoignages. La qualité des auditions a, dans l’ensemble été bonne – à quelques prestations près, certaines manifestement trop réservées, d’autres un peu ridicules, les témoins ont joué le jeu, et nous ont beaucoup appris – les parlementaires ont été présents, incisifs sans être polémiques pour l’opposition, laudateurs sans être complaisants pour la majorité. L’intérêt de ces confrontations est évident : recevoir le Secrétaire général de l’Élysée, le Conseiller diplomatique du Président, des ministres et des anciens ministres, des diplomates et des chefs d’entreprise de l’armement ou du nucléaire, des experts médicaux, des hauts fonctionnaires et bien sûr, et d’abord, les soignants eux-mêmes, n’allait pas de soi, cela a beaucoup appris. On connaît maintenant, je crois, les tenants et les aboutissants de cette affaire, qui ne sont pas exactement ceux que j’imaginais à l’origine : j’espère que le rapport les fera apparaître.
Tout est-il pour autant parfait ? Bien sûr que non ! Je reviendrai demain sur les limites de l’exercice, qui montrent le chemin qui reste à parcourir pour qu’une Commission d’enquête « à la française » ait la force des commissions anglo-saxonnes, et au premier chef américaines. Mais je voulais aujourd’hui, avant tout, souligner les mérites de ce travail : il ne faudra pas demain hésiter, dans d’autres situations équivalentes ou plus délicates, à aller dans ce sens. Une brèche a été ouverte dans le mur du silence qui entoure notre diplomatie, je suis fier d’y avoir contribué.


BONNE HUMEUR

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/12/2007 à 19:08
Commentaires fermés

Allez, je veux vous rassurer, si toutefois vous aviez été inquiets : aujourd’hui je suis de bonne humeur. En effet, je suis un garçon de tempérament optimiste, dont les coups de colère ne durent jamais longtemps. En plus, j’ai passé la soirée dans le Vaucluse, une bonne soirée politique – lancement de la campagne de Michèle Armand, notre candidate à Avignon, débat à Althen-les-Paluds, chez Lucien Stanzione, dîner tardif avec les copains chez Jean-François Cesarini – de celles que j’aime. Vous avez été nombreux à réagir à mon post d’hier, je veux à mon tour vous répondre rapidement.
Comprenez, d’abord, ma motivation. Elle n’est pas négative : ce ne sont ni la frustration, ni la jalousie qui m’animent – jalousie ou frustration de quoi, de qui, on se le demande… Ces sous-entendus là sont mesquins et de peu d’intérêt. Je ne suis pas frustré de média, bien au contraire, il n’y a jamais eu tant à dire face à la déferlante sarkoziste et pour moi tant d’occasions de le faire. Et ma position dans le PS comme dans Socialisme et démocratie me satisfait, autant qu’il est possible dans une période particulièrement ingrate pour la gauche toute entière : elle n’est plus, elle ne peut plus être, celle du responsable des « experts », que j’ai été auprès de Lionel Jospin en… 1986, elle est celle d’un responsable politique plus ou moins apprécié – on ne peut pas plaire à tout le monde – mais dans sa maturité. Non, ce qui m’a fait bouger, c’est l’image que nous risquons, à trop nous enfermer dans la tactique, de renvoyer de nous-mêmes. Je n’ai pas envie que SD apparaisse divisé, incertain de son identité, disponible pour des ralliements, cherchant des alliances avec d’autres avant même de se définir. C’est pourquoi je nous appelle, tout simplement, à revenir aux « fondamentaux ».
Quels sont ces fondamentaux ? Le premier est idéologique, ou intellectuel. Nous représentons une sensibilité historique du socialisme, déjà présente dans les synthèses de Jaurès et de Blum, portée à l’extérieur de la SFIO par Pierre Mendès-France, à l’intérieur du PS par Michel Rocard puis DSK, fortement représentée dans l’expérience gouvernementale de Lionel Jospin. Cette sensibilité est celle du socialisme du réel, de la vérité, elle est internationaliste, européenne, décentralisatrice, régulatrice, attachée à la négociation sociale, elle veut marier l’individuel et le collectif, la production et la redistribution, refuser la rente et promouvoir le risque, l’innovation, combattre les inégalités à la racine, bref elle est socialiste et démocrate. Proche de la social-démocratie allemande ou suédoise, elle n’a jamais, c’est vrai, été majoritaire dans le PS – pour les raisons que l’on connaît. Je suis persuadé qu’elle a aujourd’hui, après trois défaites consécutives à la présidentielle, qui ont laissé le parti intellectuellement exsangue, la capacité de l’être, que son heure est arrivée, en tout cas que ses idées ont vocation à irriguer une majorité enfin vraiment réformiste. Encore faut-il pour cela que nous jouions pleinement notre rôle : porter ces idées, les faire vivre, les adapter aux temps que nous vivons – ce que nous avons commencé à faire avec le « Manifeste » – les décliner en propositions concrètes – ce qui reste largement à faire – les diffuser largement auprès des militants du parti, dans les fédérations, créer un vrai mouvement autour d’elles. Il y a là un agenda de travail lourd, exigeant – rénover notre pensée, notre discours, notre stratégie, notre organisation – qui doit mobiliser l’essentiel de notre énergie. Alors que se profile un congrès décisif, cette exigence doit avoir une traduction : préparer et écrire, présenter puis défendre une contribution générale, rassemblant nos conceptions, ayant vocation à devenir le cas échéant une motion portée par un candidat à la direction du parti, ce que nous n’avons pas fait – pas osé faire peut-être – à Dijon et au Mans. Ce n’est pas exclusif de textes signés avec d’autres – je juge pour ma part intéressante l’évolution engagée par Arnaud Montebourg – mais cette démarche ne saurait conduire à notre dissolution ou à notre abstention dans le débat qui s’ouvre. Y participer pour l’animer, et même le gagner, constitue pour moi l’objectif que nous devons nous fixer. Ne nous détournons pas de ce cap là.
Le deuxième « fondamental » est humain. La direction de SD, plus que cela la vie de ce groupe doivent être vraiment collectives, sans arrière-pensée. Il ne saurait y avoir de partage d’« empire » – y a-t-il d’ailleurs un empire ? – entre des généraux, contrôlant des territoires et des troupes. Nous devons travailler ensemble, chacun avec ses talents, ses spécificités, ses sensibilités, mais en allant dans la même direction. Il ne peut pas y avoir, il ne doit pas y avoir de conflit de pouvoir dans SD. Ce serait plus que vain, suicidaire. Nous sommes plus unis, profondément, que certains dans le parti se plaisent à le croire. Pourquoi laisser penser le contraire et nous présenter comme plus faibles que ce n’est le cas ? Cela vaut notamment pour Jean-Christophe Cambadélis – que j’ai défendu ici, dont je connais la qualité – et moi. Nous sommes différents, incontestablement, mais liés depuis longtemps par l’estime et l’amitié. Entre nous il peut y avoir de l’émulation, il n’y a pas de place pour une concurrence malsaine.
Raison de plus pour se respecter, se soutenir, avancer dans des démarches complémentaires et non alternatives, mariant l’attente d’une vraie rénovation, chère à nos amis rocardiens, notamment à Alain Bergounioux, et le professionnalisme d’un courant qui veut réellement compter, peser. C’est mon état d’esprit : tranquille, volontaire et de bonne humeur. Ce n’est qu’un début, continuons le débat…


TROIS RÉFLEXIONS

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/12/2007 à 19:00
Commentaires fermés

Les fêtes approchent, et l’actualité semble petit à petit se dissoudre, chacun s’apprêtant à vivre un moment de trêve à l’écart des fracas du monde. Et pourtant, ceux-ci se poursuivent. D’où trois réflexions.
Il y a d’abord le drame que vivent les sans-abri, les SDF. Le sujet revient chaque année avec les grands froids, nous sommes tous bouleversés de la situation de ces hommes et de ces femmes sans logement, vivant dans une terrible précarité. Les images sont dures, nous les voyons au coin de nos rues, la France n’y est pas insensible depuis les croisades de l’abbé Pierre dans les années 50. Des efforts ont été faits, des progrès réalisés, comme la création du Samu social, dont le rapport annuel vient de paraître. C’est un défi majeur pour les pouvoirs publics. Responsable du programme de Lionel Jospin lors de l’élection présidentielle de 2002, j’avais soutenu, à l’initiative d’Olivier Ferrand, l’idée d’un vaste plan de lutte contre ce fléau, qui s’était traduite par la formule malheureuse – en tout cas violemment critiquée – du « zéro SDF ». Certains y avaient vu de la démagogie, de l’utopie. En aucun cas ! Peut-être y avait-il là de la maladresse, mais c’était surtout l’expression d’une volonté, celle de s’inspirer des modèles étrangers, à commencer par la Grande-Bretagne, qui ont permis de diminuer très fortement le nombre des sans-abri. Ils l’ont fait grâce à des politiques globales – pas seulement des gymnases ou des tentes – favorisant la lutte contre l’exclusion, la mise sur pied de structures d’hébergement stables de plusieurs jours, l’accès au logement. C’est ce que réclament les associations reçues hier à Matignon. Elles ont raison. Je crois que, pour ce qui concerne les politiques, sans reprendre un slogan qui a échoué à convaincre, nous devons revenir à l’idée qui l’a inspiré.
Un mot sur l’Europe. Je n’ai pas évoqué, c’est vrai, le Conseil européen des 13 et 14 décembre – qui n’a d’ailleurs pas fait les gros titres – parce que j’avais peu à ajouter. Ce conseil, en effet, a surtout entériné la signature du Traité de Lisbonne, dont j’ai beaucoup parlé, et sur lequel ma pensée n’a pas varié : sans être un grand cru, sans permettre le « sauvetage » de l’Europe, ce traité est utile, il répond à une nécessité, je voterai et défendrai sa ratification sans hésitation ni embarras. Celle-ci, on le sait maintenant, sera rapide en France : tout devrait être fini le 8 février, après que le Conseil constitutionnel se soit prononcé, que le Congrès ait voté les modifications constitutionnelles nécessaires, et que les deux chambres aient exprimé leur sentiment. On connaît ma position, je crois préférable d’aller vite, de tourner la page, de réfléchir désormais à un projet pour les élections européennes de 2009. Toutefois, j’avoue suivre avec intérêt et un peu de perplexité les revendications qui montent sur le déni de démocratie né de l’absence de référendum. Cela ne me fait pas tourner casaque : je continue à croire en la légitimité de la démocratie représentative, je ne suis pas tombé amoureux de la procédure référendaire, je ne vois pas l’intérêt pour le PS de demander qu’on y recourre. Mais je suis sensible à l’exigence démocratique, à l’aspiration à un débat sur l’Europe : n’escamotons pas la discussion sur le traité au mois de janvier, et surtout poursuivons-la ensuite. La construction européenne ne se réduit pas à sa dimension institutionnelle, les enjeux dépassent celle-ci : pourquoi ne lancerions-nous pas une vaste réflexion sur l’avenir de l’Europe après et avec le Traité de Lisbonne ? J’y suis très favorable.
Que dire, enfin, de la Russie, où s’opère dans l’indifférence générale une sorte de coup d’État légal ? Résumons. Vladimir Poutine est depuis huit ans le Président – le tsar élu – de la Russie, et la dirige entouré d’une élite opaque, pour beaucoup issue de l’ex-KGB. Une politique de puissance, aux accents nationalistes, se forme, des fortunes immenses se constituent, le développement économique de la Russie reste dramatiquement inégal, la démocratie y est un simulacre. Il y a quelques semaines, le déroulement des élections législatives l’atteste : propagande outrancière en faveur du parti au pouvoir, écrasement des oppositions libérales, trucages éhontés, victoire attendue et écrasante des amis de Poutine – tout ceci n’empêchant pas les chaleureuses félicitations de Nicolas Sarkozy à celui qu’hier il qualifiait de « dictateur ». Arrive maintenant l’élection présidentielle. Poutine, après avoir hésité à changer la constitution, qui limite à deux le nombre des mandats consécutifs pour le Président, afin de se représenter, décide finalement de s’y conformer. Il choisit plutôt de soutenir un dauphin falot, Dimitri Medvedev, et « accepte » le poste de Premier ministre que celui-ci, pas encore élu mais dont l’élection est déjà faite, lui « propose ». Inutile de chercher le prochain maître de la Russie : ce sera le même, Vladimir Poutine, qui pourra confortablement opter dans quatre ans entre son retour à la Présidence ou la gestion de la considérable richesse qu’il aura accumulée. Demeurent bien sûr quelques incertitudes : qui représentera la Russie à l’étranger, notamment au G8, le nouveau Président voudra-t-il et pourra-t-il exister ? Nous verrons bien. En attendant, le pouvoir vient – quoi qu’en dise Poutine, qui affirme que la définition actuelle des rôles ne changera pas – de glisser du Président vers le Premier ministre, sans que cela suscite un murmure. Je sais hélas que cette politique d’autorité est populaire en Russie – pourquoi, dès lors, empêcher les oppositions ? – et que la tradition démocratique est faible dans ce pays. Je ne peux pour autant pas me réjouir de ce durcissement intérieur, présage d’une plus forte agressivité à l’extérieur. Cette réaffirmation de la Russie est un des faits marquants de l’année, qui comptera dans l’avenir.
PS : Je savais que le réalisateur d’« une nuit en enfer » était Robert Rodriguez. Mais le film, dans lequel joue Quentin Tarantino lui-même, qu’il a si je ne me trompe pas produit est tellement… tarantinesque que je me suis permis ce petit raccourci. J’espère qu’on me le pardonnera.


MAUVAIS POIL

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 18/12/2007 à 19:09
Commentaires fermés

Quelques mots sur les tangages internes du PS, que la trêve des fêtes va calmer.
La lecture d’un article paru jeudi dans le « Nouvel Observateur » m’a vraiment foutu de mauvais poil. Intitulé « la vie sans DSK », il décrit l’état de « Socialisme et démocratie » après son départ à Washington. Ce n’est pas tant le papier lui-même que ce qu’il révèle d’un état d’esprit qui peut exister dans nos rangs et qui ne devrait pas y être présent. Mal inspiré, il est en effet plein d’anecdotes consciencieusement biaisées : le partage de « l’empire » au profit de Jean-Christophe Cambadélis pour le parti, de Jean-Marie Le Guen pour l’Assemblée nationale et à ma prétendue grande déception, nos choix contrastés en cas de duel Royal/Delanoë – pour moi, ce serait Ségolène – les ambitions des uns et des autres. Surtout, nous sommes dépeints comme encore unis par la nécessité mais dépourvus d’identité, voués à des combinaisons compliquées – alliance avec Arnaud Montebourg, Laurent Fabius et d’autres pour éviter le choc des présidentiables, subtiles nuances entre la « rénovation » – les idées – et la « reconstruction » – le parti – qui pourraient mener à des démarches à géométrie variable, très byzantines. Je vous y renvoie.
Eh bien, ras le bol, je ne veux plus faire de politique comme ça ! L’histoire est fausse – j’avais pour ma part compris que notre direction était ou serait collective, c’est pourquoi et seulement pourquoi je ne l’ai pas revendiquée – les épisodes choisis le sont de façon curieusement sélective, les jeux de rôle sont caricaturaux. Non, je ne suis pas devenu « royaliste », j’en ai assez qu’on le diffuse complaisamment ! Oui, je parle avec Ségolène, comme cela aurait dû être le cas pendant la présidentielle, ce sont des conversations – plus rares qu’on le dit – cordiales, fermes et constructives – faut-il s’en plaindre ? Ce n’est en aucun cas un ralliement de ma part. Précisons que j’ai aussi rencontré Bertrand Delanoë, dans le même esprit, et que je suis prêt à le faire à nouveau. J’ai écrit ici même pourquoi je refusais que le Congrès de 2008 soit un Congrès de désignation : serait-il cohérent, dès lors, de s’aligner maintenant sur un présidentiable ? Je l’ai dit aussi, et je le répète : je ne participerai pas à un TSR – « tout sauf Royal » – ou à un TSD « tout sauf Delanoë » : pourquoi me mettre dans un camp ? Tout cela est puéril et un peu manipulateur.
Ce n’est pas le plus important. Ce n’est pas par narcissisme déçu, ou parce que je lis dans cet article qu’« aspirant » au poste de premier secrétaire, on peut se demander si mes « amis » me soutiendront – j’espère bien que ce sera le cas si cette hypothèse se concrétise, sinon, à quoi bon avoir des amis ? – que je me rebelle : je suis bien dans ma peau, j’aime ce que je fais et je fais ce que j’aime, je sais où je vais. Non, c’est parce que je souhaiterais que, plutôt que de nous perdre dans des stratégies trop subtiles, obsédés par l’idée de barrer la route à telle ou tel, nous ayons confiance en nous et revenions à l’essentiel. Et l’essentiel, c’est la situation de la France, confiée à un Président politiquement doué mais imprévisible, engagé dans une perpétuelle fuite en avant, aventurier et aventureux, escamotant les vraies difficultés – les inégalités, le pouvoir d’achat, la situation des banlieues – par un bagout de représentant de commerce, abîmant l’image de la France à l’étranger par des épisodes grotesques comme la désastreuse visite de Kadhafi à Paris. Nous n’avons pas le droit de laisser Nicolas Sarkozy, puisque c’est de lui qu’il s’agit, filer tranquillement vers la réélection en 2012, sans opposition cohérente, nous n’avons pas le droit de laisser la gauche dans l’état de déréliction où elle se trouve, d’accréditer l’idée qu’elle serait « la plus bête du monde ». Et j’ai la faiblesse de croire que nous avons, après avoir porté le thème de la social-démocratie alors qu’il n’était guère audible, une responsabilité particulière, au moment où chacun sent la nécessité, enfin, d’un socialisme du réel, comme l’a montré le forum de samedi, encore timidement rénovateur mais encourageant, sur les rapports entre les socialistes et le marché.
Cette responsabilité, c’est vrai, est double. Il s’agit bien de faire évoluer le parti, de le moderniser sans le dénaturer, d’améliorer sa gouvernance sans le présidentialiser, de lui donner un cap sans nier sa diversité, bref d’ouvrir de nouvelles voies et d’éviter des dérives. Pour atteindre cet objectif, il n’y a d’exclusive sur personne, il faut discuter avec tous, sans exception. Mais il faut, d’abord et avant tout, faire avancer nos idées, mener à bien une vraie rénovation – de notre pensée, de notre discours, de notre organisation, de nos alliances sans céder sur l’essentiel – et l’Europe à l’évidence, en fait partie. Cela suppose de rechercher de vraies convergences de fond : le « contrat de rénovation », signé avec les amis d’Arnaud Montebourg – que je n’ai pour ma part pas paraphé parce que, tout en adhérant à cette démarche, je n’y vois pas assez clair sur les étapes suivantes – va dans ce sens. C’est important, mais la priorité est autre : nous affirmer, nous constituer, nous exprimer, et pour cela travailler sur nos propres bases. J’ai parfois le sentiment que nous nous en écartons trop, voire les oublions, au risque de désorienter voire de décourager beaucoup de militants et de citoyens qui se sont reconnus en nous, depuis des années, qui attendent de nous de l’audace, du courage et pas seulement de l’habileté – même s’il n’est pas interdit, bien au contraire, d’en avoir.
Moi, je suis comme Julio Iglésias ; je n’ai pas changé. Je connais l’adage : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Malgré cela, je m’obstine à chercher la clarté, et je demeure convaincu que la priorité est de construire, de déployer Socialisme et démocratie pour être utile au PS, pour aider à le reconstruire – il en a besoin – et que cela passe par une stratégie lisible : une contribution générale au Congrès, marquant sans timidité notre identité, une motion, seuls ou avec d’autres en accord avec nos idées, un candidat au poste de Premier secrétaire, si possible. Tenons nous y : il n’est pas temps de se dissoudre, mais au contraire de se cristalliser. Il va falloir clarifier tout ça.


UNE SEMAINE EN ENFER

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 17/12/2007 à 19:10
Commentaires fermés

Kadhafi est enfin parti. Le bilan de cette visite est calamiteux. En y réfléchissant, j’hésite entre le rire et la consternation. Nicolas Sarkozy escomptait de ce séjour un bénéfice politique et commercial, il a vécu une épreuve. En le regardant, furieux, hagard, j’ai pensé à un film d’horreur de Quentin Tarantino, avec George Clooney, qui s’appelait « une nuit en enfer » : ce fut bien, pour Sarkozy, une semaine en enfer.
Quel calvaire, en effet. Le Président français est avant tout un homme de com’ et de coups. Mais là, il a été ratatiné, volatilisé, presque ridiculisé, par un maître, appuyé sur 38 ans de métier – le métier de provocateur ou de dictateur. Tenues improbables, regard dans le vide, Kadhafi a écrasé ses hôtes de son indifférence, de sa bizarrerie : l’image du colonel en moon boots, parka et chapka à Versailles restera dans les mémoires comme un pied de nez à toutes les convenances d’État. Le « guide », comme on l’appelle, n’a pourtant pas forcé son talent. Il y avait, dans son attitude, plus de mépris affiché que de volonté de nuire. Pourtant ce séjour fut un festival. Sarkozy lui a-t-il parlé des droits de l’homme ? On ne le saura pas, je veux croire que oui, en tout cas il n’a pas entendu. En revanche, il a donné la leçon à notre pays, par lui-même – souhaitant que la France traite dignement ses immigrés – ou à travers son ministre des affaires étrangères – pour qui les droits de l’homme, en France, se réduiraient au mariage homosexuel. Le colonel Kadhafi n’a manifesté aucun enthousiasme pour le grand projet sarkoziste d’Union méditerranéenne, si ce n’est pour refuser qu’Israël y participe. Il a fait démentir l’évidence – les tortures subies par les infirmières bulgares et le médecin d’origine palestinienne détenus pendant huit ans dans les prisons libyennes. Je regrette au passage, que Nicolas Sarkozy n’ait pas exigé, lors de ses entretiens avec le chef libyen, la reconnaissance de l’innocence de ces femmes et de cet homme, qui demeurent aux yeux de la « justice » libyenne coupables de crimes qu’ils n’ont pas commis.
Tout cela pulvérise l’argumentation sarkozienne. Il faudrait, selon celle-ci, dialoguer avec le colonel Kadhafi, comme avec d’autres chefs d’État douteux, pour les faire évoluer, pour accompagner le changement, pour préparer l’avenir. Mais Kadhafi n’a fait aucune concession, il n’a émis aucun regret – pas même sur le terrorisme, avec lequel, on le sent bien, il n’a rompu que par calcul et non par conviction – il s’est au contraire affirmé, et a dominé un Président français groggy, hésitant, conscient d’être tombé dans un piège qu’il s’est lui-même tendu. Sarkozy se consolera sans doute avec les promesses de contrats mirobolants, pour 10 milliards d’euros – Airbus, missiles Milan, centrale nucléaire, frégates, Rafale peut-être un jour… Mais il y a là, en réalité, une illusion d’optique. Certains de ces contrats étaient déjà quasiment conclus, négociés de longue date. D’autres étaient déjà très probables. D’aucuns, enfin, sont très hypothétiques : le Rafale, par exemple, n’est pas encore vendu, loin s’en faut – il faudra d’ailleurs pour ça, curieusement, l’aval des Américains, puisque certaines pièces sensibles ont été produites aux Etats-Unis. Cette visite ne suffira pas à combler notre déficit commercial, ses effets sont à la fois incertains et lointains.
Le chemin de croix du Président ne s’arrête pas là. Il a subi, de la part de plusieurs membres du gouvernement et de sa majorité, de violentes rebuffades. Je ne reviens pas sur l’incroyable baffe que lui a infligée Rama Yade. Celle-ci a gagné ses galons de star, d’icône, par un geste qui ne manquait pas de culot. Mais elle a aussi planté la visite de Kadhafi, l’a placée d’emblée sous l’auspice du scandale, a pointé du doigt le cynisme du Chef de l’État. Celui-ci est pris par là où il a jadis beaucoup pêché : l’insolence. Mais il a aussi démontré, en acceptant cette gifle sans broncher, un stupéfiant manque d’autorité : avec lui, avec Rama Yade, avec Rachida Dati, la politique n’est plus la gestion de la chose publique, c’est un sitcom ! Ne parlons pas de Kouchner : il s’est caché, laissant filtrer son désaccord, il a eu plus de métier que de courage. Quant à l’UMP, elle a montré son scepticisme : entre Jean-François Copé, qui a ironiquement invoqué une réunion de groupe pour sécher la venue de Kadhafi à l’Assemblée, Lionel Lucca, qui aurait voulu le convoquer devant la Commission d’enquête que je préside, Claude Goasguen, qui affirme justement que le colonel n’a pas lu tout Montesquieu et ignore l’esprit des lois, quel festival de moqueries… dont la seule cible était Sarkozy. Heureusement, il lui reste un défenseur, André Glucksmann, capable de soutenir l’insoutenable, aveuglé par la haine de la gauche, au point de renier toute une vie de lutte contre le totalitarisme : je l’ai beaucoup respecté par le passé, je l’ai entendu sur RTL avec consternation, à la fois gâteux et honteux.
Nicolas Sarkozy avait promis, le soir de son élection, une France qui serait « du côté des opprimés du monde ». C’est – déjà – fini ! La diplomatie éthique, la politique des droits de l’homme est abandonnée, vive la real politik… inefficace. Nous venons de subir une honte diplomatique. C’est un camouflet pour la France, c’est aussi et d’abord un camouflet pour le Président. Là réside sans doute pour lui le constat le plus dur : Nicolas Sarkozy fait désormais du Chirac… mais en pire, il n’en a ni la prestance, ni l’expérience, ni la prudence. Il fait rire de lui et rire de nous à l’étranger : il est urgent de se ressaisir.
Oui, ce fut pour lui une semaine en enfer – ou plutôt presque une semaine. Car, heureusement, il y eut le rayon de soleil, la visite à Disneyland avec Carla Bruni, la « nouvelle amie » du Président. Non, ce n’est pas une invention ou un casting, c’est la réalité, ou plutôt la « life politics » en marche. Qui dit mieux ? Ce n’est sans doute qu’un début…