Dans les médias

STORY TELLING

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 05/12/2007 à 19:23
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« Le Point », « l’Express », le « Parisien », les radios, les télés… : c’est parti, l’histoire du prochain Congrès du PS – et peut-être des dix prochaines années de la gauche – semble s’écrire médiatiquement. Elle est simple à résumer : le PS aurait deux candidats à la présidentielle, et deux seuls, Ségolène Royal et Bertrand Delanoë, il exigerait un leader, vite, ce combat interviendrait nécessairement dès 2008, tous les autres socialistes étant réduits soit à la retreite, soit au ralliement, soit à la figuration. Adieu, les « figures » d’hier – DSK, Laurent Fabius, Martine Aubry, François Hollande – à la niche les quadras, les quinquas, les « outsiders », les possibles. Je sais que nous sommes à l’époque de la « life politics », du « story telling ». Et pourtant les choses ne me paraissent pas si simples, si fatales.
Je l’ai déjà écrit ici, la question du leadership du parti se pose, elle n’est pas illégitime. Ce fut, en effet, un de nos handicaps entre 2002 et 2007 que de ne pas l’avoir réglée. Et la succession de François Hollande est ouverte depuis sa propre décision de ne pas se représenter en 2008 au poste de Premier secrétaire. Ce débat ne me gêne pas, et les ambitions de Bertrand Delanoë et Ségolène Royal me semblent on ne peut plus naturelle. Pourquoi n’en auraient-ils pas, par quel miracle ne les affirmeraient-ils pas ? Ségolène Royal a recueilli 17 millions de voix au second tour de la présidentielle – elle aime le rappeler – elle a été candidate à cette élection suprême, elle conserve des partisans, sa volonté est manifestement intacte. Je n’ai pas encore lu « ma plus belle histoire d’amour, c’est vous », mais je vois l’ampleur de l’offensive médiatique autour de ce livre, j’en comprends le sens – renouveler l’expérience de la candidature pour cette fois l ‘emporter -, cela ne me choque pas. Bertrand Delanoë, de son côté, s’apprête à mener un combat emblématique, celui des municipales à Paris : il doit les gagner, j’espère et je crois qu’il va les gagner. Chacun sait qu’il aime le parti, depuis longtemps – il a été un de ses principaux dirigeants auprès de Lionel Jospin au début des années 80 – chacun voit qu’il s’intéresse à son avenir. Réélu à Paris, il sera forcément un homme qui comptera au PS, et cela peut aiguiser encore ses ambitions. Bref, ne soyons pas hypocrites ou naïfs : tous deux pensent à 2012, tous les matins, c’est logique, il n’y a rien à y redire. Pour ma part, sans avoir jamais soutenu l’un ou l’autre, sans être enthousiasmé par chacun d’entre eux, je refuse le petit jeu de massacre qui consiste à « dézinguer » nos candidats potentiels – ceux-là et d’autres. Car le sarkozisme est trop dangereux pour que la gauche ne se fixe pas comme objectif l’alternance dans cinq ans.
Pour autant, leur confrontation est-elle souhaitable et inévitable ? Je persiste et signe : non, elle ne l’est pas ! Le PS a connu, par le passé, ce type d’affrontement, entre Mitterrand et Rocard dans les années 70 et 80, entre Fabius et Jospin pendant vingt ans. À chaque fois, il a trouvé son vainqueur. Mais ce ne fut pas sans coût majeur : le Congrès de Rennes de 1990 a été la croisée de ces chemins, et ouvert la voie à plus de quinze années difficiles, au cœur desquelles la période 1997-2002 fait figure d’heureuse parenthèse. Ne l’oublions jamais. J’observe Ségolène et Bertrand. Ils avancent, à l’évidence, leur désir est manifeste. Mais je ne les crois pas, je ne les espère pas irresponsables. Ils n’iront jusqu’au bout que si l’un ou l’autre pense avoir les forces suffisantes pour l’emporter clairement : rien n’indique que ce soit le cas. Ils sauront – il faut qu’ils sachent – mesurer l’impact d’une bataille frontale, qui serait davantage motivée par la recherche du pouvoir que par des divergences idéologiques majeures, sur un parti déjà très fragile. À ce stade, ils me paraissent déterminés mais raisonnables. Tant mieux, mais restons prudents et attentifs.
J’ai plaidé, ici, pour un autre type de Congrès. Non pas pour un congrès de désignation, mais pour un congrès d’orientation, de reconstruction. Je n’ai pas changé d’avis. Il est trop tôt pour choisir notre candidat à la présidentielle dès 2008, ce ne serait pas sage – d’autant que le choix ne saurait être limité aux deux prétendants actuels. Ce candidat doit être désigné à temps – en 2011 – il doit l’être en fonction de la situation politique du moment, en se posant la seule question qui vaille alors – qui peut défaire Nicolas Sarkozy ? – en examinant l’offre politique – DSK, par exemple, ne saurait être exclu du jeu, ce serait une grave erreur – il doit être investi par une primaire ouverte pour bénéficier d’un large soutien populaire et rassembler toute la gauche dès le premier tour. En attendant, il faut au parti un vrai programme de travail, autour d’une ligne politique post social-démocrate bien dessinée, et une équipe de direction collective, soudée, décidée.
Ségolène Royal et Bertrand Delanoë sont des atouts pour le PS. On peut les apprécier plus ou moins. Ils peuvent susciter l’adhésion ou l’allergie. Ils ont leurs qualités et leurs défauts. Leurs chances de l’emporter en 2012 peuvent être différemment évaluées : grandes pour certains, faibles pour d’autres. Mais ils sont là, bien identifiés par l’opinion et d’abord par la gauche, ils ne doivent pas être fragilisés : je ne participerai, pour ma part, à aucun « TSD » ou « TSR », je continuerai à dialoguer avec l’un et avec l’autre. Pour autant, je ne crois pas sage que le Congrès de 2008 tourne autour de leur affrontement, qui serait largement artificiel et prématuré. Je pense aussi que le choix présidentiel doit être effectué au bon moment, en gardant toutes les possibilités ouvertes jusqu’au bout. Enfin, les observant, les connaissant un peu, je ne suis pas persuadé que la meilleure partition, pour l’un ou l’autre, soit la direction du PS. Ils vont y jouer un rôle éminent, tous les deux : pour qu’il soit utile, il faudra, j’en ai la conviction, changer le scénario de l’histoire trop simple que l’on veut nous imposer. J’ai envie, avec d’autres, de contribuer à l’écrire.

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