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Quelques notations

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 06/12/2007 à 19:21
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Quelques notations internationales et européennes, en vrac.

1) Impressions, d’abord de Dublin, où j’ai passé plus d’une journée. L’accueil irlandais est toujours charmant, le pays continue de changer et de rajeunir, l’économie reste prospère et proche du plein-emploi. Mais tous mes interlocuteurs, nombreux – universitaires, ministres, parlementaires, diplomates, journalistes – éprouvent le même sentiment : le référendum sur le traité modificatif européen – qu’ils appellent traité réformateur – sera une dure épreuve.A priori, l’obstacle ne paraît guère impressionnant : l’Irlande est proeuropéenne, elle sait ce qu’elle doit à l’Union, l’ensemble des partis politiques soutient le « oui ». Et pourtant, l’inquiétude est là, la surprise d’une victoire du « non » est redoutée. Est-ce à propos du texte ? Non, celui-ci, par définition, n’est pas connu – sa consolidation reste à faire, le traité n’est pas signé, la campagne n’est pas commencée, plus de 60 % des Irlandais ne connaissent pas ce traité. Ce qui menace, c’est plutôt un vote de contexte : un Premier ministre affaibli par des affaires, une conjoncture économique qui, pour la première fois depuis 15 ans, est un peu moins favorable, une méconnaissance de l’Europe qui crée de l’incertitude : « vote no if you don’t know ». Bref, cela m’a rappelé quelque chose. Et ne m’a pas donné la nostalgie de la procédure référendaire.

2) Impressions sur la politique étrangère de Sarkozy, que je persiste à trouver erratique. La Russie, en premier lieu. Le Président de la République a téléphoné à Vladimir Poutine juste après le résultat des élections russes – pour le féliciter sans doute – alors qu’Angela Merkel marquait vigoureusement sa désapprobation. Étrange coup de fil ! D’abord, parce que le déroulement de ces élections a été pour le moins critiquable : campagne populiste, nationaliste et autoritaire du parti au pouvoir, intimidation, y compris physique, des opposants, matraquage médiatique, bourrage des urnes – en Tchétchénie, 99 % de participation, 99 % pour Poutine, tout un symbole – le retour à l’autocratie est en marche, la « verticale du pouvoir » s’impose de manière quasi-dictatoriale, les libertés s’éteignent petit à petit. Cela valait-il vraiment un coup de chapeau ? J’aurais pour ma part préféré un coup de semonce ! Ensuite, parce que Nicolas Sarkozy s’éloigne tous les jours de la politique éthique, du souci des droits de l’homme qu’il affichait dans sa campagne. Il refusait alors de frayer avec des dictateurs et promettait une relation plus distanciée et ferme avec Poutine. Comme ce fut le cas en Chine, la logique économique, la fascination pour la puissance, écrasent tout. Le Président de la République a, tous les jours, de nouveaux « potes » – Khadafi, Idriss Déby, Chavez, Poutine: c’est du Chirac, en pire.

Le voyage en Algérie, ensuite. Ce n’est pas une franche réussite, et c’est logique. Ce voyage devait-il avoir lieu ? Je n’en suis pas toujours persuadé. En effet, les consternantes déclarations antisémites d’un ministre algérien influent, s’en prenant aux origines de Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner pour fustiger la prégnance d’un « lobby juif » sur la politique étrangère de la France, n’ont été que très mollement démenties par le Président Bouteflika, alors qu’un désaveu radical de ces propos inacceptables s’imposait. Il était, c’est vrai, difficile, tant cette tonalité, du moins à l’état latent ou subliminal, est hélas présente dans certaines sphères du pouvoir algérien – je puis en témoigner directement après m’être rendu à Alger avec François Hollande à l’été 2006. Il y avait là une provocation, un signal qu’il ne fallait pas laisser passer. Nicolas Sarkozy a sans doute hésité à annuler sa visite, redoutant de donner ainsi un message négatif aux Algériens. Qu’aurais-je fait à sa place ? Je ne sais. En tout cas, tout cela laissait augurer un climat malsain.

C’est bien ce qui s’est passé sur place. Accueil glacial, malgré une bonne moisson de contrats, insistance répétée sur la question de la « repentance ». Je veux préciser, sur ce sujet, les déclarations que j’ai faites au « Monde ». En effet, j’ai sur cette question un vécu, presque une génétique, puisque ma mère fut une des signataires de l’appel des 121 contre la guerre d’Algérie. Il faut un discours fort sur cette guerre, dénonçant la colonisation, l’oppression, l’injustice, la torture : ce fut une sale guerre, menée salement. Nicolas Sarkozy, qui hier refusait toute repentance, a fait un premier pas, malheureusement mal préparé, et prononcé des paroles justes. La difficulté est que pour le pouvoir algérien attend autre chose, et toujours plus, la reconnaissance d’une responsabilité unilatérale, absolue, de la France, négligeant les responsabilités qui ont pu aussi exister du côté algérien. C’est pourquoi, oui, je crois qu’il faut éviter l’auto-flagellation, mais en trouvant la bonne meusre, bref un discours fort, engagé, pas une génuflexion. Cette question est importante, elle ne saurait résumer nos relations : il faut aider l’Algérie à se développer, encourager la démocratie – le système est encore très opaque, policier et répressif – nouer des liens avec une jeunesse qui a aujourd’hui d’autres préoccupations que cette douloureuse histoire commune. Sur tous ces plans, la visite de Sarkozy n’est pas un succès. Compromission en Russie, hésitations en Algérie : ce n’est pas une bonne semaine pour notre diplomatie.

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