SALE VISITE

Le colonel Kadhafi est en visite à Paris : rarement un voyage officiel aura causé un tel débat, suscité de telles passions, y compris au sein de la majorité. Nicolas Sarkozy, jamais avare de superlatifs, est venu chaleureusement saluer le « guide » lors d’une réunion à Lisbonne – au cours de laquelle celui-ci a pourtant justifié le terrorisme pour les « faibles » – pour lui dire combien il était « heureux » de le recevoir en France, François Fillon, toujours gai comme un pinson, fustige sévèrement les « donneurs de leçons », Bernard Kouchner refuse d’aller dîner à l’Élysée, Rama Yade s’indigne de ce « baiser de la mort », le PS s’oppose à cette visite.
Commençons par là : Kadhafi ne devrait pas être aujourd’hui l’hôte de la République française, c’est plus et pire qu’une erreur, c’est une faute. Il reste, malgré sa réintégration récente dans la communauté internationale, une personnalité trouble, un Chef d’État peu recommandable. En Libye, la démocratie n’existe pas. En Libye, les droits de l’homme ne sont pas respectés. Et la condamnation du terrorisme par le colonel Kadhafi est pour le moins ambiguë, à géométrie variable : ce n’est pas possible, le refus doit être d’une fermeté totale, ne souffrir aucune exception, aucune excuse. C’est pourquoi je suis profondément choqué que la France de Nicolas Sarkozy déroule le tapis rouge sous les pieds de celui qui demeure un dictateur infréquentable. Cela me laisse un vrai malaise, c’est indigne. Et cela confirme la vraie nature de la diplomatie sarkozienne : une diplomatie de complaisance. Nous sommes loin, en effet, des vibrantes proclamations éthiques de la campagne présidentielle. Le Président a depuis longtemps basculé dans le réalisme, dans l’hyperréalisme même, voire dans le cynisme : cette visite est le couronnement de ce tournant précoce. En effet, la liste des « nouveaux amis, du Président s’allonge : Poutine, Déby, Chavez, Kadhafi… La logique commerciale écrase et écarte tout principe. Cette dérive ne doit pas être acceptée : c’est pourquoi, comme Jean-Marc Ayrault – et d’ailleurs comme François Bayrou – je considère comme une faute la réception du colonel Kadhafi à la Présidence de l’Assemblée nationale : ce temple de la démocratie ne saurait accueillir de tels personnages.
Où en est, sur cette question, la majorité ? L’UMP, depuis cet été, joue la défense intransigeante, sans nuance et sans finesse, du Président. Je mets de côté l’extravagant Patrick Ollier, charmant collègue parlementaire, mais soutien quasi-délirant du colonel Kadhafi : cet excès me fait hésiter entre le rire et la tristesse. En réalité, c’est tout le parti du Président qui se mobilise autour de lui. Le Premier ministre, depuis Buenos Aires, approuve la visite. Et les parlementaires UMP, au sein de la Commission d’enquête que je préside, ne cessent – tout en y travaillant sérieusement – d’en dénigrer le principe, d’en freiner le cours. Toutes leurs interventions, toutes leurs questions, n’ont qu’un sens : chanter les louanges de Sarkozy, vanter sa diplomatie, éviter toute critique, même minime – ainsi toute idée de « contrepartie » à la libération des soignants bulgares est elle proscrite. Mais nous connaissons maintenant la principale contrepartie : ce que Kadhafi voulait par-dessus tout, c’était cette réception en grandes pompes, que toutes les autres capitales lui refusent à juste titre. Cette attitude a culminé avec leur refus de voir auditionner  Mme Sarkozy, sans autre raison que le bon plaisir du Prince qui nous dirige, alors que son témoignage était plus qu’utile, nécessaire.
Que dire du gouvernement ? Bernard Kouchner éprouve un évident malaise – qu’il exprime par un assourdissant silence. Lui qui fut un des plus fermes et convaincants détracteurs du régime libyen, lui qui est l’inventeur du droit d’ingérence, souffre sans doute de cette situation, qui heurte toutes ses convictions. Et pourtant, il la subit, il « avale son chapeau », comme il l’a dit à la commission d’enquête. C’est la preuve définitive qu’il n’est pas à sa place dans ce gouvernement : qu’es-tu allé faire dans cette galère, mon cher Bernard ? Quant à Rama Yade, ses déclarations m’ont stupéfait. Quelle violence, en effet, dans ses propos ! Le colonel Kadhafi devrait « comprendre que notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits », la France « ne doit pas recevoir ce baiser de la mort ». Ces fortes paroles sont sympathiques, mais il y a aussi là un oubli singulier : qui a invité le colonel Kadhafi en France, qui reçoit ce baiser de la mort ? Nicolas Sarkozy, son chef adoré, son idole, son Président tout simplement. J’en ai assez de ces propos inconséquents, de ces ministres qui s’indignent, tout en participant à une politique qu’ils jugent « dégueulasse » comme Fadela Amara, ou inacceptable comme Rama Yade aujourd’hui. Nul n’est obligé d’être ministre, et la cacophonie n’est pas une méthode de gouvernement. J’en ai assez de ces valses à trois temps où on s’épanche d’abord, pour ensuite se désavouer de manière un peu piteuse et enfin rentrer dans le rang. J’ai une conception plus exigeante de la République que ces pulsions immatures : si Rama Yade pense ce qu’elle a dit, qu’elle s’en aille – quel sens cela a-t-il d’être secrétaire d’État aux droits de l’homme dans  un gouvernement qui, selon elle, n’en a cure – sinon, qu’elle se taise !
En attendant, Kadhafi est là. J’espère que Sarkozy aura à cœur de lui parler fortement des droits de l’homme, qu’il exigera qu’il reconnaisse, enfin, l’innocence des soignants bulgares – car ils ont été graciés, extradés, mais restent condamnés en Libye pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. Je l’espère, mais je ne le crois pas. Sale visite, décidément.