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UNE SEMAINE EN ENFER

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 17/12/2007 à 19:10
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Kadhafi est enfin parti. Le bilan de cette visite est calamiteux. En y réfléchissant, j’hésite entre le rire et la consternation. Nicolas Sarkozy escomptait de ce séjour un bénéfice politique et commercial, il a vécu une épreuve. En le regardant, furieux, hagard, j’ai pensé à un film d’horreur de Quentin Tarantino, avec George Clooney, qui s’appelait « une nuit en enfer » : ce fut bien, pour Sarkozy, une semaine en enfer.
Quel calvaire, en effet. Le Président français est avant tout un homme de com’ et de coups. Mais là, il a été ratatiné, volatilisé, presque ridiculisé, par un maître, appuyé sur 38 ans de métier – le métier de provocateur ou de dictateur. Tenues improbables, regard dans le vide, Kadhafi a écrasé ses hôtes de son indifférence, de sa bizarrerie : l’image du colonel en moon boots, parka et chapka à Versailles restera dans les mémoires comme un pied de nez à toutes les convenances d’État. Le « guide », comme on l’appelle, n’a pourtant pas forcé son talent. Il y avait, dans son attitude, plus de mépris affiché que de volonté de nuire. Pourtant ce séjour fut un festival. Sarkozy lui a-t-il parlé des droits de l’homme ? On ne le saura pas, je veux croire que oui, en tout cas il n’a pas entendu. En revanche, il a donné la leçon à notre pays, par lui-même – souhaitant que la France traite dignement ses immigrés – ou à travers son ministre des affaires étrangères – pour qui les droits de l’homme, en France, se réduiraient au mariage homosexuel. Le colonel Kadhafi n’a manifesté aucun enthousiasme pour le grand projet sarkoziste d’Union méditerranéenne, si ce n’est pour refuser qu’Israël y participe. Il a fait démentir l’évidence – les tortures subies par les infirmières bulgares et le médecin d’origine palestinienne détenus pendant huit ans dans les prisons libyennes. Je regrette au passage, que Nicolas Sarkozy n’ait pas exigé, lors de ses entretiens avec le chef libyen, la reconnaissance de l’innocence de ces femmes et de cet homme, qui demeurent aux yeux de la « justice » libyenne coupables de crimes qu’ils n’ont pas commis.
Tout cela pulvérise l’argumentation sarkozienne. Il faudrait, selon celle-ci, dialoguer avec le colonel Kadhafi, comme avec d’autres chefs d’État douteux, pour les faire évoluer, pour accompagner le changement, pour préparer l’avenir. Mais Kadhafi n’a fait aucune concession, il n’a émis aucun regret – pas même sur le terrorisme, avec lequel, on le sent bien, il n’a rompu que par calcul et non par conviction – il s’est au contraire affirmé, et a dominé un Président français groggy, hésitant, conscient d’être tombé dans un piège qu’il s’est lui-même tendu. Sarkozy se consolera sans doute avec les promesses de contrats mirobolants, pour 10 milliards d’euros – Airbus, missiles Milan, centrale nucléaire, frégates, Rafale peut-être un jour… Mais il y a là, en réalité, une illusion d’optique. Certains de ces contrats étaient déjà quasiment conclus, négociés de longue date. D’autres étaient déjà très probables. D’aucuns, enfin, sont très hypothétiques : le Rafale, par exemple, n’est pas encore vendu, loin s’en faut – il faudra d’ailleurs pour ça, curieusement, l’aval des Américains, puisque certaines pièces sensibles ont été produites aux Etats-Unis. Cette visite ne suffira pas à combler notre déficit commercial, ses effets sont à la fois incertains et lointains.
Le chemin de croix du Président ne s’arrête pas là. Il a subi, de la part de plusieurs membres du gouvernement et de sa majorité, de violentes rebuffades. Je ne reviens pas sur l’incroyable baffe que lui a infligée Rama Yade. Celle-ci a gagné ses galons de star, d’icône, par un geste qui ne manquait pas de culot. Mais elle a aussi planté la visite de Kadhafi, l’a placée d’emblée sous l’auspice du scandale, a pointé du doigt le cynisme du Chef de l’État. Celui-ci est pris par là où il a jadis beaucoup pêché : l’insolence. Mais il a aussi démontré, en acceptant cette gifle sans broncher, un stupéfiant manque d’autorité : avec lui, avec Rama Yade, avec Rachida Dati, la politique n’est plus la gestion de la chose publique, c’est un sitcom ! Ne parlons pas de Kouchner : il s’est caché, laissant filtrer son désaccord, il a eu plus de métier que de courage. Quant à l’UMP, elle a montré son scepticisme : entre Jean-François Copé, qui a ironiquement invoqué une réunion de groupe pour sécher la venue de Kadhafi à l’Assemblée, Lionel Lucca, qui aurait voulu le convoquer devant la Commission d’enquête que je préside, Claude Goasguen, qui affirme justement que le colonel n’a pas lu tout Montesquieu et ignore l’esprit des lois, quel festival de moqueries… dont la seule cible était Sarkozy. Heureusement, il lui reste un défenseur, André Glucksmann, capable de soutenir l’insoutenable, aveuglé par la haine de la gauche, au point de renier toute une vie de lutte contre le totalitarisme : je l’ai beaucoup respecté par le passé, je l’ai entendu sur RTL avec consternation, à la fois gâteux et honteux.
Nicolas Sarkozy avait promis, le soir de son élection, une France qui serait « du côté des opprimés du monde ». C’est – déjà – fini ! La diplomatie éthique, la politique des droits de l’homme est abandonnée, vive la real politik… inefficace. Nous venons de subir une honte diplomatique. C’est un camouflet pour la France, c’est aussi et d’abord un camouflet pour le Président. Là réside sans doute pour lui le constat le plus dur : Nicolas Sarkozy fait désormais du Chirac… mais en pire, il n’en a ni la prestance, ni l’expérience, ni la prudence. Il fait rire de lui et rire de nous à l’étranger : il est urgent de se ressaisir.
Oui, ce fut pour lui une semaine en enfer – ou plutôt presque une semaine. Car, heureusement, il y eut le rayon de soleil, la visite à Disneyland avec Carla Bruni, la « nouvelle amie » du Président. Non, ce n’est pas une invention ou un casting, c’est la réalité, ou plutôt la « life politics » en marche. Qui dit mieux ? Ce n’est sans doute qu’un début…

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