TROIS RÉFLEXIONS

Les fêtes approchent, et l’actualité semble petit à petit se dissoudre, chacun s’apprêtant à vivre un moment de trêve à l’écart des fracas du monde. Et pourtant, ceux-ci se poursuivent. D’où trois réflexions.
Il y a d’abord le drame que vivent les sans-abri, les SDF. Le sujet revient chaque année avec les grands froids, nous sommes tous bouleversés de la situation de ces hommes et de ces femmes sans logement, vivant dans une terrible précarité. Les images sont dures, nous les voyons au coin de nos rues, la France n’y est pas insensible depuis les croisades de l’abbé Pierre dans les années 50. Des efforts ont été faits, des progrès réalisés, comme la création du Samu social, dont le rapport annuel vient de paraître. C’est un défi majeur pour les pouvoirs publics. Responsable du programme de Lionel Jospin lors de l’élection présidentielle de 2002, j’avais soutenu, à l’initiative d’Olivier Ferrand, l’idée d’un vaste plan de lutte contre ce fléau, qui s’était traduite par la formule malheureuse – en tout cas violemment critiquée – du « zéro SDF ». Certains y avaient vu de la démagogie, de l’utopie. En aucun cas ! Peut-être y avait-il là de la maladresse, mais c’était surtout l’expression d’une volonté, celle de s’inspirer des modèles étrangers, à commencer par la Grande-Bretagne, qui ont permis de diminuer très fortement le nombre des sans-abri. Ils l’ont fait grâce à des politiques globales – pas seulement des gymnases ou des tentes – favorisant la lutte contre l’exclusion, la mise sur pied de structures d’hébergement stables de plusieurs jours, l’accès au logement. C’est ce que réclament les associations reçues hier à Matignon. Elles ont raison. Je crois que, pour ce qui concerne les politiques, sans reprendre un slogan qui a échoué à convaincre, nous devons revenir à l’idée qui l’a inspiré.
Un mot sur l’Europe. Je n’ai pas évoqué, c’est vrai, le Conseil européen des 13 et 14 décembre – qui n’a d’ailleurs pas fait les gros titres – parce que j’avais peu à ajouter. Ce conseil, en effet, a surtout entériné la signature du Traité de Lisbonne, dont j’ai beaucoup parlé, et sur lequel ma pensée n’a pas varié : sans être un grand cru, sans permettre le « sauvetage » de l’Europe, ce traité est utile, il répond à une nécessité, je voterai et défendrai sa ratification sans hésitation ni embarras. Celle-ci, on le sait maintenant, sera rapide en France : tout devrait être fini le 8 février, après que le Conseil constitutionnel se soit prononcé, que le Congrès ait voté les modifications constitutionnelles nécessaires, et que les deux chambres aient exprimé leur sentiment. On connaît ma position, je crois préférable d’aller vite, de tourner la page, de réfléchir désormais à un projet pour les élections européennes de 2009. Toutefois, j’avoue suivre avec intérêt et un peu de perplexité les revendications qui montent sur le déni de démocratie né de l’absence de référendum. Cela ne me fait pas tourner casaque : je continue à croire en la légitimité de la démocratie représentative, je ne suis pas tombé amoureux de la procédure référendaire, je ne vois pas l’intérêt pour le PS de demander qu’on y recourre. Mais je suis sensible à l’exigence démocratique, à l’aspiration à un débat sur l’Europe : n’escamotons pas la discussion sur le traité au mois de janvier, et surtout poursuivons-la ensuite. La construction européenne ne se réduit pas à sa dimension institutionnelle, les enjeux dépassent celle-ci : pourquoi ne lancerions-nous pas une vaste réflexion sur l’avenir de l’Europe après et avec le Traité de Lisbonne ? J’y suis très favorable.
Que dire, enfin, de la Russie, où s’opère dans l’indifférence générale une sorte de coup d’État légal ? Résumons. Vladimir Poutine est depuis huit ans le Président – le tsar élu – de la Russie, et la dirige entouré d’une élite opaque, pour beaucoup issue de l’ex-KGB. Une politique de puissance, aux accents nationalistes, se forme, des fortunes immenses se constituent, le développement économique de la Russie reste dramatiquement inégal, la démocratie y est un simulacre. Il y a quelques semaines, le déroulement des élections législatives l’atteste : propagande outrancière en faveur du parti au pouvoir, écrasement des oppositions libérales, trucages éhontés, victoire attendue et écrasante des amis de Poutine – tout ceci n’empêchant pas les chaleureuses félicitations de Nicolas Sarkozy à celui qu’hier il qualifiait de « dictateur ». Arrive maintenant l’élection présidentielle. Poutine, après avoir hésité à changer la constitution, qui limite à deux le nombre des mandats consécutifs pour le Président, afin de se représenter, décide finalement de s’y conformer. Il choisit plutôt de soutenir un dauphin falot, Dimitri Medvedev, et « accepte » le poste de Premier ministre que celui-ci, pas encore élu mais dont l’élection est déjà faite, lui « propose ». Inutile de chercher le prochain maître de la Russie : ce sera le même, Vladimir Poutine, qui pourra confortablement opter dans quatre ans entre son retour à la Présidence ou la gestion de la considérable richesse qu’il aura accumulée. Demeurent bien sûr quelques incertitudes : qui représentera la Russie à l’étranger, notamment au G8, le nouveau Président voudra-t-il et pourra-t-il exister ? Nous verrons bien. En attendant, le pouvoir vient – quoi qu’en dise Poutine, qui affirme que la définition actuelle des rôles ne changera pas – de glisser du Président vers le Premier ministre, sans que cela suscite un murmure. Je sais hélas que cette politique d’autorité est populaire en Russie – pourquoi, dès lors, empêcher les oppositions ? – et que la tradition démocratique est faible dans ce pays. Je ne peux pour autant pas me réjouir de ce durcissement intérieur, présage d’une plus forte agressivité à l’extérieur. Cette réaffirmation de la Russie est un des faits marquants de l’année, qui comptera dans l’avenir.
PS : Je savais que le réalisateur d’« une nuit en enfer » était Robert Rodriguez. Mais le film, dans lequel joue Quentin Tarantino lui-même, qu’il a si je ne me trompe pas produit est tellement… tarantinesque que je me suis permis ce petit raccourci. J’espère qu’on me le pardonnera.