COMMISSION D’ENQUÊTE (3) : LE MÉCANISME DIPLOMATIQUE

Que s’est-il passé, comment a été obtenue la libération des soignants bulgares, quelle est aujourd’hui la nature de nos relations avec le dictateur libyen ? Je vais vous donner ma lecture, en la schématisant beaucoup – je garde certains éléments, bien sûr, pour la fin de nos travaux, qui peuvent donner lieu soit à un vote consensuel du rapport, si celui-ci est suffisamment rigoureux, soit à une abstention de l’opposition, s’il est correct sans être tout à fait satisfaisant, soit à une opinion dissidente, s’il se contente d’une ode à Sarkozy, ce qui n’est hélas pas impossible. Pour cela, je soulignerai six points – trois aujourd’hui sur les ressorts de la libération des soignants, trois plus tard sur les causes de cette issue.
1) Ce dossier est, évidemment et avant tout, une affaire humanitaire. Certains ont voulu, de manière peu raisonnée, voir dans les socialistes les critiques de la libération des infirmières et du médecin. C’est absurde ! Pendant des années, nous nous sommes émus de leur sort, nous avons clamé leur innocence, critiqué le verdict inique de procès arrangés, truqués, réclamé leur liberté. Nous aurions nous aussi accéléré les demandes diplomatiques si Ségolène Royal avait été élue, nous nous sommes réjouis du dénouement de ce drame. Il y a, là-dessus, unanimité de la Commission, et je ne mets pas en doute la sincérité des intentions de Nicolas Sarkozy, qui avait insisté sur ce cas lors de sa campagne électorale et qui l’a cité le soir même de son élection. C’est pourquoi nous avons commencé nos travaux par l’audition des soignants, moment bouleversant qui nous a rappelé qu’ils avaient vécu, pour reprendre l’expression du médecin palestinien, l’« enfer sur la terre », subi des tortures épouvantables dans les prisons libyennes – où ces pratiques existent encore – et que le colonel Kadhafi n’avait rien à faire en France, patrie des droits de l’homme. Cette libération était un objectif important pour notre diplomatie, nous nous réjouissons, je me réjouis, qu’elle ait été obtenue.
2) L’Union européenne a joué un rôle essentiel, mais la France a permis le dénouement de cette affaire. La Libye du colonel Kadhafi, État terroriste dans les années 80, a été mise au ban des nations pendant près de quinze ans, elle a subi un embargo international de 1992 à 2004, date à laquelle il a été levé par l’UE après que Kadhafi ait renoncé aux armes de destruction massive, au terrorisme et à la prolifération nucléaire. C’est l’Union qui a plaidé la cause des soignants bulgares, Mme Ferrero-Waldner s’y étant fortement engagée, les présidences successives y ayant contribué, le représentant de la Commission à Tripoli, M. Pierini, ayant été un soutien et une présence essentiels pour eux. Il fallait, pour dénouer la situation, des accords de coopération entre l’Europe et la Libye : ils étaient pratiquement prêts en mai 2007, le terrain était largement préparé. Et la signature de ces accords, parallèlement à ceux conclus avec la France, était indispensable. Mais, incontestablement, l’élection présidentielle française a permis le déblocage du dossier. Il y a en effet eu alors la rencontre de deux volontés. Celle de Nicolas Sarkozy de régler cette affaire, comme il s’y était engagé, d’en tirer aussi les bénéfices politiques. Celle du colonel Kadhafi – ou en tout cas d’une partie du pouvoir libyen, sans doute plus complexe qu’il n’y paraît – d’en terminer avec cette situation qui ternissait l’image du pays, de lui trouver une solution qui tourne, au contraire, à l’avantage de la Libye et de son « guide ». Dès lors, la France a avancé seule, sans informer dans un premier temps l’UE, en lui cachant même son action, elle l’a fait avec l’énergie, la détermination, l’absence de scrupules aussi, dont est capable la nouvelle équipe dirigeante. Son rôle, pour le meilleur et pour le moins bon, est absolument décisif.
3) La libération des soignants bulgares est un cas d’école de la nouvelle diplomatie sarkozienne. Cette diplomatie, comme l’ensemble de la pratique de ce pouvoir, est résolument personnalisée, elle privilégie l’action « en commando », ignore toutes les procédures républicaines traditionnelles, rangées au magasin des accessoires ou considérées comme des survivances de temps antiques, ceux d’avant la « rupture », d’avant l’« avènement ». Nous avons en effet reçu le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, le ministre de la défense, Hervé Morin, beaucoup de hauts fonctionnaires de leurs ministères, qui auraient du, en bonne logique, se trouver au cœur du dispositif. Tous nous l’ont dit, chacun avec leur style et leur tempérament – douloureux pour Bernard Kouchner, manifestement déjà en désaccord  et qui a reconnu devant nous devoir parfois « avaler son chapeau » face aux initiatives du nouveau patron qu’il s’est choisi, désinvolte pour Morin, trop heureux de se trouver là où il est pour exiger d’y peser réellement : ce dossier n’« était pas le leur », ils n’y ont pas été associés en amont, ils n’ont été avisés de rien avant, ont été informés de peu après, bref ils n’ont été que des figurants ou des spectateurs.
Les vrais acteurs, eux, étaient peu nombreux. Claude Guéant, le très puissant et efficace Secrétaire général de l’Élysée, avait noué avec les Libyens des liens étroits alors qu’il était directeur de cabinet du ministre de l’intérieur : il a été leur interlocuteur central. Cécilia Sarkozy n’a pas été une potiche, pas du tout : elle a participé à toutes les discussions, en a mené certaines, a été la seule à rencontrer Kadhafi en tête-à-tête, Nicolas Sarkozy a décidé, négocié, téléphoné, conseillé par le très expérimenté Jean-David Levitte et à un moindre titre par le jeune et malin Boris Boillon : voilà pour l’essentiel. Cette concentration du pouvoir entre les mains du Président et de quelques conseillers est assumée, avouée, M. Guéant l’a fait en affirmant qu’il fallait savoir « passer par des sherpas ». Elle peut parvenir à des succès, elle est aussi à hauts risques.
Succès et risques : nous avons eu les deux dans cette affaire. Nous le verrons en regardant, après le « comment, le « pourquoi ».