COMMISSION D’ENQUÊTE (4) : LES CONTREPARTIES

Pourquoi, en définitive, les infirmières et le médecin ont-ils été libérés, alors que le colonel Kadhafi, souhaitant livrer des boucs émissaires étrangers à la vindicte populaire pour des fautes qu’ils n’avaient pas commises – innoculer le virus du sida à des enfants – et qui relevaient du système hospitalier libyen, s‘y refusait depuis tant d’années ? Quelles ont été les contreparties qui l’ont permis ? Contreparties : le mot gêne l’Élysée, qui l’a toujours refusé, il est repoussé par la droite, parce qu’il renvoie à l’idée que la France de Sarkozy aurait négocié avec le régime libyen, fait des gestes envers celui-ci, justement réputé peu fréquentable. Et pourtant, il y a bien eu, on s’en doute, de telles discussions, car personne ne prendra Kadhafi pour un philanthrope et Sarkozy pour un naïf ou un idéaliste. Parlons donc des termes de l’échange, des facteurs de la libération. Ils sont selon moi de trois ordres, que les travaux de la Commission ont permis de hiérarchiser avec précision – et de manière un peu différente de ce que j’imaginais au départ.
Premier facteur, la dimension financière. La détention des soignants bulgares s’assimile, en dernière analyse, à une prise d’otages – ce fut d’ailleurs le terme spontanément utilisé par Bernard Kouchner devant la Commission des affaires étrangères en juillet, avant qu’il se ravise. Et qui dit prise d’otages dit, aussi, rançon. La Libye souhaitait l’indemnisation des familles des enfants contaminés à l’hôpital de Benghazi – zone difficile pour le pouvoir – à la hauteur de dix millions de dollars par enfant, elle en a finalement rabattu à un million, elle ne voulait pas l’assumer par elle-même. Ma conviction est, aujourd’hui, que ni la France, ni l’Union européenne n’ont acquitté de rançon. Un mécanisme d’indemnisation a bien été mis en place, il transite par un fonds de l’UE – le fonds Benghazi – mais celui-ci est alimenté par de l’argent libyen, provenant de la fondation Kadhafi dirigée par le fils du colonel. Est-ce à dire que tout est clair et transparent ? Non, bien sûr. Là intervient un acteur dont le rôle restera à jamais mystérieux, le Qatar. Je suis persuadé que celui-ci a financé le fonds Kadhafi et que les autorités françaises n’en ignorent rien – les réponses des conseillers de Sarkozy ont, sur ce point, été d’une discrétion plus que remarquable, exagérée, valant presque un demi-aveu. Mais comment expliquer autrement les remerciements vibrants du Président français pour l’action de l’émirat ?
Deuxième dimension, la dimension militaro-industrielle. Sortie de l’embargo en 2004, la Libye, riche pays pétrolier, est redevenue « fréquentable », et surtout son marché a recommencé à attirer, y compris les marchands d’armes. Des prospections ont alors commencé, dont l’administration française, à travers la Commission interministérielle d’exportation des matériels de guerre, la CIEMG, a été dûment informée. Missiles Milan, corvettes, hélicoptères, remplacement de pièces sur les Mirage jadis vendus par la France, Rafale… : les espérances de nos industriels sont nombreuses. À cela s’est ajoutée la volonté de Sarkozy de vendre du nucléaire civil aux pays arabes, à commencer par la Libye, volonté qui au demeurant ne semble provoquer chez Areva qu’un enthousiasme limité. Y a-t-il eu un « deal », soignants contre armes ? Je ne le crois pas. Beaucoup des contrats signés depuis lors étaient déjà très avancés, la plupart l’auraient été de toute façon. Mais, incontestablement, le règlement de l’affaire des soignants a mis de l’huile dans les rouages : en permettant la normalisation immédiate des relations franco-libyennes – matérialisée par la visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli dès le 25 juillet, accompagnée de la signature de nombreux accords, y compris militaires et nucléaires – elle a constitué, pour reprendre l’expression pudique d’Hervé Morin, un puissant « facteur accélérateur ». La pluie de contrats – dont beaucoup demeurent hypothétiques ou lointains – tombée lors de la visite du colonel Kadhafi à Paris est donc le résultat indirect de la libération des soignants. Elle n’en est toutefois pas, c’est vrai, la contrepartie directe et immédiate.
La clé de cette affaire, en définitive, est politique. Claude Guéant, d’une certaine façon, l’a livrée, confirmant les propos de Marc Pierini. Nicolas Sarkozy avait fait de la libération des soignants un cheval de bataille, animé qu’il était à la fois par une sincérité et par un calcul : voir la France jouer un rôle accru dans la région, y reprendre pied à travers un partenariat encombrant mais influent. Le colonel Kadhafi, de son côté, souhaitait solder ce dossier, nuisible pour son pays, et se voir réhabilité – plus encore que réinséré – par la communauté internationale, prenant ainsi une sorte de revanche sur quinze années d’humiliation. Quel pays mieux que la France, membre permanent du Conseil de sécurité, terre des droits de l’homme, pouvait le lui permettre ?
Ce n’est donc pas un hasard si le contact, au lendemain de l’élection présidentielle française, le 10 mai, est établi à l’initiative du chef des services secrets libyens, et non par la partie française : la Libye a bien choisi la France pour sortir de cette ornière. Que souhaitait, au fond, le colonel Kadhafi ? En résumant sans caricaturer, on peut répondre avec netteté : il voulait être l’hôte de la France, être reçu à Paris, forcer ainsi la porte de l’UE, y acquérir une nouvelle respectabilité. Il avait compris que Sarkozy était disponible, sinon demandeur – là où Chirac, comme nous l’a laissé clairement entendre Philippe Douste-Blazy, avait été, avec son expérience de mammouth, justement réticent – il a fait mouvement, la France s’est engagée. On connaît la suite : les deux visites de Claude Guéant et Cécilia Sarkozy en Libye, la libération des soignants, la visite du Président en Libye, celle de Kadhafi à Paris. Kadhafi à Paris, s’« essuyant les pieds sur le paillasson » de la République française – la formule de Rama Yade était juste, même si elle ne mesurait pas à quel point elle s’appliquait avant tout à son mentor, son bienfaiteur politique, Nicolas Sarkozy : tel est en définitive le véritable prix de la libération des infirmières et du médecin bulgares.
Ce prix est-il, comme l’a écrit Jacques Julliard, trop élevé ? Je laisse chacun d’entre vous en juger, avec ses propres critères. En toute hypothèse, il est cher, très cher, nous l’avons tous mesuré lors de l’invraisemblable séjour du sinistre chef libyen en décembre. Voilà ce que j’espère lire – présenté de façon moins cursive, moins abrupte, plus subtile, plus nuancée sans doute, car il ne s’agit pas d’un blog – dans les conclusions de la Commission d’enquête. Celle-ci aura, je crois, servi de puissant révélateur d’une nouvelle conduite de notre politique étrangère, à la fois efficace à certains égards et aventureuse, sans grands principes et sans règles, volontaire et brouillonne, réaliste et naïve. Elle a aussi montré l’interpénétration des enjeux, des circuits de décision, des acteurs. En ceci, elle a fait œuvre utile. J’espère que le rapport sera le reflet fidèle de ces travaux. Si c’est le cas, je le voterai. Sinon, seul ou avec d’autres, je dirai ma vérité, qui ne diffèrera guère de ce que je viens de vous confier. Sur ce, je vous souhaite une très heureuse année 2008, ainsi qu’à ceux qui vous sont chers.