Dans les médias

Lionel raconte Jospin… et notre histoire

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/01/2010 à 12:26
Commentaires fermés

Mardi soir, j’ai assisté à une projection privée du documentaire des frères Rotman, « Lionel raconte Jospin », qui sera diffusé sur France 2 dans les prochaines semaines. Allergique à toute mondanité, je fuis en général ce type d’invitations. Là, c’était différent, il s’agissait un peu d’une fête de la famille socialiste, rassemblant autour de l’ancien Premier ministre et Premier secrétaire ses amis du Parti socialiste, ses collaborateurs ministériels à l’éducation nationale ou à Matignon, les membres de son gouvernement. Pour ma part, j’ai accompagné Lionel Jospin pendant vingt ans, et eu la chance – que je crois unique – d’appartenir à ces trois cercles – conseiller à son Cabinet de 1988 à 1990, secrétaire du groupe des experts puis secrétaire national du parti à plusieurs reprises, ministre des Affaires européennes de 1997 à 2002. Sans être son clone, sans minimiser nos différences, j’ai admiré cet homme, il m’a formé politiquement, j’ai pour lui de la reconnaissance et de l’affection : je me devais d’être là, j’ai eu plaisir à l’être. Le film, à dire vrai, m’a peu appris factuellement, et ce n’est pas surprenant : j’ai vécu beaucoup de ce parcours, j’ai énormément parlé avec lui, écrit pour lui, travaillé avec lui. Je crois néanmoins ce documentaire passionnant, et non dénué de leçons pour aujourd’hui.

Il retrace en effet quarante ans de vie militante, d’une vie qui est aussi notre histoire, il illustre une constance rare. Lionel Jospin n’est pas parfait. Mais il incarne le dévouement au parti, la discipline collective, le respect des responsabilités d’autrui, à commencer par celles de François Mitterrand, qu’il évoque avec justesse, dans la liberté d’expression. Il représente la passion politique. Car la vie est politique, la politique est une vie, même si elle n’est pas toute la vie, heureusement, et il y a une vie à côté et après la politique. Son parcours montre aussi une cohérence. Lionel Jospin a été un acteur politique majeur, il a toujours aussi pensé la politique. Certes, il n’est pas à proprement parler un intellectuel, mais il est bien un homme attaché aux idées, aux mots, parfois jusqu’à la manie, à la réflexion, qui n’hésite pas à utiliser des concepts, à conduire des raisonnements. Il aime le beau langage, et s’exprime clairement : il est possible à la fois de s’adresser aux Français, et de le faire en français. Bien sûr, il faut sans arrêt moderniser ce langage, sans doute le simplifier, la communication politique évolue. Mais on peut être accessible sans mépriser ses concitoyens : Lionel Jospin en fait la preuve, en pédagogue. Bref, il y a dans ce film une haute tenue, morale et intellectuelle, qui peut servir de leçon à l’heure de la pensée pauvre et de la parole relâchée, de l’égotisme roi, dont Nicolas Sarkozy est l’exemple.

Ce militantisme a toujours été mis par Lionel Jospin au service d’une stratégie : la gauche unie. Son parcours a traversé plus de 40 ans, de la fin des années 50 au début des années 2000, il a vécu des phases historiques très diverses, des formes d’organisation de la gauche bien différentes, il a appartenu à des courants de gauche distincts – le trotskisme, puis le socialisme. Mais je vois dans ces séquences une unité : chercher toujours à affirmer les marqueurs de gauche, à faire avancer le socialisme démocratique, tout en acceptant le réel, renforcer le Parti socialiste au sein d’une gauche unifiée, puis plurielle. Evidemment, Lionel Jospin n’a jamais été tout à fait un social-démocrate, mais il a joué le rôle d’un passeur, d’un lien entre toutes les gauches, qu’il a longtemps tenues ensemble.

Enfin, je retiens de ces trois heures de quasi-monologue le souvenir d’une réussite, celle de notre action au gouvernement entre 1997 et 2002. Je ne plaide pas pour une acceptation en bloc de ce bilan, pour une absence de « droit d’inventaire » sur ces années. Mais, avec ses insuffisances, voire ses échecs, notre gouvernement, le sien, a permis une gestion plus efficace de l’économie, avec la réduction du chômage, la croissance, la réduction des déficits, le passage à l’euro, avec de grandes réformes sociales et sociétales – les 35 heures, la CMU, l’APA, le PACS entre autres. Nous étions une équipe soudée, cohérente, faite de dirigeants bien formés, de toutes générations, ce qui nous a valu d’être considéré, un temps, avant l’essoufflement final, comme une « dream team ». Pendant ces cinq années, la France a été plus rassemblée et plus heureuse qu’elle ne l’est aujourd’hui, ses valeurs ont été mieux respectées. Alors, bien sur, ce bilan ne peut pas être notre seul viatique pour l’alternance : les temps ont changé, la France, l’Europe, le monde ont changé depuis 2002. Mais il est selon moi indispensable de le défendre, de rappeler que la gauche a fait mieux que la droite depuis, et de s’inspirer de ce qui a bien marché dans l’art de gouverner. L’inventaire doit certes être établi, mais en n’oubliant jamais la force de notre actif : la table rase ne fait pas une politique !

Ne croyez pas pour autant que je sois un hagiographe du jospinisme, un dévôt de Jospin. Nous nous sommes beaucoup aimés, à l’occasion aussi heurtés : je conserve le souvenir amusé – il ne l’était pas à l’époque – d’échanges écrits et oraux musclés, de brèves brouilles suivies de réconciliations. Le film montre, en creux, certains des défauts de l’homme. Il reste pudique – et à mes yeux probablement incomplet – sur la relation de Lionel Jospin au trotskisme, qui est toutefois pour la première fois clairement abordée. Il fait peut-être trop peu de place à l’équipe gouvernementale, dans la deuxième partie consacrée aux années de pouvoir : sans doute par souci de ne distinguer personne, de n’adouber personne, l’ancien Premier ministre court le risque de paraître seul. C’est un parti pris, qui aurait pu être différent. Surtout, s’il revendique l’entière responsabilité de l’échec du 21 avril, s’il reconnaît avoir surestimé la perception de notre bilan, il ne dit pas ce qui, dans notre action, a pu provoquer le rejet, aggravé par la division de la gauche, qui a amené Jean-Marie Le Pen au deuxième tour : les amateurs d’autocritique en seront pour leurs frais. Cela n’est pas, ne sera jamais le fort de Lionel Jospin – mais après tout, est-ce bien à lui de le faire, de céder à ce qui serait de sa part une auto-flagellation ?

Chacun regardera ces images avec son propre prisme. D’aucuns les verront avec nostalgie, d’autres avec l’envie irrésistible de tourner la page d’un passé révolu, voire avec la rancune de son retrait. Mon regard, évidemment est différent. C’est celui d’une acteur de cette période, fier de l’avoir été, qui appartient à cette génération à qui – ce sont ses derniers mots – il a transmis le flambeau en se retirant de la vie politique, pour ne pas y revenir – toute spéculation à cet égard me paraît anachronique et sans objet. Je garde pour l’homme, pour ce qu’il a fait, pour ce qu’il a été et pour ce qu’il est, avec son intégrité parfois un peu rigide, avec son émotivité cachée, sa sensibilité inavouée, de la tendresse, un profond respect, en un mot tout mon amitié. Oui, c’est un beau portrait de militant, d’un militant pas comme les autres, qui aurait pu présider la France, qui l’aurait bien fait, qui a hélas, comme il le confesse lui-même, raté la dernière marche. Nous ne devons pas le copier – chaque homme est unique, chaque époque est différente – mais il serait absurde de l’oublier. Il continue, à certains égards, à m’inspirer.

PS : j’apprends ce matin avec émotion le décès brutal de Philippe Séguin. Nous n’étions ni du même camp, ni de la même génération, nous avions des divergences marquées, notamment sur l’Europe. Mais il était assurément une figure politique de premier plan : grand orateur, républicain ardent et exigeant, courageux et ombrageux, il était toujours écouté avec respect et intérêt. Son destin politique, peut-être du fait d’une certaine solitude, d’un caractère malaisé, restera inachevé : il n’aura pu exprimer totalement son talent. Je sais qu’il a beaucoup apporté à la Cour des comptes, mon corps d’origine, en donnant du relief et une forte audience à ses travaux. Sa voix manquera.

Be Sociable, Share!