Drôle d’anniversaire

Les Républicains viennent, à la surprise générale, d’emporter le siège de Sénateur du Massachussets, celui de Ted Kennedy, qui fut jadis tenu par son frère, John, avant son élection à la Présidence en 1960. C’est dire qu’il s’agit là d’un fief traditionnel du Parti démocrate – celui d’un Etat, au demeurant, qui avait donné 62 % des voix à Barack Obama en 2008. Bien sûr, on dira qu’il s’agit avant tout d’un résultat local, dû à la personnalité charismatique du nouvel élu, Scott Brown, ou à la mauvaise campagne de la candidate démocrate Martha Coakley, et ce sera sans doute vrai. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un camouflet politique majeur, d’un symbole, qui atteint directement le Président américain, dont la popularité a fortement décliné. Obama reste aimé, estimé par une majorité des Américains, mais le soutien à sa politique a diminué de 20 points et atteint péniblement 50 %. Surtout, quelle que soit la lecture retenue, cette élection a un effet concret, majeur : elle prive les Démocrates de la « super-majorité » de 60 sièges au Sénat, elle rend à l’opposition une capacité de « filibustering », de blocage des textes importants. Elle risque de compromettre la mise en oeuvre de la réforme du système de santé, pièce maîtresse du mandat en cours.

Barack Obama se serait bien passé d’un tel anniversaire pour son arrivée, il y a un an, à la Maison Blanche. Dans le système politique américain, il s’agit déjà d’une donnée significative – les élections présidentielles ont lieu tous les 4 ans, et les « midterm elections » parlementaires approchent. Quel est, à ce stade, le bilan du nouveau Président ? Il y a un an, Barack Obama était présenté comme un demi-dieu. L’élection de cet homme jeune, noir, au charisme indéniable, avait marqué les esprits. Elle avait suscité, après les terribles « années Bush », un formidable espoir, celui du retour de l’Amérique au monde. Elle avait impressionné, fait rêver. A gauche, elle avait suscité l’illusion d’une politique progressiste, d’un New Deal américain et planétaire. Aujourd’hui, le jugement est contrasté, il est souvent sévère. Obama est dépeint ici et là comme un velléitaire, un homme de parole et de discours davantage que d’action, on s’étonne de la minceur de ses résultats. Certains vont même jusqu’à le voir en « one term Président », non réélu à l’issue de son mandat, à l’image d’un Jimmy Carter jadis. La curée ne l’atteint pas encore, mais l’état de grâce est loin, un septicisme épais s’installe. Pour ma part, sans être normand, centriste ou avocat du « ni-ni », j’avancerai une autre analyse.

Le Président américain est d’abord victime d’un malentendu. Je l’avait dit dès la campagne, il était inévitable qu’il redescende sur terre : c’est un homme, faillible, un responsable politique et non un Dieu que les Américains ont élu. Tout homme politique est confronté au jugement public, à partir de deux critères : l’attente et l’espoir qu’il fait naître, sa capacité à agir. Force est de constater, s’agissant de Barack Obama, qu’il a fait l’objet d’une passion bienvenue mais inévitablement déraisonnable – il était le premier à le savoir. On l’attendait en rédempteur des Etats-Unis, après les années sombres des néo-conservateurs, et en sauveur de la planète, il ne pouvait être qu’un réformateur ambitieux, agissant en profondeur dans un environnement contraint et parfois hostile, il était avant tout, il est avant tout, le Président des Etats-Unis, comptable des intérêts de son pays. De plus, Obama s’est trouvé d’emblée confronté à un nombre important de contraintes élevées. J’en distingue au moins trois. Contrainte de la crise, tout d’abord. Ce qui explique en grande partie ses difficultés, c’est le contexte économique difficile auquel il est confronté : la crise actuelle du capitalisme part des Etats-Unis, elle les touche au premier chef. Malgré le plan de relance considérable mis en oeuvre, l’Amérique est atteinte par le chômage de masse, les sinistres industriels, à commencer par celui de l’industrie automobile, les défaillances financières. Cela pèse, évidemment, sur cette administration. Contrainte du temps, ensuite. Il est encore tôt, au bout d’un an, pour juger l’action de la nouvelle équipe. De nombreux prédécesseurs de Barack Obama, à commencer par John Kennedy et Bill Clinton, ont connu des démarrages plus difficiles que lui, avant de redresser la barre. Contrainte politique, enfin et surtout. Contrairement à la France de Nicolas Sarkozy, les Etats-Unis ne sont pas une monocratie, mais une démocratie complexe, lourde, où l’exécutif doit sans arrêt composer avec des contre-pouvoirs puissants, à commencer par un Congrès très tôt obsédé par sa réélection. Le soutien compté de nombre de Démocrates « modérés » et l’opposition virulente, presque haineuse, d’un parti républicain qui se radicalise n’aident pas le nouveau Président, notamment pour avancer comme il le souhaiterait en matière de protection sociale et d’environnement.

Ces résistances expliquent certaines lenteurs, ou des difficultés, elles permettent aussi de mieux évaluer l’importance du progrès que représente cette nouvelle présidence. Ceux-ci sont évidents dans le domaine international. A une administration unilatéraliste succède un pouvoir ouvert au monde, fin, capable de dialoguer. Il faut créditer Barack Obama de son changement d’attitude à l’égard du monde arabe, des perspectives de retrait en Irak ou de fermeture de Guantanamo. Il est aussi nécessaire de discuter les options prises en Afghanistan : ce ne sont pas les nôtres, je suis hostile à l’envoi de nouvelles troupes françaises, mais ce ne sont pas non plus celles de George Bush. J’aimerais, je l’avoue, un engagement personnel plus fort du Président sur le dossier du Proche-Orient, pour aller vers la paix entre Israël et ses voisins, pour permettre la création d’un Etat palestinien. Je voudrais aussi une attention plus grande à l’Europe : mais cela dépend aussi des Européens eux-mêmes. Au total, le prix Nobel de la paix qui lui a été accordé est sans doute prématuré, il en a été le premier surpris : il encourage le Président à poursuivre son oeuvre. Dans le domaine de la politique intérieure, la crise fait des ravages, et les Américains sont plutôt mécontents. Mais le plan de relance est impressionnant, et surtout la réforme du système de santé – qui ne sera pas, je l’espère, bloquée par les Républicains, même si elle ne pourra plus guère avancer par rapport au dernier vote du Sénat – si elle est imparfaite, permet tout de même d’ouvrir de nouveaux droits à 35 millions d’Américains : c’est une conquête historique.

Avec Barack Obama, l’Amérique n’est pas passée de l’ombre à la lumière, de l’enfer au paradis. Mais la politique a changé, en bien, l’état d’esprit, le climat ont changé, sont devenus plus positifs, plus respirables. Il reste au Président un dernier atout, sa personnalité qui est, de l’avis de tous ceux qui l’ont rencontré – je n’ai pas eu cette chance – impressionnante de force, de calme, d’intelligence. Barack Obama est un dirigeant fiable, constant, qui a une vision. Il peut, c’est vrai, échouer face aux circonstances. Il doit, il peut toujours réussir. N’étant pas Marylin Monroe, je ne dirai pas « bon anniversaire Monsieur le Président ». Je me contenterai de « Yes, he can » !

PS : ce blog a été distingué par « Le Post » comme le n°1 dans la catégorie des blogs politiques – plus précisément celui qui a connu dans les derniers mois la plus forte progression. C’est bien sûr pour moi un encouragement à poursuivre. Il est aussi le vôtre : merci de ce que vous lui apportez.