Affligeant

Comment éviter, aujourd’hui, de commenter la prestation de Nicolas Sarkozy hier soir sur TF1 ? La presse, l’ensemble des médias en parlent, avec une tonalité plutôt favorable. Le Président s’est invité hier, pendant plus de deux heures, pour une émission spécialement fabriquée à son attention. Après une interview sans agressivité – de la part de la journaliste – de Laurence Ferrari, il a entamé, sous la houlette d’un Jean-Pierre Pernaut réduit au rôle d’animateur d’ambiance et de « sparring partner » du Chef de l’Etat, un interminable dialogue avec un panel de Français victimes de la crise. S’il existe une télévision sur mesure, sans débat ni contradiction, c’est bien celle là. Pour ma part, j’ai trouvé ce spectacle – car c’en était un, ni plus ni moins – assez affligeant.

Il ne s’agissait certes pas d’une première. D’autres présidents s’étaient prêtés à ce jeu. Et l’expérience avait parfois été cuisante – on se souvient d’un Jacques Chirac déconfit avouant, à quelques jours du référendum sur le traité constitutionnel européen de mai 2005, ne pas comprendre la jeunesse. Mais je n’ai pas le souvenir d’une émission aussi pauvre sur le fond et sur la forme. Nicolas Sarkozy, on le sait, n’est pas un Président comme les autres. Il ne considère pas sa fonction comme un sacerdoce ou une mission, il ne prétend pas entrainer ou incarner son pays, il se comporte comme le chef politique de son camp, la droite, soucieux de préparer ses victoires électorales, et en « manager », interventionniste et pointilleux, d’un Etat que par ailleurs il n’aime pas. Il n’a pas le souci d’élever le débat, de donner du sens, il traite des « dossiers », comme l’avocat qu’il fut, il parle aux Français comme à des « clients », il cherche à placer des produits, non à dessiner une cohérence. Toutes ces caractéristiques ont été hier exacerbées, comme chauffées à blanc ou poussées à leur paroxysme. Le Président, plus patient qu’à l’ordinaire reconnaissons-le, s’est essayé à une fausse empathie, appelant ses interlocuteurs par leur prénom, étalant complaisamment son expérience personnelle, usant d’une langue exceptionnellement pauvre et relâchée, demeurant sans cesse dans l’outrance ou l’approximation. J’ai retrouvé, hier, le cortège habituel de slogans volontaristes – « je ne laisserai pas mourir l’agriculture française », « je ferai en sorte que Renault passe du tiers de ses effectifs en France aux deux tiers » – qui ressuscitent la campagne présidentielle de 2007, mais sont usés jusqu’à la trame, démentis par les faits et trahis par la politique suivie depuis lors. J’ai noté les attaques mesquines contre la gauche – contre Lionel Jospin et sa supposée impuissance publique, contre la stratégie de Louis Schweitzer à la tête de Renault, contre le « partage du travail » et les 35 heures honnies – et les ai trouvées assez indignes. En réalité, Nicolas Sarkozy est descendu dans la mêlée, se contentant de réponses individuelles, souvent démagogiques ou faciles, à des interpellations individuelles, il n’a donné ni sens, ni cap, ni vision. Il n’a pas été un chef d’Etat, mais un vendeur d’illusions. On dira, ici et là, que ça plaît, que c’est habile, qu’il a su faire semblant, plus qu’à l’accoutumée, d’écouter – même s’il n’a pu s’empêcher d’expliquer à une jeune fille sans emploi qu’elle devrait « noter ses propos ». Je ne suis pas convaincu que ça marche : car on ne peut pas tromper tout le monde, tout le temps, il ne suffit pas d’être populiste pour convaincre le peuple.

Surtout, il y a eu le fond de l’émission, ou plutôt son absence totale, absolue, de fond. Qu’a-t-on appris, hier soir, de nouveau ? Je n’ai pas, pour ma part, retenu la moindre information, la moindre annonce, ou senti la moindre inflexion dans l’approche sarkoziste. Le Président est resté constamment flou ou déclamatoire. Il n’a pas, contrairement à ce qui est communément admis, mis fin à « l’affaire Proglio ». Le dirigeant d’EDF, contraint par l’opinion à renoncer à sa double rémunération, conserve pour une durée « transitoire » ses deux fonctions. Cela ne veut, évidemment, rien dire ! Soit son cumul de présidences est nécessaire – je pense, comme le Président de l’AMF, Jean-Pierre Jouyet, qu’il est « baroque » – alors il devrait continuer, soit il génère des conflits d’intérêt – c’est ma conviction – et il doit cesser, très vite. Pourquoi donc attendre ? Nicolas Sarkozy a fait baisser la pression, il a gagné du temps, il n’a pas tranché : il faudra y revenir. Je suis également dubitatif sur l’affirmation selon laquelle « le chômage va baisser durant les prochains mois » : je le souhaite, ardemment, c’est une possibilité, mais aussi le type de fausses promesses qui crée un espoir sans garantie chez ceux qui sont touchés par la crise et tenus à l’écart de la politique économique, injuste, du gouvernement. Ceux-ci devraient plutôt s’inquiéter de la fin de non-recevoir apportée à la proposition des socialistes d’augmenter la durée d’indemnisation du chômage en cette période difficile : cette décision là est bien concrète, et très douloureuse. Est-il nécessaire d’ajouter que je ne prends pas pour argent comptant sa promesse de ne pas toucher aux retraites par répartition – même si cet engagement devra lui être rappelé ? Le diable, souvent, se niche dans les détails, le Président aura à prouver son ouverture d’esprit sur ce dossier. Le Parti socialiste va, de son côté, adopter sa position. Je souhaite que celle-ci soit à la fois ferme sur les principes – défense de la retraite par répartition, maintien du droit à la retraite à 60 ans – et attachée à traiter les situations concrètes, dans une logique de souplesse des choix – prise en compte de la pénibilité, de l’emploi des « seniors », de ceux qui ont commencé à travailler jeunes, des congés-formation ou crédits-temps. Au final, cette interminable séquence n’aura rien appris. Ou plutôt si, une information sans importance pour les Français mais non dénuée de signification politique : Nicolas Sarkozy ne fera pas campagne pour les élections régionales. Il s’agit là, bien sûr, d’un pieux mensonge – qu’a-t’il fait d’autre hier ? – d’un réflexe de prudence – il ne souhaite pas en faire un référendum sur sa politique, d’autant qu’elles ne se présentent pas bien pour son camp – et d’une habileté – d’autres que lui, à commencer par le Premier ministre François Fillon, sont mieux placés pour défendre les couleurs de la droite, il sera protégé de leur échec et pourrait tirer les marrons du feu d’une hypothétique bonne surprise. Est-ce aussi le signe d’une nouvelle approche de la politique, d’un mouvement de retrait par rapport à « l’omni-présidence » qui marque ce quinquennat, d’un découplage – relatif – du Chef de l’Etat par rapport à l’UMP ? Je reste sceptique, mais il faudra voir dans la durée.

Tout ceci, en tout cas, ne grandit pas la politique. La fonction présidentielle, déjà largement dévoyée depuis 2007 après avoir été affaiblie par Jacques Chirac, n’en sort pas renforcée. Etrange Chef de l’Etat que celui-ci. En vérité, Nicolas Sarkozy est, de plus en plus, le Président de l’a-République. J’en parlerai plus longuement dans les temps qui viennent.