Dans les médias

Articles de février 2010


Campagne et ouverture

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 24/02/2010 à 12:14
Commentaires fermés

La journée d’hier fut riche en péripéties, d’importance et de qualité inégales : je ne peux toutefois pas la passer sous silence, et veux m’exprimer ici sur la campagne électorale comme sur les dernières nominations à des emplois publics.

Nicolas Sarkozy a hier nommé Michel Charasse membre du Conseil constitutionnel et Didier Migaud Premier Président de la Cour des comptes. S’agit-il d’une nouvelle phase de « l’ouverture » ? Oui et non. Oui, bien sûr, si l’on s’attache à la démarche du Président de la République. Sa visée est toujours la même, depuis 2007. Il s’agit pour lui d’apparaître comme un chef d’Etat impartial, au dessus de la mêlée, capable de prendre des options dépolitisées, d’écouter la diversité française, pour tenter de faire oublier sa dimension partisane, son assimilation étroite à la droite UMP, dont il est le chef. Il cherche, en somme, à se désenclaver. Cette stratégie présente pour lui des bénéfices secondaires. Elle sème le trouble à gauche, elle fait douter de la fermeté d’âme de celle-ci, accessoirement elle vide petit à petit le Parti socialiste, première force de l’opposition, de cadres de grande valeur. En ce sens, la nomination de deux personnalités de gauche – ou plutôt issues de la gauche, j’y reviendrai – procède bien de « l’ouverture ». Il y a toutefois des différences notables avec les phases précédentes. D’abord, il y avait une nécessité. Le Conseil constitutionnel ne pouvait pas, ne devait pas rester monocolore : cela n’a jamais été le cas depuis 1965, il aurait été décrédibilisé s’il avait été intégralement composé d’hommes – il n’y a hélas plus de femmes au Conseil – de droite. Ensuite, le Conseil constitutionnel comme la Cour des comptes ne sont pas des institutions exécutives, mais des juridictions suprêmes : y appartenir suppose une neutralité, une impartialité, qui n’existent pas pour des fonctions gouvernementales. Il n’y a donc pas, en l’espèce, de ralliement, du moins formel, au pouvoir.

Enfin, il y a la personnalité des nominés, qui sont l’un et l’autre, pour des raisons différentes, inassimilables à l’ouverture. Didier Migaud est un grand connaisseur des finances publiques, il possède la rigueur, la pugnacité, la pondération nécessaires pour présider aux destinées d’une maison que je connais bien – je suis à l’origine membre de la Cour des comptes : il saura faire preuve de sérénité et de hauteur de vues, sans renoncer à ses convictions. Nul doute pour moi qu’il sera pour Nicolas Sarkozy un rude contradicteur, non plus dans l’arène politique – il s’en est retiré – mais dans son nouveau rôle de contrôleur de la bonne gestion des finances publiques. Il aurait pu faire un autre choix, mais celui-ci est respectable ; il ne s’est pas renié, je sais qu’il ne se reniera pas. Tout autre est le cas de Michel Charasse. Il faut du culot ou de l’approximation pour le considérer aujourd’hui comme un socialiste. Certes, ses racines sont à gauche, et il fut un serviteur dévoué de François Mitterrand. Mais je l’ai connu détracteur acharné de Lionel Jospin, et chacun sait qu’il a voté pour… Nicolas Sarkozy en 2007, poursuivant alors Ségolène Royal d’une détestation virulente. Son dernier fait d’armes est, par ailleurs, d’avoir empêcher une socialiste, Michèle André, d’accéder à la Présidence du Conseil général du Puy de Dôme. Donc, non, il ne peut représenter une « prise de guerre » sur le Parti socialiste, qu’il méprise cordialement. En revanche, il est un esprit libre, un homme très intelligent, prompt à la contradiction, fin juriste : il ne sera sans doute pas plus complaisant dans ce rôle que dans toutes les fonctions qu’il a occupées jusque là.

J’en viens à la campagne pour les élections régionales, hélas dominée par les polémiques. Permettez-moi de peu parler de la Région Languedoc Roussillon. Pour rester pudique, le sujet me… lasse. Il y a en France 22 Régions métropolitaines, 4 outre-mer, où des hommes et des femmes conduisent des politiques publiques, se battent pour leurs convictions, tentent de convaincre leurs concitoyens : c’est ça, la démocratie. Rappelons à ceux qui l’ignorent que le vote des 14 et 21 mars n’est pas un référendum pour ou contre Georges Frêche, mais un choix décisif pour nos territoires. Pour ma part, je m’intéresse davantage à la Bourgogne, à l’Ile de France, au Centre, à l’Aquitaine, à la Basse-Normandie – où j’irai soutenir nos candidats après l’avoir fait en Rhône Alpes ou dans le Val d’Oise – et bien sûr à la Franche-Comté, où je mène campagne pour Marie-Guite Dufay. Le Bureau national d’hier a tiré les conséquences de la décision prise, à l’initiative de Martine Aubry, de soutenir Hélène Mandroux. Je veux voir dans la position retenue une application de la modération que j’ai, depuis le début, suggérée. Les soutiens socialistes de Georges Frêche se sont mis hors du parti : ce sont nos statuts, qu’il faut toutefois appliquer pragmatiquement à une situation très exceptionnelle. Mais ils ne sauraient être totalement assimilés aux outrances de leur Président : une Commission est mise en place pour procéder à la réconciliation des socialistes, dans leur diversité, dès après le scrutin. Menons maintenant campagne, contre la droite, pour des régions solidaires et fortes. Consacrons-nous à cela, rien qu’à cela. Ensuite, viendra le temps de l’apaisement à Montpellier.

Plus grave et importante me paraît l’indignité de la droite à l’endroit d’Ali Soumaré, la tête de liste du Parti socialiste dans le Val d’Oise. Nous avons eu, ce n’est pas si fréquent, le courage de faire confiance à ce jeune homme talentueux, issu des cités de Villiers le Bel. Je suis fier d’avoir lancé sa campagne à Goussainville. Parce qu’il est ce qu’il est, parce qu’il est noir, une certaine droite l’a sali en ressortant une condamnation amnistiée – pour une erreur de jeunesse, à propos de laquelle Ali a payé sa dette à la société – et lui a imputé des délits commis par un homonyme. Quel est ce parti où l’on stigmatise, calomnie, diffame, en s’appuyant sur des sources policières et judiciaires douteuses ? C’est l’UMP ! La justice, la vraie, a heureusement fait litière des accusations portées contre Ali Soumaré. La droite, maintenant, doit réparer son erreur. Valérie Pécresse « condamne » aujourd’hui un procédé, qu’aux dires de sa tête de liste dans le Val d’Oise, Axel Poniatowski, homme agréable que j’ai connu mieux inspiré, elle a initialement approuvé, Chantal Jouanno a été clean, Xavier Bertrand a couvert la charge des élus de droite et ne dit mot. Mais ce n’est plus, ce n’est pas de regrets dont il est besoin, mais bel et bien de mesures. Que ceux qui nous font la morale et dirigent le pays avec cynisme fassent le ménage chez eux : Monsieur Delattre, le maire de Franconville, qui est à l’origine de cette affaire, doit être sanctionné. Et j’attends maintenant que la ministre-candidate et le Secrétaire général du parti majoritaire adressent à Ali Soumaré les excuses qu’ils lui doivent.


Eloge de Léon Blum

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 22/02/2010 à 12:15
Commentaires fermés

L’actualité politique, vacances aidant, se calme. Les campagnes régionales, prises dans les échanges de petites phrases ou les polémiques parfois misérables – comme celle lancée par la droite contre Ali Soumaré, tête de liste du Parti socialiste dans le Val d’Oise – peinent à décoller : il semble toutefois que la droite, coincée dans sa stratégie de premier tour, qui la prive de toute réserve au second, choisie par un Nicolas Sarkozy au sommet de l’impopularité, s’apprête à vivre une déroute sans précédent le 21 mars. Continuons à convaincre, pour faire de ce pronostic une réalité. Je voudrais aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, vous parler de mes lectures.

C’est sans doute une faiblesse, ou un archaïsme, j’aime lire, je ne peux pas m’en passer. Une journée sans lecture est pour moi un jour sans plaisir. Il m’arrive même d’attendre la fin d’une réunion, ou pire d’un rendez-vous, pour rejoindre… un livre, un passage interrompu dont j’imagine la suite, un épisode dont je médite le verdict ! Ce goût, qui me vient de l’enfance, s’est transformé avec l’âge : j’ai moins de temps pour m’y consacrer, je lis plus vite, moins bien hélas sans doute, l’information, à travers internet notamment, me prend beaucoup d’énergie – même si je suis protégé de la télévision, que je regarde très peu. Ma préférence va aux romans, à l’histoire, davantage qu’aux essais, qui exigent un effort important pour entrer dans la pensée de l’auteur. J’en lis, bien sûr, de l’économie, de la sociologie, de la politique évidemment, mais plus parce que c’est une partie de mon travail que pour mon plaisir. Ces derniers jours, j’ai terminé un roman historique d’Ilan Greilsammer, « Une amitié espagnole », consacrée à un amour de jeunesse de Léon Blum, et une biographie de Georges Boris par Jean-Louis Crémieux-Brilhac. C’est l’occasion pour moi d’évoquer une figure politique et humaine qui m’est chère entre toutes, celle du Président du Conseil du Front populaire.

Nous avons tous un panthéon politique personnel : Léon Blum est au premier rang dans le mien. N’y voyez aucun mimétisme : les temps ont changé, il était l’homme d’une époque qui n’est pas la mienne, du coup je n’ai jamais porté de chapeau l’hiver, contrairement à d’autres qui ont singé son élégance particulière. Mais, oui, il fait partie, et depuis longtemps, de mes modèles. Il n’est pas surprenant, au demeurant, qu’il ait inspiré tant de livres, car sa vie est un roman. Je ne saurais ici la résumer. On sait comment le jeune dandy normalien, devenu critique littéraire, ami de Proust et de Gide, auteur d’un essai savoureux sur le mariage, entra progressivement en politique grâce à la rencontre de Lucien Herr, comment il devint un ardent dreyfusard – ses « souvenirs sur l’affaire » sont un chef d’oeuvre – puis un socialiste convaincu aux côtés de Jaurès. Le maître des requêtes au Conseil d’Etat fut un proche du premier grand leader du Parti socialiste, son ami, il en recueillit progressivement l’héritage après avoir été, pendant la guerre, le directeur de cabinet de Marcel Sembat, puis s’installa, à 49 ans, à la tête de la SFIO après le Congrès de Tours et le discours sur la « vieille maison ». Le reste est connu : ses hésitations par rapport au pouvoir, la construction d’une grande force socialiste, son implantation dans l’Aude, qui adopta ce bourgeois parisien, l’arrivée aux responsabilités en 36, les réformes sociales qui marquèrent le Front populaire, la tragédie de la non-intervention en Espagne, le refus, parmi 80 parlementaires seulement, des pleins pouvoirs à Pétain, le procès de Riom puis la déportation, le soutien au Général de Gaulle, et son dernier rôle de sage du Parti sous la IVème République.

Il y a là plusieurs sources d’inspiration. Je veux, dans les limites du format d’un post, en citer trois. Léon Blum, tout d’abord, a sans arrêt pensé la politique. On lui a reproché d’être un intellectuel, ou un technocrate. En vérité, il a toute sa vie réfléchi, lu, écrit, embrassé la politique nationale et internationale dans ses éditos du « Populaire », ou dans ses livres – il faut relire « à l’échelle humaine » : cette dimension là manque trop souvent à l’homme politique d’aujourd’hui, entraîné dans le tourbillon de la communication, ou ignorant du long terme. Il ne s’agit pas, pour moi, de valoriser telle ou telle formation, ou de succomber à l’élitisme : il y a plusieurs voies d’accès à la pensée, aussi respectables les unes que les autres, le brassage humain et social est le sel même de la politique. Mais il n’y a pas de politique qui vaille sans culture, sans amour de la culture. Blum, ensuite, a toujours opéré ses choix en conscience, non en opportunité. Sans doute n’était-il pas dénué d’habileté manoeuvrière : il en faut pour parvenir au pouvoir. Mais à chaque étage de sa vie, pour le meilleur – lorsqu’il s’engage aux côtés de Bernard Lazare dans le soutien à Dreyfus, lorsqu’il s’oppose à l’emprise léniniste, lorsqu’il combat les néo-socialistes qui menacent le parti, lorsqu’il occupe un pouvoir dont il avait théorisé les risques, lorsqu’il s’élève contre Pétain, lorsqu’il refuse de quitter la France pour plaider sa cause face à l’Etat français collaborationniste – ou pour le moins bon – je pense au refus d’intervenir aux côtés de l’Espagne républicaine, ou à sa brève résignation aux accords de Munich et à leur « lâche soulagement » – il agit en fonction de ses convictions davantage que de ses intérêts. Il n’y a pas de politique qui vaille sans courage : il en fallut à Léon Blum pour affronter l’antisémitisme, toute sa vie, les insultes, les calomnies, les agressions physiques, qui marquèrent la IIIème République finissante et dont la relecture relativise nos faciles indignations d’aujourd’hui, il lui en fallut pour supporter la déportation et ses incertitudes – je vous recommande son petit opuscule sur « les derniers jours ». J’aime, enfin, le socialisme de Léon Blum. Il eut la force, après la révolution russe, de choisir le réformisme, le socialisme démocratique. Celui-ci n’est pas, contrairement à ce qu’écrivent ses détracteurs, un modérantisme : les réformes du Front populaire – les nationalisations, les 40 heures, les congés payés – ont vraiment changé la vie, au premier chef pour la classe ouvrière. Mais il est une volonté de transformation sociale réaliste, prenant en compte les contraintes économiques : Léon Blum fut un keynésien, convaincu par Georges Boris et Pierre Mendès-France, il accepta, attaché à la paix, de réarmer la France. Il n’y a pas de politique qui vaille sans fil conducteur. Celui de Léon Blum est sans doute à rechercher dans une interrogation : pourquoi cet homme aisé, considéré un « grand bourgeois », fit-il le choix du socialisme ? Par refus de l’injustice, sous toutes ses formes, me semble-t-il : il avait, avant tout, la passion de la justice, mêlée à celle de la vérité. C’est, au fond, ce qui guide tant d’entre nous vers la gauche.

Aucune oeuvre politique n’est parfaite, celle de Léon Blum ne l’est pas. Ses critiques trouvent trace de plusieurs échecs, ou d’options contestables : fallait-il attendre 1936 pour accepter la participation au pouvoir ? Celle-ci ne fut-elle pas trop vécue comme un remords ? Le Front populaire aurait-il pu durer et réussir s’il avait été plus réaliste ? Léon Blum aurait-il pu ou dû rejoindre la France libre ? La non-intervention en Espagne est, sans doute, la question la plus controversée, celle qui le hante jusqu’à la fin : était-elle possible ? Aurait-elle arrêté Hitler ? Je laisse ces réflexions aux historiens. Mais pour avoir beaucoup lu sur cette période, sur la IIIème République en général, sur le socialisme et Léon Blum en particulier, je suis frappé de n’avoir jamais trouvé une phrase de lui qui fût dégradante ou basse, inintelligente ou facile : l’homme fut constamment respectable. Celà, je l’envie. Et j’essaie, tous les jours, avec les défauts de mon tempérament, avec les travers de la politique médiatique, de m’en inspirer.


L’esprit des primaires

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 19/02/2010 à 12:17
Commentaires fermés

Laurent Fabius, dans une interview à RTL, a livré mercredi une des clés de la désignation, à venir, du candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2012. « Il est maintenant acquis » a t-il déclaré, « que Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et accessoirement moi-même, nous n’irons pas l’un contre l’autre, c’est à dire qu’il y aura une unité, même aux primaires ». Il a insisté en précisant que « vous n’aurez pas dans les primaires Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry, Laurent Fabius, il y aura une personne ». Cette interview est passée un peu inaperçue, elle n’en est pas moins importante, par ce qu’elle révèle, qui est une donnée forte pour la vie du Parti socialiste, depuis 2007, puis lors du Congrès de Reims, et pour la suite.

Au risque de surprendre, je ne suis pas choqué par ce propos. Certes, on peut s’interroger sur le choix du moment pour le prononcer, mais il a le mérite de la franchise, et d’une certaine cohérence. Il donne en effet un sens à l’alliance, qui avait pu sembler à certains étrange, à d’autres – dont j’étais – discutable, des « reconstructeurs ». Il ne s’agissait à l’évidence pas seulement de réduire certains clivages idéologiques, de dépasser le conflit interne né du débat sur le traité constitutionnel européen de 2005, moins encore de rénover le Parti socialiste, mais de donner à celui-ci une armature de pouvoir solide et d’organiser le débat sur le leadership. Laurent Fabius semble suggérer, et il n’a sans doute pas tort, qu’il existe un accord, implicite ou explicite, entre lui-même, DSK et Martine Aubry, sur le fait que l’un de ces trois – et donc logiquement aucun autre – devrait représenter le Parti socialiste face à Nicolas Sarkozy en 2012. Il sous-entend aussi qu’ils sont convenus de se mettre d’accord, à l’amiable, sur le mieux placé parmi eux pour ce faire, sa formulation laissant entendre – il n’est d’ailleurs pas ambigu là-dessus – qu’il ne se sent pas aujourd’hui en situation. Je préfère cette clarté là à des phrases obscures à des bruits, ou à des rumeurs complexes sur je ne sais quel « accord de Marrakech ».

Je ne suis pas non plus heurté sur le fond. Dans mon livre « Mission impossible », je fais le tour de ceux qui peuvent, à un titre ou à un autre, nous représenter en 2012. Les trois personnalités citées en font, évidemment partie. Comment en serait-il autrement ? Tous trois appartiennent à la même génération, qui a gouverné le pays, et l’a bien fait. Tous trois ont été membres du gouvernement de Lionel Jospin. Laurent Fabius a été Premier ministre et a dirigé le Parti socialiste, Martine Aubry en est aujourd’hui la Première secrétaire, DSK, que j’ai soutenu lors des primaires de 2006, a acquis une expérience internationale inégalable au FMI. Il n’y a donc aucune indécence à les voir afficher leurs ambitions, aucune honte à ce qu’ils en parlent ou en aient parlé entre eux. Enfin, il n’est pas scandaleux à mes yeux de chercher à simplifier les primaires, à essayer d’éviter les conflits inutiles, de favoriser les candidats les plus pertinents. En avançant tout cela benoîtement, Laurent Fabius éclaire le tapis, il donne une indication utile, il ne saurait en être blâmé. Pour autant, tout cela ne va pas sans poser de questions, et ne peut se résumer à un simple « nous déciderons, circulez, il n’y a rien à voir ». Passons sur les interrogations les plus triviales. Le type d’accord évoqué par Laurent Fabius n’est pas des plus faciles à respecter. L’enjeu, en effet, est fort, la présidentielle est le sommet d’une vie politique, et tous trois ont assez de qualité, assez d’orgueil, pour se penser non seulement parmi les meilleurs, mais le – ou la – meilleur(e). Et leur complicité d’aujourd’hui ne saurait faire oublier leurs différences, voire leurs différends d’hier : il s’agit bien d’une entente très politique, et très compétitive. On sent bien d’ailleurs que cette dimension concurrentielle est d’ores et déjà très présente – c’est inhérent à la vie politique même – dans leurs relations. Une chose est de dire « il n’y aura qu’une seule personne », dire laquelle, et donc pour deux des trois protagonistes renoncer de bon coeur, en est une autre…

Plus fondamental, à mes yeux, est-ce que cette démarche peut signifier plus pour les primaires elles-mêmes. On sait que j’y suis, et depuis longtemps déjà, favorable. Je souhaite des primaires organisées à l’automne 2011, largement ouvertes, vraiment pluralistes. L’existence même des primaires suppose la diversité des candidatures – diversité de sensibilités, diversité de partis si nous parvenons à les ouvrir à toutes la gauche et aux écologistes, diversité générationnelle. Ce pluralisme, cette diversité doivent être respectés, mieux, garantis. Rien ne doit laisser penser que les primaires ne seront qu’un simulacre, une consécration ou un théâtre d’ombres. Les candidats devront être à égalité de moyens, le débat devra être loyal, tous les aspirants doivent pouvoir concourir librement, le vainqueur étant choisi par le corps électoral sur ses mérites propres. Dès lors, s’il est logique, et même utile, de rationaliser les candidatures, s’il peut être pertinent pour tels ou telles candidat(e)s possibles de se coaliser plutôt que de s’affronter, il serait malsain de sembler fermer le jeu et clore les primaires avant même qu’elles ne s’ouvrent, de paraître indiquer qu’elles se joueront en réalité dans un périmètre étroit – très étroit même : trois personnes et quelques lieutenants avisés ne constituent pas un corps électoral massif ! C’est pourquoi il est tellement nécessaire d’en préciser les règles et d’en respecter l’esprit.

J’ai déjà marqué, on le sait, mon intérêt pour les primaires, je ne dissimule pas me préparer à exercer des fonctions d’Etat dans l’hypothèse, que je souhaite, d’une alternance en 2012. Il serait dommage, convenez-en, qu’ayant été ministre à moins de 40 ans et pour 5 ans, je ne songe pas, 10 ans après et je l’espère fortifié par plusieurs expériences – la défaite électorale et la reconquête, la gestion locale… par la réflexion aussi, à amplifier mon action. Mais j’ai toujours dit, et je le répète ici, que je n’étais pas obsédé par la fonction présidentielle, que je me positionnerai le moment venu. Certains y décèlent de la faiblesse, partant de l’idée qu’il faut une forme de folie pour penser à la présidentielle, ou bien une mégalomanie salutaire. Ils y cherchent une force d’irrésolution. Ce n’est pas le cas. J’y vois plutôt une interrogation, que je crois saine, sur les dérives de nos institutions – il n’y a pas qu’un seul pouvoir en République – sur les capacités et les opportunités que l’on peut avoir, à tel ou tel moment de sa vie – un examen personnel lucide manque souvent aux responsables politiques – et enfin sur les exigences de la situation politique de la gauche et du pays en 2012. Il ne suffit pas en effet de vouloir gagner pour soi – il ne s’agit pas de ça en vérité – mais pour mettre en oeuvre un projet, pour être utile, pour faire triompher son camp. Une candidature aux primaires ne peut pas être une simple occasion de faire parler de soi, elle doit avoir un sens, élargir la palette des choix, être utile à la collectivité. Avant de me déterminer définitivement, au début 2011, je pèserai tous ces éléments.

J’ai la conviction, en fait, que nous serons alors confrontés à deux scénarios. Le premier est, implicitement, celui de Laurent Fabius, celui dans lequel une candidature d’expérience s’impose, rassemble, exige donc une simplification de la donne. Dans ce cas, il ne faudra pas la perturber par des oppositions factices ou de témoignage, mais au contraire l’entourer, l’aider à l’emporter. Le deuxième scénario, que pour l’heure rien n’a démenti et que les déclarations d’autorité ne suffisent pas à faire disparaître, est celui d’une situation beaucoup plus incertaine, plus mouvante, où ne se dégagerait aucune candidature « naturelle », où l’aspiration au renouveau serait plus forte que les vertus de la stabilité. A ce moment là, il faudra relever ce défi de la rénovation, porter cette parole, s’avancer dans une compétition constructive mais ferme. Contrairement à certaines apparences, nourries par les médias et les sondages, aucun de ces deux scénarios n’est d’ores et déjà triomphant.

Donnons donc un peu de temps au temps. Que chacun se prépare et mûrisse sa décision. La déclaration de Laurent Fabius contribue à la réflexion, elle délivre une information importante, elle peut même faciliter les primaires Attention, toutefois, à ce que des accords particuliers ne paraissent pas en nier l’esprit. Nous en reparlerons après les élections régionales.


Grand chelem

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 16/02/2010 à 12:17
Commentaires fermés

Je reviens, aujourd’hui, sur les élections régionales. Dans un mois, nous serons un jour après le premier tour, à l’heure de négociations qui s’annoncent délicates. On ne cesse – et c’est bien normal – de m’interroger sur l’issue de ces élections, et des dépêches d’agence rendent compte, de façon pas infidèle mais parfois résumée, de mes positions. Il est donc naturel que je les précise ici, pour lever toute ambiguïté.

Le « grand chelem » est-il une perspective réaliste, pertinente ? J’entends, ici et là, critiquer Martine Aubry de l’avoir envisagée, je sens même parfois de l’ironie à ce propos. Eh bien pour ma part, j’approuve la Première secrétaire d’avoir fixé cette ambition, à condition de bien distinguer l’objectif et le pronostic. Tout candidat, tout militant engagé dans une campagne électorale connaît les deux écueils qui le guettent : la démobilisation et l’arrogance. Lors des dernières élections européennes, le Parti socialiste a pêché par défaitisme. Il n’a jamais semblé sûr de ses idées, il n’a jamais affirmé une volonté, il a subi la chronique d’une défaite annoncée, sans créer le sentiment de l’utilité d’un vote. Nos électeurs, logiquement, se sont tournés vers des listes plus assurées dans leurs choix, traitant mieux l’enjeu de l’élection – l’Europe – en l’associant à une valeur émergente – l’écologie. Il fallait éviter cette erreur, et donner un sens au vote socialiste, d’autant plus que la gauche part à nouveau, dans le combat régional, divisée. Dès lors, la référence au « grand chelem » était incontournable. Comment aurait-il pu en être autrement, quand la gauche détient déjà 20 des 22 régions métropolitaines, et peut légitimement nourrir des espoirs en Alsace et en Corse, qu’il serait injuste et infondé de décourager ? Nous devons donc, en effet, nous mobiliser partout pour l’emporter contre une droite sur la défensive, peinant à défendre l’action à la fois inefficace, inégalitaire et désordonnée d’un Nicolas Sarkozy qui paraît avoir perdu le fil de son quinquennat. Ces élections seront l’occasion de donner un signe de défiance au pouvoir, d’affirmer le désir d’une politique différente – plus sociale, plus juste, plus républicaine, plus conséquente.

Mais attention, la référence au grand chelem peut aussi être un piège ! Ce résultat n’est pas impossible, si l’on considère qu’il s’agit aussi d’un scrutin local, mené par des équipes disposant d’un bon bilan, qu’elles souhaitent prolonger par un bon projet. Nous aurons, sur ce terrain là aussi une situation plutôt favorable, par rapport à l’UMP bien sûr, mais également par rapport à des écologistes qui portent le poids, la responsabilité d’une division qu’ils ne parviennent pas à expliquer, alors qu’ils dirigent les régions avec nous, qu’ils se désolidarisent donc d’une action qui est aussi la leur. Toutefois, le grand chelem, convenons-en, n’est pas l’issue la plus probable du scrutin. La droite n’a pas disparu dans ce pays, elle reste forte même si elle est largement démotivée, elle est en train de se mobiliser mécaniquement – je le sens dans le pays de Montbéliard. Mon sentiment est que nous devrons nous battre, partout, et que le résultat sera serré dans plusieurs régions – je pense par exemple à la mienne, la Franche-Comté. Bref, notre tâche est de convaincre notre électorat d’aller voter, dès le premier tour, pour talonner l’UMP et mettre le Parti socialiste en situation de rassembler la gauche dans de bonnes conditions au second. Et pour cela, un excès de certitude peut être nuisible. Ajoutons enfin qu’il serait paradoxal de gagner 18, 19, 20 régions, d’être largement en tête dans une totalisation nationale des voix à 53, 54, 55 % – et de voir la droite plastronner pour avoir obtenu un succès de raccroc ici ou là. Tout ceci dessine le bon usage du « grand chelem » : il est un bon objectif pour la mobilisation, une saine ambition, il ne doit être ni une certitude excessive, ni un critère de jugement de nos résultats. En attendant, faisons campagne !

Quelques mots, enfin, sur la situation en Languedoc Roussillon. Tous les socialistes sont poursuivis par cette question, qui offre un ballon d’oxygène à la droite, en lui donnant l’occasion de détourner l’attention des difficultés économiques et sociales qui constituent le quotidien des Français pour ironiser à nouveau sur nos divisions. J’y réponds avec un zeste de lassitude – après tout, l’enjeu des élections régionales n’est pas un référendum pour ou contre Georges Frêche, je suis davantage intéressé par le sort de la Franche-Comté par exemple – mais aussi avec franchise – quitte à ne pas plaire à tout le monde. Je connais Georges Frêche depuis longtemps, depuis 1982 exactement, quand j’ai effectué mon stage de l’ENA à la Préfecture de l’Hérault – et nous avons toujours eu des rapports difficiles. J’ai toujours respecté son intelligence et sa culture – il est loin d’être le « beauf » que certains aiment dépeindre – j’admire ce qu’il a fait de sa ville et ses dons de bâtisseur, je désapprouve ses outrances, dont la fréquence et l’ampleur se sont hélas aggravées ces dernières années. De son côté, il m’a toujours trouvé trop lié à ses « ennemis intimes » du Conseil général, et m’a souvent critiqué pour un côté « techno » dont je crois m’être guéri. J’ai approuvé le Parti socialiste de s’être éloigné de lui après ses déclarations sur les harkis, je condamne ses propos sur Laurent Fabius même si, n’ayant pas moi-même une « tête très catholique », je ne le crois absolument pas antisémite. Le Bureau national du Parti socialiste, sur la proposition de Martine Aubry, a décidé, après cette dernière provocation, de désigner Hélène Mandroux pour mener une liste socialiste aux élections régionales.

Ma position est claire : je respecte cette décision, et appelle à voter pour Hélène Mandroux et les listes sur lesquelles elle figurera aux deux tours de scrutin. Là se trouve, pour ce scrutin, la légitimité du parti. Mais je ne souhaite pas que soient exclus du Parti socialiste les camarades, nombreux, qui ont soutenu le Président de la Région dans le mandat précédent et ne se sont pas désolidarisés de lui pour la conduite des affaires locales. Les arrière-pensées d’appareil, ne soyons pas naïfs, ne sont pas totalement absentes de toute cette affaire… Enfin, si je condamne avec fermeté les dérapages verbaux de Georges Frêche, je refuse une diabolisation que je crois un peu facile : c’est le sens de mes propos, affirmant que dans l’hypothèse – improbable, et qui n’est pas la mienne – d’un duel au second tour, avec le candidat de l’UMP, Raymond Couderc, je voterais contre une droite qui s’est toujours alliée par le passé avec le Front national. Est-ce vraiment un délit d’opinion, intolérable au regard d’un nouveau discours « politiquement correct » ? J’assume !

Voilà, vous savez tout – ou presque – de ma pensée sur ce sujet, que je ne trouve franchement pas décisif. Passons maintenant à autre chose : c’est ce que j’ai essayé de faire en parlant ces derniers jours de l’Europe, de la sécurité, des retraites. C’est dans ce débat de fond que je persisterai.


Leçons de la crise grecque

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 12/02/2010 à 12:19
Commentaires fermés

Les Chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne ont décidé, hier, de soutenir la Grèce. Ils l’ont fait à travers une déclaration marquant leur solidarité, tout en exigeant du pays des efforts supplémentaires pour réduire son déficit budgétaire de quatre points d’ici 2012. Les mesures d’aide sont renvoyées à plus tard, mais l’affirmation morale et politique est sans ambiguïté. Cet épisode – qui n’est pas forcément terminé, car les marchés ne lâcheront pas forcément le morceau – appelle quelques réflexions, il faudra en tirer des leçons. Pour ma part, je retiens cinq enseignements.

1 – Cette crise révèle avec cruauté les fragilités de la construction initiale de l’euro. La monnaie unique est une réussite formidable, celle de la mise en commun, par de vieilles et puissantes nations, de leur souveraineté monétaire. Il s’agit d’un élément d’unité, de force, de protection contre les fluctuations, qui grandit l’Europe. L’euro s’est, très vite, installé par sa solidité au premier rang des monnaies mondiales, aux côtés du dollar. Mais il s’agit aussi d’un processus asymétrique. En effet, si la politique monétaire et la gestion des taux d’intérêt sont confiées à une Banque centrale indépendante, dotée de missions claires et univoques – la stabilité des prix et la lutte contre l’inflation – la zone euro était, et demeure en grande partie, dépourvue de coordination effective des politiques économiques, de gouvernance forte – même si « l’euro-groupe », créé à l’initiative du gouvernement de Lionel Jospin, a partiellement comblé cette lacune. Elle ne disposait pas non plus d’objectifs forts et mobilisateurs en matière de croissance et d’emploi. Dès lors, pouvait naître le paradoxe qui a frappé la Grèce, celui d’une monnaie commune à plus de 15 Nations, libres de poursuivre chacune leur politique économique propre, et dès lors vulnérables.

2 – L’attaque contre la Grèce résulte d’une triple faiblesse. La première est bien cette asymétrie de l’euro. Elle a entraîné une tolérance excessive par rapport à la drogue dure des déficits et de la dette. La Grèce, et notamment le gouvernement conservateur qui a précédé celui de George Papandreou, le nouveau Premier ministre socialiste aujourd’hui au pouvoir, s’est laissée aller à un laxisme excessif, entraînant un endettement inacceptable, aggravée par des maquillages douteux de la présentation des comptes du pays. Je ne crois pourtant pas que la menace d’une défaillance de la Grèce ait été, à un moment quelconque, sérieuse. Il a fallu, pour précipiter la crise que nous traversons, un troisième facteur : l’intervention de la spéculation. Celle-ci s’est attaquée au maillon faible, tablant sur une absence de réaction de la zone euro, qui du coup ne pouvait rester inerte. Les agences de notation, dégradant la qualité de la dette grecque, ont également joué un rôle perturbateur. Dès lors, cette affaire appelait à la fois la solidarité envers la Grèce – c’est ce qui vient d’arriver – et davantage de régulation financière – preuve est faite que les progrès en la matière annoncés au G20 et revendiqués par Nicolas Sarkozy à grands sons de trompe sont encore dans les limbes.

3 – La décision du Conseil européen marque un tournant. « Libération » titrait hier que « cette Europe est nulle ». Elle l’est franchement un peu moins aujourd’hui. Le soutien des Chefs d’Etat et de gouvernement – en présence du Président de la BCE, Jean-Claude Trichet, de celui de la Commission, José Manuel Barroso, sous la houlette d’Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen, et à l’initiative de Jean Claude Juncker, Président de l’eurogroupe – était sans doute obligé. La Grèce, en effet, n’était pas la seule cible en ligne de mire des spéculateurs. L’existence même de l’euro était en jeu. La monnaie européenne pouvait se décomposer, au terme d’une sorte de « crise des dominos », atteignant successivement les pays les plus endettés : l’Espagne, le Portugal, l’Italie auraient sans doute été attaqués – l’étaient déjà en fait – après la Grèce. Le détricotage de l’euro, sa perte de crédibilité voire sa perte tout court, étaient au bout du chemin. La contrainte pesant sur les Européens était forte, la réussite n’était pas forcément garantie.

4 – Il fallait en effet lever les réticences allemandes, fortes, presque ontologiques. L’Allemagne n’a en effet accepté de renoncer à sa monnaie nationale, le mark, qu’à condition de voir l’Europe adopter sa culture de la stabilité. Elle a toujours refusé l’idée d’une aide aux pays « laxistes » et exigé une discipline budgétaire poussée. Ainsi s’opposait-elle, à la fin des années 90, à l’adhésion à l’euro des pays du Sud de l’Union, qu’elle appelait « le club Méditerranée » – la Grèce, l’Espagne et le Portugal, comme par hasard, étaient visés. Angela Merkel, sous la pression des évènements – et aussi sous celle de la France, Nicolas Sarkozy reprenant en l’occurence une conception constante de notre pays – a changé son fusil d’épaule et accepté de contribuer, qui plus est en première ligne, au sauvetage de la Grèce, en contrepartie d’un durcissement de ses exigences budgétaires. Voilà pourquoi cette opération marquera l’histoire de l’Europe.

5 – La percée est pourtant très incomplète. Notons, d’abord, que le Conseil européen est intervenu a minima, par le verbe, sans dispositif concret à ce stade : il s’agissait d’éviter la mise sous tutelle du FMI, qui eût été humiliante, d’un pays membre de l’euro, sans pour autant s’engager trop. Les jours qui viennent diront si c’est tout à fait suffisant. En réalité, plusieurs éléments continuent de manquer à la zone euro. Il faudra, d’abord, que les politiques économiques européennes soient mieux coordonnées. Les divergences excessives ne peuvent être tolérées, elles devront être mieux contrôlées par un eurogroupe renforcé. Cela signifie avant tout que nul ne pourra vivre longtemps avec un endettement dangereux : notons que cela concerne au premier chef la France dont la dette publique, à en croire la Cour des comptes, file allègrement vers les 100 % du PIB, notamment du fait de la politique erronée et injuste menée depuis 2007. Il sera ensuite nécessaire d’améliorer la stratégie de Lisbonne, destinée à améliorer la performance de l’économie européenne, pour la rendre plus riche en emplois et davantage tournée vers la croissance. Enfin, il est indispensable que l’Union elle-même se dote des instruments – politiques, budgétaires, financiers – pour intervenir sur ses affaires intérieures : en l’espèce, ce sont les Etats qui sont intervenus, avec toutes les restrictions et les timidités que cela implique. Un gouvernement de la zone euro doit, enfin, voir le jour !

Il y a là, pour tous ceux qui croient en l’Europe, et d’abord pour les socialistes, à la fois des motifs pour combattre, des raisons d’espérer et des pistes de travail. La crise grecque a révélé les faiblesses de l’euro qui, comme le disait Jacques Delors, « protège mais ne dynamise pas », elle a aussi montré la solidarité qui, de gré ou de force, lie les Européens. Elle souligne aussi les manques d’une Union européenne trop intergouvernementale et encore exagérément frileuse. La décision du Conseil européen peut être un nouveau départ ou une simple réaction technique. L’Europe, si elle veut avoir un avenir dans la mondialisation et non décrocher, mérite mieux qu’un sursaut vague et circonstanciel.


Recadrage

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 08/02/2010 à 12:19
Commentaires fermés

François Fillon a réuni son gouvernement pour faire le point du débat sur l’identité nationale. Il s’agit, dans la terminologie élyséenne, qui se répand dans la presse du jour, d’un « recadrage ». On parlera, ce soir, d’un élargissement de la discussion, on verra d’autres ministres – Luc Chatel, Hervé Morin, Nadine Morano – monter en première ligne pour parler de citoyenneté, on évoquera des mesurettes pour valoriser celle-ci. Eric Besson, sans s’effacer, sera entouré, sans doute aussi incité à ralentir. Bref, on fera comme si tout continuait… alors que l’essentiel est fini.

Le débat sur l’identité nationale, dans sa version initiale, s’achève en effet, sur un constat d’échec. Sa finalité était étroitement électorale. Il s’agissait pour Nicolas Sarkozy, avec l’aide de son nouvel affidé, transfuge du Parti socialiste et attaché à la perte de celui-ci, de « refaire le coup » de la campagne de 2007. C’est alors que celui qui n’était à l’époque que le candidat de l’UMP avait lancé l’idée d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. L’intention était malsaine, elle rappelait, dans la terminologie, les heures sombres de l’Etat français : il s’agissait, tout simplement, de montrer aux électeurs du Front national, qui avaient porté Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, que leurs thèses seraient sinon reprises, du moins entendues, par le prétendant de la droite, qui pouvait, lui, les mettre en oeuvre. Force est de reconnaître que la manoeuvre ne fut pas inefficace : elle permit – pas seule, mais en y contribuant fortement – à Nicolas Sarkozy de virer largement en tête au premier tour, avec l’appui de nombreux électeurs FN, avant de récupérer la quasi-totalité de leurs voix au second. En 2009/2010, la problématique était assez similaire, la visée identique : éviter la présence d’un Front national que chacun sent, sans pouvoir le mesurer, en léger regain, au second tour d’élections régionales difficiles pour la majorité. Pour cela, il fallait rééditer le tour de passe-passe de 2007, et remettre en scène l’ennemi désigné de l’identité nationale : l’immigré, le musulman. Telle est, par delà toutes les tentatives laborieuses, plus ou moins théorisées ou intellectualisées, la seule signification de ce débat nauséabond.

Pour aboutir à ses fins, le pouvoir n’a pas ménagé ses efforts. Il a lancé ce débat à grand renfort de communication. Il l’a installé avec force dans les médias. Il s’est appuyé sur les services d’un mercenaire mélancolique, intelligent et sans scrupules, Eric Besson, qui a bravé l’opprobre avec jouissance, accepté la douleur d’être l’ennemi public numéro un avec fierté, même s’il en souffre sans doute en réalité. Il a laissé se développer des confrontations périphériques, comme la discussion sur la burqua. N’oublions pas, d’ailleurs, que tout est parti de là, lorsque le ministre de l’immigration et de l’identité nationale l’a présenté comme une menace pour celle-ci. Petit à petit s’est répandu dans le pays un climat lourd, démoralisant, plus que déplaisant. Et le malaise s’est installé très vite. Car ce débat ne pouvait réussir. Il s’est enlisé très rapidement dans l’opposition, qu’il voulait d’ailleurs souligner, entre la France et ses immigrés. Il est très vite devenu obsédant, stigmatisant, caricatural. Les Français ont d’emblée perçu son caractère tacticien, ils se sont sentis peu concernés par un thème qui les préoccupe peu dans leur immense majorité. Enfin, il n’a pas servi la droite. Celle-ci est apparue déconnectée des vraies priorités – économiques et sociales – de nos concitoyens, d’autant plus qu’elle s’enfonce dans le mensonge fondateur de 2007 – la France n’est pas plus forte ni plus juste, elle s’enlise dans le chômage pendant que les inégalités s’accroissent. Quant au Front national, il s’est nourri de cette aubaine, se contentant par sa posture de suggérer que l’original était préférable à sa copie : cet électorat n’est plus disponible pour le sarkozisme, il sortira peut-être de l’abstention… pour retourner vers ses premières amours, et faire chuter davantage encore l’UMP.

Pour toutes ces raisons, il fallait arrêter les frais : c’est ce qui arrive aujourd’hui. La gauche, dans cette affaire, a eu la bonne réaction. Elle ne s’est pas laissée caricaturer, comme le souhaitait Nicolas Sarkozy, en « parti de l’étranger ». Elle a refusé de prendre part au débat – c’eût été le légitimer. Elle a pris des positions de principe claires sur la burqua – oui à la lutte contre ce symbole de l’indignité faite aux femmes, non à une loi de circonstances. Surtout, elle est toujours restée sur le terrain des questions économiques et sociales, notamment en valorisant l’action de ses élus dans leurs territoires. « L’opération identité nationale » s’est donc retournée contre ses inventeurs, elle a servi ceux qu’elle prétendait affaiblir. Le Président de la République est apparu, dans cette affaire, comme un apprenti sorcier, un Frankenstein dépassé par sa créature. Le paradoxe est que cet homme que l’on dit tellement décidé, qui est incontestablement autoritaire, que ce fin politique a sans doute très vite perçu l’échec de cette manoeuvre – son papier dans « le Monde » à la fin 2009, tentant déjà d’apaiser la controverse, le montrait – mais a mis longtemps à la stopper. Elle a fait du mal à la droite : je ne m’en plaindrai pas. Mais elle a aussi été néfaste pour le pays : cela, je le déplore. Nicolas Sarkozy, décidément, ne sait pas exalter le meilleur de notre identité nationale : la République, les valeurs de sa devise, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité aussi. Il ne veut pas, ou il ne peut pas, aider la France à redevenir une Nation ouverte au monde, passionnée par la justice, tolérante. Refaire la République – la réparer plus modestement – retrouver le bonheur d’être Français : cela fera partie, au premier plan, du cahier des charges de la gauche en 2012. Ce ne sera pas simple, car le sarkozisme aura beaucoup abîmé de l’esprit public. Cela reste possible car, quoi qu’en disent certains, nous ne vivons pas dans un climat fasciste ou pré-fasciste, et nos mécanismes démocratiques sont résistants. En tout cas, il restera de ce débat, qui n’aurait jamais du advenir, un goût de cendre, un sentiment cruel de gâchis. Cela, aucun recadrage, aucun habillage républicain d’un François Fillon décidément préposé désormais au ravaudage des erreurs de son maître, ne pourra le balayer. Il faut bien, pourtant, tourner la page, et s’attaquer maintenant aux vraies questions : quel modèle économique, social, écologique pour la France au XXIème siècle ?


Une mauvaise querelle

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 04/02/2010 à 12:20
Commentaires fermés

Je reviens, avec un peu de recul, sur l’affrontement entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy au sujet de l’affaire Clearstream. Mon intention n’est pas de refaire le film du combat qui les oppose depuis plus de 5 ans sur cette sombre révélation de listings foireux. Elle n’est pas davantage de commenter l’appel décidé par le Procureur de Paris, Jean-Claude Marin. L’ancien Premier ministre prétend qu’il a été téléguidé depuis l’Elysée, le Procureur évoque des motifs de droit, et sa conviction. Tous deux ont sans doute raison. Non, ce qui m’intéresse ici est ce que ce conflit dit des deux protagonistes, et ses conséquences éventuelles pour la droite.

Dominique de Villepin a été innocenté par la justice : dont acte. Sa défense a été aussi habile que l’agressivité de Nicolas Sarkozy – qui s’était porté partie civile et qui avait désigné par avance son rival, de façon très choquante, comme « coupable » – avait été maladroite. Avant même le jugement, il avait déjà gagné. Condamné, il l’aurait été sur ordre et pour des motifs partisans, et aurait cherché réparation dans l’enceinte politique. Relaxé, il l’a emporté sur le Président de la République et l’appareil judiciaire, et va prolonger son succès… dans l’enceinte politique ! Ainsi donne-t-il sens, et un début de crédit, à une hypothétique candidature présidentielle en 2012. Il y a, c’est vrai, quelque chose de réjouissant dans ce dénouement. Un grain de sable a perturbé la monocratie sarkoziste, des juges ont démontré l’effectivité de la séparation des pouvoirs, et ce pied de nez est heureux. Cela permet aussi de mettre en évidence la façon dont le Président s’efforce de tenir en laisse la justice, sans y parvenir, étant démenti en première instance avant de provoquer un appel risqué, qui ressemble à une « vendetta ». Enfin, il y a dans cette bataille judiciaire la promesse d’un duel à droite, qui ne doit pas faire pleurer la gauche, même si nous ne pouvons en attendre l’essentiel de notre salut.

Gardons nous, pourtant, de prendre parti, d’une quelconque façon : c’est une mauvaise querelle que vident, entre eux, les deux anciens ministres de Jacques Chirac. Il n’y a, dans ce combat, ni héros, ni victime. Nicolas Sarkozy, dans la procédure judiciaire, s’est donné le mauvais rôle, de manière caricaturale. Il est notre adversaire politique principal. Il demeure qu’il a été la cible de comploteurs bidons, plus ou moins liés à son rival ou inspirés par celui-ci. Le Président de la République a abusé de son pouvoir, et doit être critiqué pour cela. Il a cédé à une forme de vindicte politique, qui l’a conduit à promettre de pendre son adversaire « à un croc de boucher », lui faisant perdre sang-froid et raison. Mais l’homme a été blessé par des procédés inqualifiables. Je crois, pour ma part, un peu naïf de prendre fait et cause en faveur de Dominique de Villepin. Celui-ci a du charme, il a un physique, du panache, son exaltation peut séduire ou impressionner, il peut être tout à fait sympathique. Sa conduite du procès aura été brillante, et inattendue. La contradiction qui naît à droite peut provoquer amusement et intérêt. N’oublions pas toutefois que cette face attirante a un revers, que le personnage a ses ombres. J’ai souri en entendant l’ancien Premier ministre s’indigner du fait que l’appel contre lui ait été décidé dans une « réunion à l’Elysée ». Il a certes raison de protester. Mais combien de réunions de cette nature a-t-il organisées plus ou moins secrètement lorsqu’il était Secrétaire général de… l’Elysée sous la cohabitation, pour discréditer la gauche, pour jeter la suspicion et le trouble, voire pour salir ses adversaires ? Lionel Jospin en parle bien dans son livre. Certains voient en Dominique de Villepin un rejeton de Victor Hugo, il est au moins autant un lointain disciple de Joseph Fouché… En tout cas, je n’en ferais pas pour ma part un exemple, moins encore un espoir, d’autant que son discours politique, sorti de la critique virulente de Nicolas Sarkozy, est assez creux, comme a été plutôt vide son action à la tête du gouvernement.

Laissons donc se dérouler, sans fascination ni prise de position, ce règlement de compte qui ira jusqu’au dernier sang… à moins qu’intervienne une fausse réconciliation, toujours possible entre deux grands cyniques. Je ne crois pas, pour ma part, à la crédibilité d’une candidature présidentielle de Dominique de Villepin. Il manque, pour cela, de soutiens consistants, de la logistique d’un parti, de l’expérience minimale des combats électoraux – qui ne sont pas des pièces de théâtre – et son approche, essentiellement fondée sur la dénonciation, est courte. Il est assez bravache pour tenter l’aventure, il n’a aucune chance de répéter le coup réussi, avec sa complicité active, par Jacques Chirac face à Edouard Balladur en 1995. Pour autant, son pouvoir de nuisance est loin d’être négligeable. Il est en effet capable d’une violence verbale presque sans limite, il est joueur et sa haine pour le Président de la République, doublée d’un mépris affiché et sans doute exagéré, est profonde. Il est capable de toutes les outrances, de toutes les manoeuvres, il gardera son sang-froid face à un adversaire que la détestation aveugle, et dont l’acharnement, paradoxalement, sculpte son personnage alors que son capital politique est d’une grande minceur. Le spectacle peut être intéressant, il peut dégager un bénéfice politique pour la gauche : surtout, évitons d’en être les acteurs, ce n’est pas ce que les Français attendent de nous. L’alternance ne se fera pas à l’intérieur de la droite, elle ne peut venir que de notre refondation.


Où en est l’Europe ?

Catégorie : Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 02/02/2010 à 12:22
Commentaires fermés

Pris par la rédaction de deux gros articles sur Nicolas Sarkozy et la République pour la revue « Cités » et sur l’avenir de la gauche européenne pour « le Débat », j’ai quelque peu négligé ce blog depuis le début de l’année 2010. Vous l’avez fait vivre avantageusement, presque sans moi : on est peu de chose ! Je me promets toutefois d’y revenir désormais plus fréquemment. Aujourd’hui, je voudrais écrire sur l’état de l’Europe, délaissant « l’affaire Frêche », sur laquelle tout, et n’importe quoi, a été dit, avec beaucoup d’emphase dans tous les sens, et la discorde entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, quitte à y revenir ultérieurement.

Où en est l’Europe ? J’ai été amené à réfléchir sur la question à travers plusieurs interventions et conférences récentes, à l’ENA et à l’école polytechnique notamment. Et force est d’établir un diagnostic pour le moins réservé. L’Europe a ouvert une nouvelle page avec la ratification du traité de Lisbonne, qui clôt, pour une période assez longue me semble-t-il, le débat institutionnel qui agite l’Union depuis 15 ans. J’ai voté ce traité, essentiellement fonctionnel, dépourvu ou presque de contenu économique et social, justement parce qu’il me paraissait de nature à déverrouiller une situation bloquée, à permettre à une Europe paralysée de disposer de mécanismes de décision plus efficaces, plus démocratiques. Cette conviction reste la mienne : à terme, les bénéfices de ces réformes institutionnelles apparaîtront, à travers une plus grande lisibilité de l’action européenne, une incarnation plus claire de sa représentation, une place supérieure du Parlement européen dans un espace public en formation. Je ne suis pas pessimiste pour l’avenir. Mais le présent, avouons le, n’est pas réjouissant. D’abord, parce que la mise en oeuvre du traité a débuté à l’économie. Appelés à désigner les nouveaux responsables des institutions européennes – le Président du Conseil européen, le Haut représentant pour la politique étrangère, le Président de la Commission européenne – les Chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pas eu, semble-t-il, la main très heureuse. Pour ce qui concerne le Président de la Commission, pas de surprise, puisque José-Manuel Barroso a été reconduit. On connaît ses qualités manoeuvrières, on sait aussi quel piètre défenseur de son institution, quel adepte paradoxal de l’intergouvernementalisme, quel libéral « à l’ancienne » il est, dans un monde qui change et appelle la régulation. Le Président de la Commission est connu, sa crédibilité est faible, et personne ne voit par quel miracle il pourrait la rétablir.

Les deux autres nominés sont plus nouveaux, et occupent des fonctions qui n’existaient pas jusqu’alors. Il était évident, d’emblée, que les membres du Conseil européen avaient opté pour un profil bas. Les premiers pas du nouvel attelage confirment cette analyse. Il est sans doute trop tôt pour se prononcer au sujet d’Herman Van Rompuy. Il est intelligent, il est discret, on le dit méthodique. Peut-être tisse-t-il sa toile, en attendant son heure. En tout cas, chacun constate un des dysfonctionnements du traité : la coexistence compliquée entre la Présidence permanente du Conseil européen et la présidence semestrielle tournante du Conseil des ministres, en l’occurence la compétition entre le nouveau « chairman » du Conseil européen et le Premier ministre espagnol, José Luis Zapatero. Ce conflit là se clarifiera, je l’espère, à l’usage. Madame Ashton, elle, suscitait un plus grand scepticisme encore. Elle le justifie hélas : son absence d’initiative sur Haïti, ses piètres explications depuis lors illustrent de pauvres débuts de sa part. Il ne lui sera pas simple, dans ces conditions, de redresser la barre, d’autant qu’elle ne semble pas douée de tous les talents politiques. Résultat : le leadership européen, qui devait être mieux incarné, apparaît au contraire fragmenté et terne, l’Europe est handicapée par le « casting » faible que ses principaux responsables ont choisi un peu cyniquement. Barack Obama, très préoccupé il est vrai par sa situation domestique, qui l’oblige à combattre pour restaurer l’image de sa présidence, ne viendra pas au sommet Etats-Unis/Europe. C’est un camouflet pour la présidence espagnole, c’est un avertissement pour l’Europe politique. Il faudra faire mieux, si elle entend peser dans le monde.

La ressource politique est par ailleurs faible dans les gouvernements nationaux. Nicolas Sarkozy sait se servir de l’Europe à son profit, il l’utilise habilement comme une carte de politique… intérieure. Mais il n’est pas un Européen convaincu : il n’en a pas la fibre, il n’a pas de vision, il ignore l’histoire. Angela Merkel, étrangement, est affaiblie depuis… sa victoire lors des élections législatives, qui la confronte à un partenaire libéral rugueux, partisan d’une politique de baisse des impôts singulièrement contra-cyclique. Et le « couple » politique formé par le Président français et la Chancelière allemande, si différents, n’est ni harmonieux, ni entraînant. Ajoutons à cela une Italie berlusconisée, loin de sa force d’entraînement fédéraliste, une Espagne en crise, des pays d’Europe centrale et orientale confrontés à la récession et la perspective d’élections britanniques qui pourraient ramener au pouvoir les Conservateurs, qui se battent sur un programme violemment eurosceptique : le tableau n’est pas rose, mais bleu sombre. Dans ces conditions, l’Europe conservatrice est, évidemment, peu capable de proposer les solutions adéquates face à une crise qui appellerait pourtant une Europe forte, active dans les négociations – internationales, commerciales, monétaires, environnementales – à l’initiative sur la régulation économique et financière, volontaire dans ses politiques de relance, attachée à la cohésion sociale. Cette Europe de droite est hélas vouée au mieux à l’immobilisme, au pire à la régression.

Ne nous trompons pas sur les leçons à tirer de cette analyse, que je ne crois pas exagérément pessimiste, mais plutôt lucide. Ne revenons pas, une fois de plus, à nos démons institutionnels. Ce n’est pas le traité de Lisbonne qui est en cause : il représente un progrès, limité mais à mon sens indéniable. Ce qui pose problème, c’est l’usage qui en est fait par des Chefs d’Etat et de gouvernement à la fois conservateurs et égoïstes. Ce constat est un appel lancé en direction de la famille socialiste. Nous avons, certes, des échéances nationales et locales : soyons engagés dans la bataille régionale, comme je l’ai fait encore samedi aux côtés de mon ami François Patriat, brillant Président de la Région Bourgogne. Mais n’oublions pas que notre avenir réside d’abord dans la qualité de notre projet, un projet qui sera, nécessairement, européen – sans être forcément euro-béat ou européiste. Je l’ai déjà dit, je le répète ici : le socialisme de demain sera européen, ou bien il ne sera pas. Ce n’est pas là pour nous une option, mais une ardente obligation.