Où en est l’Europe ?

Pris par la rédaction de deux gros articles sur Nicolas Sarkozy et la République pour la revue « Cités » et sur l’avenir de la gauche européenne pour « le Débat », j’ai quelque peu négligé ce blog depuis le début de l’année 2010. Vous l’avez fait vivre avantageusement, presque sans moi : on est peu de chose ! Je me promets toutefois d’y revenir désormais plus fréquemment. Aujourd’hui, je voudrais écrire sur l’état de l’Europe, délaissant « l’affaire Frêche », sur laquelle tout, et n’importe quoi, a été dit, avec beaucoup d’emphase dans tous les sens, et la discorde entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, quitte à y revenir ultérieurement.

Où en est l’Europe ? J’ai été amené à réfléchir sur la question à travers plusieurs interventions et conférences récentes, à l’ENA et à l’école polytechnique notamment. Et force est d’établir un diagnostic pour le moins réservé. L’Europe a ouvert une nouvelle page avec la ratification du traité de Lisbonne, qui clôt, pour une période assez longue me semble-t-il, le débat institutionnel qui agite l’Union depuis 15 ans. J’ai voté ce traité, essentiellement fonctionnel, dépourvu ou presque de contenu économique et social, justement parce qu’il me paraissait de nature à déverrouiller une situation bloquée, à permettre à une Europe paralysée de disposer de mécanismes de décision plus efficaces, plus démocratiques. Cette conviction reste la mienne : à terme, les bénéfices de ces réformes institutionnelles apparaîtront, à travers une plus grande lisibilité de l’action européenne, une incarnation plus claire de sa représentation, une place supérieure du Parlement européen dans un espace public en formation. Je ne suis pas pessimiste pour l’avenir. Mais le présent, avouons le, n’est pas réjouissant. D’abord, parce que la mise en oeuvre du traité a débuté à l’économie. Appelés à désigner les nouveaux responsables des institutions européennes – le Président du Conseil européen, le Haut représentant pour la politique étrangère, le Président de la Commission européenne – les Chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pas eu, semble-t-il, la main très heureuse. Pour ce qui concerne le Président de la Commission, pas de surprise, puisque José-Manuel Barroso a été reconduit. On connaît ses qualités manoeuvrières, on sait aussi quel piètre défenseur de son institution, quel adepte paradoxal de l’intergouvernementalisme, quel libéral « à l’ancienne » il est, dans un monde qui change et appelle la régulation. Le Président de la Commission est connu, sa crédibilité est faible, et personne ne voit par quel miracle il pourrait la rétablir.

Les deux autres nominés sont plus nouveaux, et occupent des fonctions qui n’existaient pas jusqu’alors. Il était évident, d’emblée, que les membres du Conseil européen avaient opté pour un profil bas. Les premiers pas du nouvel attelage confirment cette analyse. Il est sans doute trop tôt pour se prononcer au sujet d’Herman Van Rompuy. Il est intelligent, il est discret, on le dit méthodique. Peut-être tisse-t-il sa toile, en attendant son heure. En tout cas, chacun constate un des dysfonctionnements du traité : la coexistence compliquée entre la Présidence permanente du Conseil européen et la présidence semestrielle tournante du Conseil des ministres, en l’occurence la compétition entre le nouveau « chairman » du Conseil européen et le Premier ministre espagnol, José Luis Zapatero. Ce conflit là se clarifiera, je l’espère, à l’usage. Madame Ashton, elle, suscitait un plus grand scepticisme encore. Elle le justifie hélas : son absence d’initiative sur Haïti, ses piètres explications depuis lors illustrent de pauvres débuts de sa part. Il ne lui sera pas simple, dans ces conditions, de redresser la barre, d’autant qu’elle ne semble pas douée de tous les talents politiques. Résultat : le leadership européen, qui devait être mieux incarné, apparaît au contraire fragmenté et terne, l’Europe est handicapée par le « casting » faible que ses principaux responsables ont choisi un peu cyniquement. Barack Obama, très préoccupé il est vrai par sa situation domestique, qui l’oblige à combattre pour restaurer l’image de sa présidence, ne viendra pas au sommet Etats-Unis/Europe. C’est un camouflet pour la présidence espagnole, c’est un avertissement pour l’Europe politique. Il faudra faire mieux, si elle entend peser dans le monde.

La ressource politique est par ailleurs faible dans les gouvernements nationaux. Nicolas Sarkozy sait se servir de l’Europe à son profit, il l’utilise habilement comme une carte de politique… intérieure. Mais il n’est pas un Européen convaincu : il n’en a pas la fibre, il n’a pas de vision, il ignore l’histoire. Angela Merkel, étrangement, est affaiblie depuis… sa victoire lors des élections législatives, qui la confronte à un partenaire libéral rugueux, partisan d’une politique de baisse des impôts singulièrement contra-cyclique. Et le « couple » politique formé par le Président français et la Chancelière allemande, si différents, n’est ni harmonieux, ni entraînant. Ajoutons à cela une Italie berlusconisée, loin de sa force d’entraînement fédéraliste, une Espagne en crise, des pays d’Europe centrale et orientale confrontés à la récession et la perspective d’élections britanniques qui pourraient ramener au pouvoir les Conservateurs, qui se battent sur un programme violemment eurosceptique : le tableau n’est pas rose, mais bleu sombre. Dans ces conditions, l’Europe conservatrice est, évidemment, peu capable de proposer les solutions adéquates face à une crise qui appellerait pourtant une Europe forte, active dans les négociations – internationales, commerciales, monétaires, environnementales – à l’initiative sur la régulation économique et financière, volontaire dans ses politiques de relance, attachée à la cohésion sociale. Cette Europe de droite est hélas vouée au mieux à l’immobilisme, au pire à la régression.

Ne nous trompons pas sur les leçons à tirer de cette analyse, que je ne crois pas exagérément pessimiste, mais plutôt lucide. Ne revenons pas, une fois de plus, à nos démons institutionnels. Ce n’est pas le traité de Lisbonne qui est en cause : il représente un progrès, limité mais à mon sens indéniable. Ce qui pose problème, c’est l’usage qui en est fait par des Chefs d’Etat et de gouvernement à la fois conservateurs et égoïstes. Ce constat est un appel lancé en direction de la famille socialiste. Nous avons, certes, des échéances nationales et locales : soyons engagés dans la bataille régionale, comme je l’ai fait encore samedi aux côtés de mon ami François Patriat, brillant Président de la Région Bourgogne. Mais n’oublions pas que notre avenir réside d’abord dans la qualité de notre projet, un projet qui sera, nécessairement, européen – sans être forcément euro-béat ou européiste. Je l’ai déjà dit, je le répète ici : le socialisme de demain sera européen, ou bien il ne sera pas. Ce n’est pas là pour nous une option, mais une ardente obligation.