Dans les médias

Une mauvaise querelle

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 04/02/2010 à 12:20
Commentaires fermés

Je reviens, avec un peu de recul, sur l’affrontement entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy au sujet de l’affaire Clearstream. Mon intention n’est pas de refaire le film du combat qui les oppose depuis plus de 5 ans sur cette sombre révélation de listings foireux. Elle n’est pas davantage de commenter l’appel décidé par le Procureur de Paris, Jean-Claude Marin. L’ancien Premier ministre prétend qu’il a été téléguidé depuis l’Elysée, le Procureur évoque des motifs de droit, et sa conviction. Tous deux ont sans doute raison. Non, ce qui m’intéresse ici est ce que ce conflit dit des deux protagonistes, et ses conséquences éventuelles pour la droite.

Dominique de Villepin a été innocenté par la justice : dont acte. Sa défense a été aussi habile que l’agressivité de Nicolas Sarkozy – qui s’était porté partie civile et qui avait désigné par avance son rival, de façon très choquante, comme « coupable » – avait été maladroite. Avant même le jugement, il avait déjà gagné. Condamné, il l’aurait été sur ordre et pour des motifs partisans, et aurait cherché réparation dans l’enceinte politique. Relaxé, il l’a emporté sur le Président de la République et l’appareil judiciaire, et va prolonger son succès… dans l’enceinte politique ! Ainsi donne-t-il sens, et un début de crédit, à une hypothétique candidature présidentielle en 2012. Il y a, c’est vrai, quelque chose de réjouissant dans ce dénouement. Un grain de sable a perturbé la monocratie sarkoziste, des juges ont démontré l’effectivité de la séparation des pouvoirs, et ce pied de nez est heureux. Cela permet aussi de mettre en évidence la façon dont le Président s’efforce de tenir en laisse la justice, sans y parvenir, étant démenti en première instance avant de provoquer un appel risqué, qui ressemble à une « vendetta ». Enfin, il y a dans cette bataille judiciaire la promesse d’un duel à droite, qui ne doit pas faire pleurer la gauche, même si nous ne pouvons en attendre l’essentiel de notre salut.

Gardons nous, pourtant, de prendre parti, d’une quelconque façon : c’est une mauvaise querelle que vident, entre eux, les deux anciens ministres de Jacques Chirac. Il n’y a, dans ce combat, ni héros, ni victime. Nicolas Sarkozy, dans la procédure judiciaire, s’est donné le mauvais rôle, de manière caricaturale. Il est notre adversaire politique principal. Il demeure qu’il a été la cible de comploteurs bidons, plus ou moins liés à son rival ou inspirés par celui-ci. Le Président de la République a abusé de son pouvoir, et doit être critiqué pour cela. Il a cédé à une forme de vindicte politique, qui l’a conduit à promettre de pendre son adversaire « à un croc de boucher », lui faisant perdre sang-froid et raison. Mais l’homme a été blessé par des procédés inqualifiables. Je crois, pour ma part, un peu naïf de prendre fait et cause en faveur de Dominique de Villepin. Celui-ci a du charme, il a un physique, du panache, son exaltation peut séduire ou impressionner, il peut être tout à fait sympathique. Sa conduite du procès aura été brillante, et inattendue. La contradiction qui naît à droite peut provoquer amusement et intérêt. N’oublions pas toutefois que cette face attirante a un revers, que le personnage a ses ombres. J’ai souri en entendant l’ancien Premier ministre s’indigner du fait que l’appel contre lui ait été décidé dans une « réunion à l’Elysée ». Il a certes raison de protester. Mais combien de réunions de cette nature a-t-il organisées plus ou moins secrètement lorsqu’il était Secrétaire général de… l’Elysée sous la cohabitation, pour discréditer la gauche, pour jeter la suspicion et le trouble, voire pour salir ses adversaires ? Lionel Jospin en parle bien dans son livre. Certains voient en Dominique de Villepin un rejeton de Victor Hugo, il est au moins autant un lointain disciple de Joseph Fouché… En tout cas, je n’en ferais pas pour ma part un exemple, moins encore un espoir, d’autant que son discours politique, sorti de la critique virulente de Nicolas Sarkozy, est assez creux, comme a été plutôt vide son action à la tête du gouvernement.

Laissons donc se dérouler, sans fascination ni prise de position, ce règlement de compte qui ira jusqu’au dernier sang… à moins qu’intervienne une fausse réconciliation, toujours possible entre deux grands cyniques. Je ne crois pas, pour ma part, à la crédibilité d’une candidature présidentielle de Dominique de Villepin. Il manque, pour cela, de soutiens consistants, de la logistique d’un parti, de l’expérience minimale des combats électoraux – qui ne sont pas des pièces de théâtre – et son approche, essentiellement fondée sur la dénonciation, est courte. Il est assez bravache pour tenter l’aventure, il n’a aucune chance de répéter le coup réussi, avec sa complicité active, par Jacques Chirac face à Edouard Balladur en 1995. Pour autant, son pouvoir de nuisance est loin d’être négligeable. Il est en effet capable d’une violence verbale presque sans limite, il est joueur et sa haine pour le Président de la République, doublée d’un mépris affiché et sans doute exagéré, est profonde. Il est capable de toutes les outrances, de toutes les manoeuvres, il gardera son sang-froid face à un adversaire que la détestation aveugle, et dont l’acharnement, paradoxalement, sculpte son personnage alors que son capital politique est d’une grande minceur. Le spectacle peut être intéressant, il peut dégager un bénéfice politique pour la gauche : surtout, évitons d’en être les acteurs, ce n’est pas ce que les Français attendent de nous. L’alternance ne se fera pas à l’intérieur de la droite, elle ne peut venir que de notre refondation.

Be Sociable, Share!