Dans les médias

Recadrage

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 08/02/2010 à 12:19
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François Fillon a réuni son gouvernement pour faire le point du débat sur l’identité nationale. Il s’agit, dans la terminologie élyséenne, qui se répand dans la presse du jour, d’un « recadrage ». On parlera, ce soir, d’un élargissement de la discussion, on verra d’autres ministres – Luc Chatel, Hervé Morin, Nadine Morano – monter en première ligne pour parler de citoyenneté, on évoquera des mesurettes pour valoriser celle-ci. Eric Besson, sans s’effacer, sera entouré, sans doute aussi incité à ralentir. Bref, on fera comme si tout continuait… alors que l’essentiel est fini.

Le débat sur l’identité nationale, dans sa version initiale, s’achève en effet, sur un constat d’échec. Sa finalité était étroitement électorale. Il s’agissait pour Nicolas Sarkozy, avec l’aide de son nouvel affidé, transfuge du Parti socialiste et attaché à la perte de celui-ci, de « refaire le coup » de la campagne de 2007. C’est alors que celui qui n’était à l’époque que le candidat de l’UMP avait lancé l’idée d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. L’intention était malsaine, elle rappelait, dans la terminologie, les heures sombres de l’Etat français : il s’agissait, tout simplement, de montrer aux électeurs du Front national, qui avaient porté Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, que leurs thèses seraient sinon reprises, du moins entendues, par le prétendant de la droite, qui pouvait, lui, les mettre en oeuvre. Force est de reconnaître que la manoeuvre ne fut pas inefficace : elle permit – pas seule, mais en y contribuant fortement – à Nicolas Sarkozy de virer largement en tête au premier tour, avec l’appui de nombreux électeurs FN, avant de récupérer la quasi-totalité de leurs voix au second. En 2009/2010, la problématique était assez similaire, la visée identique : éviter la présence d’un Front national que chacun sent, sans pouvoir le mesurer, en léger regain, au second tour d’élections régionales difficiles pour la majorité. Pour cela, il fallait rééditer le tour de passe-passe de 2007, et remettre en scène l’ennemi désigné de l’identité nationale : l’immigré, le musulman. Telle est, par delà toutes les tentatives laborieuses, plus ou moins théorisées ou intellectualisées, la seule signification de ce débat nauséabond.

Pour aboutir à ses fins, le pouvoir n’a pas ménagé ses efforts. Il a lancé ce débat à grand renfort de communication. Il l’a installé avec force dans les médias. Il s’est appuyé sur les services d’un mercenaire mélancolique, intelligent et sans scrupules, Eric Besson, qui a bravé l’opprobre avec jouissance, accepté la douleur d’être l’ennemi public numéro un avec fierté, même s’il en souffre sans doute en réalité. Il a laissé se développer des confrontations périphériques, comme la discussion sur la burqua. N’oublions pas, d’ailleurs, que tout est parti de là, lorsque le ministre de l’immigration et de l’identité nationale l’a présenté comme une menace pour celle-ci. Petit à petit s’est répandu dans le pays un climat lourd, démoralisant, plus que déplaisant. Et le malaise s’est installé très vite. Car ce débat ne pouvait réussir. Il s’est enlisé très rapidement dans l’opposition, qu’il voulait d’ailleurs souligner, entre la France et ses immigrés. Il est très vite devenu obsédant, stigmatisant, caricatural. Les Français ont d’emblée perçu son caractère tacticien, ils se sont sentis peu concernés par un thème qui les préoccupe peu dans leur immense majorité. Enfin, il n’a pas servi la droite. Celle-ci est apparue déconnectée des vraies priorités – économiques et sociales – de nos concitoyens, d’autant plus qu’elle s’enfonce dans le mensonge fondateur de 2007 – la France n’est pas plus forte ni plus juste, elle s’enlise dans le chômage pendant que les inégalités s’accroissent. Quant au Front national, il s’est nourri de cette aubaine, se contentant par sa posture de suggérer que l’original était préférable à sa copie : cet électorat n’est plus disponible pour le sarkozisme, il sortira peut-être de l’abstention… pour retourner vers ses premières amours, et faire chuter davantage encore l’UMP.

Pour toutes ces raisons, il fallait arrêter les frais : c’est ce qui arrive aujourd’hui. La gauche, dans cette affaire, a eu la bonne réaction. Elle ne s’est pas laissée caricaturer, comme le souhaitait Nicolas Sarkozy, en « parti de l’étranger ». Elle a refusé de prendre part au débat – c’eût été le légitimer. Elle a pris des positions de principe claires sur la burqua – oui à la lutte contre ce symbole de l’indignité faite aux femmes, non à une loi de circonstances. Surtout, elle est toujours restée sur le terrain des questions économiques et sociales, notamment en valorisant l’action de ses élus dans leurs territoires. « L’opération identité nationale » s’est donc retournée contre ses inventeurs, elle a servi ceux qu’elle prétendait affaiblir. Le Président de la République est apparu, dans cette affaire, comme un apprenti sorcier, un Frankenstein dépassé par sa créature. Le paradoxe est que cet homme que l’on dit tellement décidé, qui est incontestablement autoritaire, que ce fin politique a sans doute très vite perçu l’échec de cette manoeuvre – son papier dans « le Monde » à la fin 2009, tentant déjà d’apaiser la controverse, le montrait – mais a mis longtemps à la stopper. Elle a fait du mal à la droite : je ne m’en plaindrai pas. Mais elle a aussi été néfaste pour le pays : cela, je le déplore. Nicolas Sarkozy, décidément, ne sait pas exalter le meilleur de notre identité nationale : la République, les valeurs de sa devise, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité aussi. Il ne veut pas, ou il ne peut pas, aider la France à redevenir une Nation ouverte au monde, passionnée par la justice, tolérante. Refaire la République – la réparer plus modestement – retrouver le bonheur d’être Français : cela fera partie, au premier plan, du cahier des charges de la gauche en 2012. Ce ne sera pas simple, car le sarkozisme aura beaucoup abîmé de l’esprit public. Cela reste possible car, quoi qu’en disent certains, nous ne vivons pas dans un climat fasciste ou pré-fasciste, et nos mécanismes démocratiques sont résistants. En tout cas, il restera de ce débat, qui n’aurait jamais du advenir, un goût de cendre, un sentiment cruel de gâchis. Cela, aucun recadrage, aucun habillage républicain d’un François Fillon décidément préposé désormais au ravaudage des erreurs de son maître, ne pourra le balayer. Il faut bien, pourtant, tourner la page, et s’attaquer maintenant aux vraies questions : quel modèle économique, social, écologique pour la France au XXIème siècle ?

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