Leçons de la crise grecque

Les Chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne ont décidé, hier, de soutenir la Grèce. Ils l’ont fait à travers une déclaration marquant leur solidarité, tout en exigeant du pays des efforts supplémentaires pour réduire son déficit budgétaire de quatre points d’ici 2012. Les mesures d’aide sont renvoyées à plus tard, mais l’affirmation morale et politique est sans ambiguïté. Cet épisode – qui n’est pas forcément terminé, car les marchés ne lâcheront pas forcément le morceau – appelle quelques réflexions, il faudra en tirer des leçons. Pour ma part, je retiens cinq enseignements.

1 – Cette crise révèle avec cruauté les fragilités de la construction initiale de l’euro. La monnaie unique est une réussite formidable, celle de la mise en commun, par de vieilles et puissantes nations, de leur souveraineté monétaire. Il s’agit d’un élément d’unité, de force, de protection contre les fluctuations, qui grandit l’Europe. L’euro s’est, très vite, installé par sa solidité au premier rang des monnaies mondiales, aux côtés du dollar. Mais il s’agit aussi d’un processus asymétrique. En effet, si la politique monétaire et la gestion des taux d’intérêt sont confiées à une Banque centrale indépendante, dotée de missions claires et univoques – la stabilité des prix et la lutte contre l’inflation – la zone euro était, et demeure en grande partie, dépourvue de coordination effective des politiques économiques, de gouvernance forte – même si « l’euro-groupe », créé à l’initiative du gouvernement de Lionel Jospin, a partiellement comblé cette lacune. Elle ne disposait pas non plus d’objectifs forts et mobilisateurs en matière de croissance et d’emploi. Dès lors, pouvait naître le paradoxe qui a frappé la Grèce, celui d’une monnaie commune à plus de 15 Nations, libres de poursuivre chacune leur politique économique propre, et dès lors vulnérables.

2 – L’attaque contre la Grèce résulte d’une triple faiblesse. La première est bien cette asymétrie de l’euro. Elle a entraîné une tolérance excessive par rapport à la drogue dure des déficits et de la dette. La Grèce, et notamment le gouvernement conservateur qui a précédé celui de George Papandreou, le nouveau Premier ministre socialiste aujourd’hui au pouvoir, s’est laissée aller à un laxisme excessif, entraînant un endettement inacceptable, aggravée par des maquillages douteux de la présentation des comptes du pays. Je ne crois pourtant pas que la menace d’une défaillance de la Grèce ait été, à un moment quelconque, sérieuse. Il a fallu, pour précipiter la crise que nous traversons, un troisième facteur : l’intervention de la spéculation. Celle-ci s’est attaquée au maillon faible, tablant sur une absence de réaction de la zone euro, qui du coup ne pouvait rester inerte. Les agences de notation, dégradant la qualité de la dette grecque, ont également joué un rôle perturbateur. Dès lors, cette affaire appelait à la fois la solidarité envers la Grèce – c’est ce qui vient d’arriver – et davantage de régulation financière – preuve est faite que les progrès en la matière annoncés au G20 et revendiqués par Nicolas Sarkozy à grands sons de trompe sont encore dans les limbes.

3 – La décision du Conseil européen marque un tournant. « Libération » titrait hier que « cette Europe est nulle ». Elle l’est franchement un peu moins aujourd’hui. Le soutien des Chefs d’Etat et de gouvernement – en présence du Président de la BCE, Jean-Claude Trichet, de celui de la Commission, José Manuel Barroso, sous la houlette d’Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen, et à l’initiative de Jean Claude Juncker, Président de l’eurogroupe – était sans doute obligé. La Grèce, en effet, n’était pas la seule cible en ligne de mire des spéculateurs. L’existence même de l’euro était en jeu. La monnaie européenne pouvait se décomposer, au terme d’une sorte de « crise des dominos », atteignant successivement les pays les plus endettés : l’Espagne, le Portugal, l’Italie auraient sans doute été attaqués – l’étaient déjà en fait – après la Grèce. Le détricotage de l’euro, sa perte de crédibilité voire sa perte tout court, étaient au bout du chemin. La contrainte pesant sur les Européens était forte, la réussite n’était pas forcément garantie.

4 – Il fallait en effet lever les réticences allemandes, fortes, presque ontologiques. L’Allemagne n’a en effet accepté de renoncer à sa monnaie nationale, le mark, qu’à condition de voir l’Europe adopter sa culture de la stabilité. Elle a toujours refusé l’idée d’une aide aux pays « laxistes » et exigé une discipline budgétaire poussée. Ainsi s’opposait-elle, à la fin des années 90, à l’adhésion à l’euro des pays du Sud de l’Union, qu’elle appelait « le club Méditerranée » – la Grèce, l’Espagne et le Portugal, comme par hasard, étaient visés. Angela Merkel, sous la pression des évènements – et aussi sous celle de la France, Nicolas Sarkozy reprenant en l’occurence une conception constante de notre pays – a changé son fusil d’épaule et accepté de contribuer, qui plus est en première ligne, au sauvetage de la Grèce, en contrepartie d’un durcissement de ses exigences budgétaires. Voilà pourquoi cette opération marquera l’histoire de l’Europe.

5 – La percée est pourtant très incomplète. Notons, d’abord, que le Conseil européen est intervenu a minima, par le verbe, sans dispositif concret à ce stade : il s’agissait d’éviter la mise sous tutelle du FMI, qui eût été humiliante, d’un pays membre de l’euro, sans pour autant s’engager trop. Les jours qui viennent diront si c’est tout à fait suffisant. En réalité, plusieurs éléments continuent de manquer à la zone euro. Il faudra, d’abord, que les politiques économiques européennes soient mieux coordonnées. Les divergences excessives ne peuvent être tolérées, elles devront être mieux contrôlées par un eurogroupe renforcé. Cela signifie avant tout que nul ne pourra vivre longtemps avec un endettement dangereux : notons que cela concerne au premier chef la France dont la dette publique, à en croire la Cour des comptes, file allègrement vers les 100 % du PIB, notamment du fait de la politique erronée et injuste menée depuis 2007. Il sera ensuite nécessaire d’améliorer la stratégie de Lisbonne, destinée à améliorer la performance de l’économie européenne, pour la rendre plus riche en emplois et davantage tournée vers la croissance. Enfin, il est indispensable que l’Union elle-même se dote des instruments – politiques, budgétaires, financiers – pour intervenir sur ses affaires intérieures : en l’espèce, ce sont les Etats qui sont intervenus, avec toutes les restrictions et les timidités que cela implique. Un gouvernement de la zone euro doit, enfin, voir le jour !

Il y a là, pour tous ceux qui croient en l’Europe, et d’abord pour les socialistes, à la fois des motifs pour combattre, des raisons d’espérer et des pistes de travail. La crise grecque a révélé les faiblesses de l’euro qui, comme le disait Jacques Delors, « protège mais ne dynamise pas », elle a aussi montré la solidarité qui, de gré ou de force, lie les Européens. Elle souligne aussi les manques d’une Union européenne trop intergouvernementale et encore exagérément frileuse. La décision du Conseil européen peut être un nouveau départ ou une simple réaction technique. L’Europe, si elle veut avoir un avenir dans la mondialisation et non décrocher, mérite mieux qu’un sursaut vague et circonstanciel.